Publié le 7 Mai 2011

Carl Craig - Sessions : la pureté chaleureuse.

   Il était inévitable que, reichien mordu depuis longtemps, je croise la musique de Carl Craig. Pourtant, à la première rencontre sur Impermanence d'Agoria, j'ai dégainé quelques sarcasmes au sujet des murmures lascifs de l'américain. Un malentendu qui n'est pas rare lors d'une première rencontre. Comme la techno m'intéressait de toute façon en tant qu'admirateur de Kraftwerk, j'ai voulu écouter au moins un disque complet. Mon choix s'est porté sur Sessions, double album paru en 2008. Plus de deux heures de musique, véritable rétrospective de l'œuvre abondante de ce DJ, producteur de musique électronique, considéré comme l'un des artistes majeurs de la seconde génération techno. On y trouve des originaux, des mix et remix inédits. Je passe sur les détails.

      Un seul titre ne suffit pas pour comprendre, apprécier la techno, musique de danse pour les clubs, mais aussi musique tout court, à part entière. Le musicien de Détroit, amoureux des synthétiseurs et autres machines modernes, construit un univers marqué par la recherche de la pureté. Ses multiples pseudonymes sont le corollaire logique d'un processus compositionnel qui repose sur la réécriture, le réagencement d'éléments préexistants. Le mixeur isole les sons pour les recombiner autrement. Il les ouvre pour en libérer de nouveaux potentiels. Aussi la techno est-elle d'un certain point de vue l'équivalent musical de ce qu'est l'Oulipo (Ouvroir de littérature potentielle) pour la littérature, basée elle aussi sur une combinatoire. Comme la techno est d'essence répétitive, on n'est pas étonné que Carl Craig soit, lui aussi, un fervent admirateur de Steve Reich. La régularité rythmique est ici le correspondant du pulse reichien. Un titre comme "Help myself", le quatrième du Cd1, musique de Chez Damier reconstruite par Carl, n'est d'ailleurs pas éloigné de la pure musique répétitive avec ses répétitions hypnotiques et ses boucles serrées. Mais à la différence du minimalisme qui cherche à tirer le maximum du minimum par un jeu de combinaisons d'un nombre limité de patterns (motifs), la perspective est plutôt multiplicatrice, associative ou dissociatrice. Un même titre peut être mixé, remixé, un nombre infini de fois, jusqu'à la dilution, l'oubli, de l'original : l'ajout ou le retrait de nouvelles pistes sonores permet une variété beaucoup plus grande qu'on ne le croit généralement. Le reproche de monotonie, également adressé au minimalisme, ne tient ni dans un cas ni dans l'autre. Autre point commun entre les deux courants, c'est qu'ils développent des structures hypnotiques propres aux musiques de transes. Issus d'une technologie élaborée, ils cherchent à provoquer des émotions ancestrales, physiologiques, corporelles, fusionnelles. Leur écoute prolongée "décolle" l'auditeur de la réalité ordinaire, de son moi isolé, apparentant l'expérience à une forme de méditation, d'ascèse. Celui-ci accède à un autre niveau de perception, ultra-fine, qui lui procure un plaisir charnel en vivant l'impression d'une fusion extatique avec une réalité d'ordre cosmique, et simultanément une émotion spirituelle liée à l'incroyable beauté rayonnante de cette musique virtuellement infinie. Toutes les frontières mentales tombent, le temps se dilate. Peu de musiques sont à même de donner un tel sentiment jubilatoire de libération : le rail pulsant ou le rythme métronomique propulsent dans un univers ondulatoire insoupçonné de l'auditeur distrait, mais évidemment à la source du succès de ces musiques du côté de la danse. Ajoutons pour terminer ce petit parallèle que techno et minimalisme sont fondamentalement des musiques érotiques (voir mon article sur Reich) et donc à tort considérées comme froides, impassibles. C'est un autre beau paradoxe que l'utilisation des sons électroniques, synthétiques (plus important dans la techno que dans le minimalisme) débouche sur une authentique chaleur émotionnelle, organique. La simplicité apparente de lignes qui semblent fixes est prise pour de la froideur, alors que ces lignes obstinées sont le support de variations infimes, dans le cas du minimalisme, d'apparitions et de disparitions dans le cas de la techno, deux formes de "broderie" qui à la longue réchauffent l'esprit et les sens. D'ailleurs, murmures, fragments vocaux, soupirs accompagnent volontiers la techno.

   La techno est l'art de transformer le temps en chaleur.

   Dans Sessions, la pureté des lignes, liée à la régularité rythmique impeccable et au travail par couches sonores nettement dissociées et recombinées, est absolument fascinante. Je n'ai de réticence que pour "At les" et "Bug in the Bass Bin", les morceaux qui terminent le disque deux, un  peu rutilants à mon goût, qui frisent, horreur, ce que j'appelle la muzak - dans laquelle sombrent bien des  musiques électroniques lourdaudes.

    Du très beau travail !

Paru en 2008 chez !K7 Records / 2 cds / 22 titres / 2h10 environ

Pour aller plus loin

- le micro site de Carl Craig consacré à l'album.

- "Falling up" de Theo Parrish remixé par Carl Craig :

Et voici l'original : vous pourrez mixer les deux...

 

( Nouvelle mise en page + ajout d'illustrations visuelles et sonores le 30 mars 2021)

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Publié le 2 Mai 2011

D'un siècle à l'autre - Mélodies françaises : la douceur des voyages intérieurs.

   Paru en 2007 chez Dièse Records, ce très beau recueil de mélodies m'était passé entre les mains et les oreilles : deux ou trois chansons m'avaient déjà ravi, mais j'en étais resté là, un peu sur ma faim. J'ai retrouvé voici quelques semaines sa trace, réécouté l'album, si bien que je n'hésite plus à le mettre davantage en valeur. Projet singulier en effet que celui de transformer en chansons pop ces dix mélodies signées côté musique Érik Satie (2 pièces), Gabriel Fauré (4), Reynaldo Hahn, Henri Duparc, Claude Debussy et Ernest Chausson, et du côté des textes Charles Baudelaire, Paul Verlaine, Théophile Gautier et Sully Prudhomme pour les plus connus, mais aussi Paul Bourget, plus inattendu car surtout romancier, ou encore Maurice Bouchor, poète et auteur prolifique, dreyfusard plus connu aujourd'hui pour ses transcriptions de contes de différents pays, et enfin les très oubliés Romain Bussine et Henry Pacory, le premier baryton et poète, le second immortalisé par cette seule valse sentimentale "Je te veux" mise en musique par Érik Satie qui ouvre l'album, interprétée suavement par Marie Modiano. Bien sûr, une telle entrée peut déconcerter l'auditeur contemporain, cynique et désabusé, qui se rit méchamment des bluettes sentimentales - je dois avouer que je ne suis pas le dernier à lâcher mes sarcasmes ! À bien l'écouter, le texte d'Henry Pacory est toutefois loin d'être sottement mièvre, parcouru d'un désir érotique féminin qui ose s'affirmer pour revendiquer un bonheur partagé.

   D'ailleurs, ces dix mélodies composées entre 1870 et 1892 ont pour point commun de proposer des paysages sentimentaux tout en nuances douces, des rêveries inspirées par l'eau et le ciel. Romantisme affadi, symbolisme de pacotille ? Si l'on veut...Pourquoi ne pas y voir, y entendre plutôt, la recherche émouvante d'une harmonie fragile, un besoin d'infini murmuré au travers de mots très simples ? Ce que les musiciens y ont à coup sûr entendu, en tout cas, car ils ont orné ces poèmes de leurs plus belles mélodies. Je ne saurais résister à la sublime "Invitation au voyage" de Baudelaire mise en musique par Henri Duparc et interprétée par une Daphné langoureuse à souhait. Guitares, orgue Hammond B3, vibraphone et cors, il fallait oser : je vois même la brume s'élever des canaux !

   Juliette Paquereau du trio Diving with Andy restitue au texte de Paul Verlaine "D'une prison" une candeur fragile qui donne à l'interrogation « Qu'as-tu fait, ô toi que voilà / Pleurant sans cesse / Dis, qu'as-tu fait, toi que voilà / De ta jeunesse » toute sa poignante résonance. L'adjonction discrète de batterie et percussion au duo piano-violoncelle ne dépare pas le magnifique "Tristesse" de Gabriel Fauré sur le texte de Théophile Gautier interprété par la voix gracile d'Émily Loizeau. Tout n'est pas de ce niveau, j'apprécie nettement moins "Infidélité" et "Beau soir", les titres 8 et 9, mais quelle belle fin que "Le Temps des lilas", texte de Maurice Bouchor et musique d'Ernest Chausson, interprété par Nilda Fernandez de sa voix androgyne voilée de mélancolie !

Paru en 2007 chez Dièse Records / 10 titres / 30 minutes (petite grimace qui s'efface grâce au charme de l'ensemble...)

( Nouvelle mise en page + ajout d'illustrations visuelles et sonores le 30 mars 2021)

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Publié le 26 Avril 2011

Fuse ensemble - L'Usina Mekanica : réenchanter le monde !

   Après Big skate déjà chroniqué ici, le Fuse Ensemble dirigé par Gina Biver, qui en est aussi la compositrice pour l'essentiel, a sorti fin 2010 un nouvel album, L'Usina Mekanica, qui tient les promesses du premier. Presque 43 minutes cette fois, donc pratiquement la durée de bien des disques.
   La musique de Gina Biver associe très souvent des sonorités cristallines, des aigus affûtés, alliés à des sons percussifs de diverses textures. Quelques graves ménagent des contrastes tranchés. La conjugaison de tous ces éléments donne aux compositions une acidité onirique, une étrangeté déconcertante. La logique habituelle du développement thématique cède la place à des juxtapositions, des irruptions qui lui donnent aussi cet aspect kaléidoscopique caractéristique, comme si l'œuvre obéissait aux lois imprévisibles d'une fantasque déconstruction constructive. Le titre trois, "Infiltration of Memory", en offre un bel exemple : à chaque fois qu'une unité d'idée s'est brièvement développée, elle est frappée, se désagrège pour renaître autre. D'un frottis percussif créé par des jouets mécaniques surgissent un violoncelle, un violon, un piano, tous hésitant, puis la clarinette emmène la danse, bientôt évaporée, et commence un nouveau cycle plus échevelé, avec cymbales lancinantes, piano incantatoire en boucles serrées, tout se dérègle, se troue de silences avant un nouveau départ vers une destination plus énigmatique encore. Une musique pour certains contes d'Hoffmann ou pour les histoires d'Edgar Poe les plus insolites. 

   "HOles in the Wall", le premier titre pour deux pianos-jouets et sons électroniques en direct, ne serait-ce pas la musique même que pourrait jouer Olympia, la belle automate de L'Homme au sable ? Tout l'album oscille entre mécaniques carillonnantes déréglées et processus pervertis, subvertis de l'intérieur par des surgissements prodigieux. Le titre éponyme, dernier de cet opus, se situe à cet égard aux antipodes des musiques industrielles. L'automatisme mécanique n'y tient qu'une place restreinte, cerné et envahi par des phrases ironiques et charmeuses. Enrichi par sa propre débâcle, il renaît plus beau de ses cendres. Dans "Parallels", le violoncelle proteste contre le ruissellement obstiné de la boîte à musique : il racle, griffe, en vain, réduit à admettre ce flux discret que rien n'endigue. La pièce semble raconter une lutte archaïque et éternelle, celle du yin et du yang, car il faut bien que le mâle violoncelle, rouge de colère, finisse par se mettre à l'écoute du féminin. "Bloody Mary" a des allures de cauchemar, ponctué par un piano obsessionnel, agité par une frénésie épisodique inexplicable suivie de remontées épaisses creusées de turbulences. Magnifique musique horrifique, avec d'inévitables poussées grotesques. Le violon interroge fébrilement, la clarinette chevauche le magma et les hoquets percussifs, la guitare électrique s'en mêle jusqu'à l'acmé qui coïncide avec la résolution merveilleuse des tensions : la fin est un champ de ruines sur lequel le piano dispose des découpures moqueuses. Serions-nous dans un théâtre de marionnettes, un théâtre d'ombres ? "L'Inquiétante étrangeté", composition de Jorge Sad dont le titre renvoie évidemment à Sigmund Freud, nous mène au cœur d'un mystère angoissant, à l'intérieur du crâne d'un aliéné assailli par les voix multiples des incarnations possibles qui le déchirent. Cela balbutie, se bouscule parmi les froissements électroniques. Mais un crissement synthétique annonce une période plus calme marquée par une ambiance de fête foraine à l'arrière-plan. Quelque chose se cherche, se fraye un chemin dans l'obscur, l'harmonie frôle l'innommable avant de se résorber...

   "L'Usina Mekanica" est un disque sans doute un peu aride au départ, parce qu'il est extrêmement dépaysant. Entre acoustique et électronique, le Fuse Ensemble invente de nouveaux chemins pour découvrir des territoires mentaux, des espaces imaginaires d'une plasticité superbe. L'on est tout surpris de se retrouver au pays des métamorphoses et des anamorphoses : pour notre plus grand plaisir, cette musique se joue de nous !

  Bien sûr, il manque à cette chronique de rendre compte de la dimension multi-média que Gina et Edgar Endress, responsable vidéo et auteur de la couverture du cd, donnent à leurs performances.

Paru en 2010 / Auto-produit / 7 titres / 43 minutes

Pour aller plus loin

- le site de Gina Biver.

( Nouvelle mise en page + ajout d'illustrations visuelles et sonores le 29 mars 2021)

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Rédigé par Dionys

Publié dans #Musiques Contemporaines - Expérimentales

Publié le 18 Avril 2011

Psykick Lyrikah - Derrière moi

"Je n'entends que la foudre"

    Arm, après diverses collaborations et des albums qui n'ont cessé d'ouvrir le champ à un autre rap, mâtiné de rock puissant et d'électro, est ici presque seul aux commandes. La voix d'Iris sur le titre 5 affirme une déjà ancienne et fructueuse complicité. Robert le Magnifique, si présent sur Des Lumières sous la pluie, pose ses scratchs sur le 9. Tepr co-compose le titre 2. Sans oublier Reptile, ingénieur du son d'autres groupes hexagonaux de rap. Tout le reste, paroles, voix, composition, c'est Arm. 

  Tordre le coup à la chronique ?

  Ne pas céder à la panique

  D'écrire vite des lignes vides 

  Qu'on retrouve sur quinze sites

  Entrelardées de pub menteuses.

   Ce qui frappe, c'est la frappe, celle des machines, puissantes, lourdes, implacables. Noires, comme les mots en légions denses qui creusent en nous les émotions oubliées. Arm, tu n'écris pas pour qu'on surfe sur ta musique. Tu attaques grave, tu forces l'écoute, et ça plaît pas à tous ceux qui veulent de la musique de chou rave pour continuer à consommer vite fait le nez dans le sable comme les autruches de  ce « triste âge vide ». Tu « aime(s) le vent lorsqu'il annonce le bordel », « retourner les mots, voir leur envers ». Tu pourrais faire tiens ceux de Frédéric Nietzsche dans Le Gai Savoir : « Oui, je sais mon origine ! / Insatiable, telle la flamme, / Je me consume incandescent / Lumière devient tout ce que je prends / Charbon tout ce que je laisse ; / Flamme je suis assurément ! » Fragment 62, Ecce Homo. « Demande quelle lueur ne s'écrit pas » écris-tu dans "Jusque là", le second titre. Voici l'homme qui cherche au fond des pupilles une trace d'humanité, qui traque ce qui reste à l'écart loin des discours officiels. Tu cherches les guetteurs, tu interroges le sens, tu « n'a(s) pas l'heure d'ici », nouveau Melmoth,- c'est le titre d'un de tes interludes, homme errant qui rêve d'autres tournures.

  Jamais tu n'avais si bien pris langue, comme l'indique ton troisième titre, "Quelle langue", pour nous parler d'une autre rive, celle des rêves décomposés, des illusions tronçonnées à tomber dans des failles méchantes. Tu nous embarques du côté du noir, un p'tit tour au cœur des ténèbres pour retrouver sa dignité, et mine de rien un peu d'azur, ça pourrait étonner les cloportes qu'on parle d'azur dans un texte du vingt et unième siècle, moi ça me réconforte qu'on se souvienne d'amours anciennes, qu'on chante la solitude nécessaire pour renaître au temps du collectif qui ne tolère pas le négatif. À l'écoute du vide, car « qui devine, qui décèle les éclats que l'on cache » dans ce monde qui mène les mêmes guerres, où « Personne ne vit / Personne n'attend / Personne ne suit / Personne n'entends / Personne », refrain de la chanson éponyme, la sixième, la seule dont l'orchestration je dois l'avouer m'agace un brin, allez c'est dit. Rien d'autre à te reprocher, tant je vibre avec toi, et ça empire avec la magnifique émouvante "Rien ne change", sobrement rythmée par des percussions sèches sur un fond de claviers lyriques très  méditatifs. Tu es si loin des autres, si près de l'essentiel, un Léo Ferré sans sa fausse gouaille et ses postures d'anar, sans vouloir t'écraser juste pour te situer du côté de l'amour fou des mots parce que derrière toi et tes airs de boxeur buté il y a un homme qui tutoie les étoiles noyées, celui du cœur du fond des choses qui prend le temps d'interroger des lendemains au rythme sans doute plus durs, qui « sait parler au visage de la nuit ». Tu nous redonnes une langue qui se défait de déchanter quand on la trahit pour pas se faire comprendre au nom d'une conception marchande de l'harmonie qui voudrait qu'on chante en anglais parce que c'est plus vendant à défaut d'être bandant, c'est mieux quand on ne comprend rien, ça mange pas de pain, on raconte des histoires de lapin dans des lapinières, on se prépare mieux pour « rêve(r) de force et d'acier » et laisser décoller les avions de notre force de frappe - l'autre, sans lever le museau de notre fourrage artificiel aromatisé à la banane.  

   Mais qui écoute encore vraiment, qui ? « Qui retient son souffle / Aujourd'hui / Qui anticipe et revient sur ses pas / (...) Qui pour me dire / À quel monde j'appartiens », seulement je n'en finirai pas de te citer, je plonge dans tes mots comme dans la mer fraîche au printemps, histoire de se décrasser des formules lasses, je me baigne dans ton flot ardent, j'écoute monter la rumeur calme des fonds,  celle des vies qui se défont et des rêves qui nous font, et même si tu n'as « (...) rien à dire / Sur plein de choses » avec toi se lève un vent métaphysique aux accents prophétiques. Tes mots en grappes épaisses nous cinglent, pourtant tu n'es pas fou, juste mélancolique, et ce qui ne plaît pas, c'est le rappel de l'essentiel qui paraît démentiel à tous ceux qui ne veulent plus rien voir dans leurs mouroirs. Quelque part entre Saint Jean et Pascal tu nous armes pour l'éveil. Maintenant, ensemble, nous pourrons « regarder le monde brûler ».

Paru chez Idwet le 6 avril 2011 / 11 titres / 41 minutes

Pour aller plus loin

- à propos de l'album précédent,  Vu d'ici

( Nouvelle mise en page + ajout d'illustrations visuelles et sonores le 29 mars 2021)

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Rédigé par Dionys

Publié dans #Pop-rock - dub et chansons alentours

Publié le 4 Avril 2011

Newspeak - sweet light crude

   Après Victoire et Janus, deux ensembles américains qui se consacrent aux musiques d'aujourd'hui, voici Newspeak, toujours sur New Amsterdam Records. L'ensemble compte huit membres : Caleb Burhans au violon, Melissa Hughes au chant, James Johnston au piano, synthétiseurs et orgue, Taylor Levine à la guitare, Eileen Mack, codirigeante aux clarinettes, Brian Snow au violoncelle et deux percussionnistes, Yuri Yamashita et David T. Little, également son directeur artistique, selon lequel Newspeak est né sous les feux conjugués de Black Sabbath, Louis Andriessen, Dead Kennedys et Frederic Rzewski. L'ouverture est donc de rigueur et cela donne un album stimulant, sans doute un peu dispersé, mais n'est-ce pas lié au concept lui-même, puisqu'il rassemble six pièces de six compositeurs ?

   J'avoue ne guère accrocher au premier titre signé Oscar Bettison, très jazzy, construit sur des tempi variables. Par contre, dès la seconde pièce, la magie s'installe. " I would prefer not to", de Stefan Weisman, se déroule comme un magnifique adagio transfiguré par le dialogue entre la voix archangélique de Mélissa Hughes et les autres instruments : la guitare électrique lumineuse et incisive, le piano qui pose ses notes répétées, les déchirures percussives, le violoncelle et le violon qui les encerclent dans des volutes glissantes, ce qui donne une pièce mystérieuse, d'une douceur ineffable. La seconde partie de la composition, comme hachurée par des silences et des baisses de tension, prend un relief extraordinaire, si bien que j'ai pensé à plusieurs reprises à l'opéra de David Lang, Michael Gordon et Julia Wolfe,  The Carbon Copy Building,  notamment l'ouverture et le finale.

   La composition du directeur artistique, David T. Little, qui donne son titre à l'album, est aussi une belle réussite. Présentée comme une chanson d'amour et de dépendance, elle évolue entre lied passionné et effervescence rock, servie par une mise en place instrumentale impeccable. Missy Mazzoli, directrice et compositrice de l'ensemble Victoire déjà évoqué, signe le quatrième titre,  "In Spite of All This", dominé par les glissements du violon, des courbures suaves qui m'ont rappelé une compositrice dont on parle assez peu, Lois V. Vierk. Morceau à la fois mélancolique et virtuose, intense, comme travaillé par des bouillonnements intérieurs finalement recouverts par la trame répétitive qui tisse son cocon insidieux. "Brennschluβ", de Pat Muchmore, est une pièce détonante, écartelée entre les incursions sidérales dans les aigus éthérés, les convulsions électriques désordonnées et le chant suspendu de Mélissa, pythie farouche et vindicative ou charmeuse d'arcs-en-ciel - la pochette ne nous rappelle-t-elle pas que le mot allemand du titre désigne le sommet de la trajectoire balistique d'un missile, plus particulièrement le moment où le moteur cesse de brûler du carburant ? Quant au dernier titre signé par le violoniste de l'ensemble, Caleb Burhans, c'est bien un requiem, comme l'indique le titre, "Requiem for a General Motors in Janesville", mais un requiem nettement post-rock, dominé par les interventions étirées de la guitare électrique et la langueur des cordes, et pour finir l'envolée de la voix dans le beau climax brûlé.

   Cette nouvelle langue, à la différence de la novlangue imaginée par George Orwell dans 1984 (immense roman, faut-il le rappeler, terriblement d'actualité...), est à découvrir sans inquiétude...

  Paru en 2010 chez New Amsterdam Records / 6 titres / 42 minutes

Pour aller plus loin

- le blog de Melissa, encore elle : concerts, recettes de cuisine (une apple pie notamment !), et des trouvailles musicales à faire, entre autre une belle pièce de David First, électronique et voix : on peut écouter et suivre le texte anglais d'Anselme  Berrigan.

- album en écoute et en vente sur bandcamp :

( Nouvelle mise en page + ajout d'illustrations visuelles et sonores le 27 mars 2021)

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Publié le 26 Mars 2011

Agoria - Impermanence

   J'aime bien Sébastien Devaud, alias Agoria. Je le suis depuis la sortie en 2006 de The Green Armchair. Entre temps il y a eu Go Fast, bande originale pour le film, chroniqué dans ces colonnes. Ce DJ, qui pourrait rester sur les plates-bandes étroites de la techno, figurez-vous qu'il rêve au fond d'être un musicien à part entière, si bien qu'il lui vient des titres très inattendus, dans lesquels on sent qu'il se fait plaisir en oubliant les codes, en traversant les genres. Il y avait ainsi eu notamment l'étonnant "Altre vocci", second titre sur Go fast. Il récidive dès l'ouverture cette fois avec "Kiss my soul", qui a l'air d'en exaspérer plus d'un, et qui me ravit. Boucles de piano dans l'esprit minimaliste pour commencer : son superbe, ouverture qui a de l'allure dans son épure. Puis la mélodie, toujours avec Sébastien au piano, une petite merveille interprétée par Kid A, jeune chanteuse originaire de Virginie qui signe également les paroles. Voix pointue, caressante, avec des inflexions à la Björk. Le violoncelle apporte une profondeur supplémentaire à ce qui aurait pu n'être qu'une bluette, s'est développé comme une superbe chanson, tout simplement.

   Ce début enthousiasmant est suivi par un morceau toutefois beaucoup moins convaincant. Le parlé murmuré de Seth Troxler sur "Souless Dreamer" est tout à fait inconsistant, posé de surcroît sur une techno molle. Le troisième titre, "Panta Rei", est heureusement plus abouti : belle montée en puissance sur une techno très ambiante, à la texture travaillée par des incisions, des irruptions lancinantes. Parfait pour les clubs, mais aussi pour une écoute détendue ! L'interlude "Simon", un peu plus d'une minute, n'est pas sans évoquer les musiques africaines, manière sans doute de nous échauffer, de nous préparer à "Speechless", encore du parlé murmuré, par Carl Craig, un nom connu, je veux bien, mais pour le deuxième enlisement de l'album. Il faudrait oublier les susurrements pseudo-érotiques du monsieur et les soupirs de chatte brûlante de la demoiselle qui semble lui répondre pour se concentrer sur la trame hypnotique de ce morceau, qui explose si bien tout seul. Personne n'est parfait. Toute la suite de l'album est, elle, très réusssie. "Grande Torino", techno de grande classe, illuminée par les nappes de claviers, les boucles de piano : océanique, carrément, lyrique aussi avec la très belle intervention du violoncelle en plein milieu, qui ménage une respiration magique avant une reprise toute frissonnante de cordes, qu'on souhaiterait infinie tant elle est d'évidence, belle. Nouvelle intervention de Kid A sur "Heart Beating", roulements percussifs, battements, cordes somptueuses pour un orage très doux autour des envolées de la voix chaude : le violoncelle gratte, incante pour mieux soutenir la pop inspirée de ce titre bien composé. Et puis c'est "Little Shaman", autre merveille de l'album : de la pure musique de transe, dense, à la beauté sombre, complètement sublimée par l'étonnante prestation de Scalde, qui va chercher des sons de gorge comme dans les musiques traditionnelles de Mongolie ou de Sibérie, le tout sur un fond de bourdon envoûtant. Le mariage entre la techno et le meilleur de ces anciennes techniques vocales est redoutable ! Transportés, on arrive sur les rivages apaisés de "Under the river" : là plane un cor - on pense à la trompette d'un Erik Truffaz, pour un jazz atmosphérique très limpide, détendu. J'ai découvert que "Libellules", le dernier titre, figurait déjà sur un maxi, mais il offre à cet album une fin majestueuse, neuf minutes d'une techno élégante, impeccable, qui déploie tranquillement ces rêts irisés. Regardez la très belle pochette : quelle différence avec les précédentes, rien moins que laides. Ce qu'Agoria a acquis, c'est le style. Encore quelques coups de gomme pour ôter les décorations douteuses, et ce monsieur nous décrochera les étoiles pour les mettre dans nos oreilles ébahies.

Paru en 2011 chez InFiné (dont Sébastien est l'un des patrons) / 10 titres / une heure environ.

Pour aller plus loin

- album en écoute et en vente sur bandcamp :

( Nouvelle mise en page + ajout d'illustrations visuelles et sonores le 27 mars 2021)

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Rédigé par Dionys

Publié dans #Musiques Électroniques etc..., #Techno et alentours

Publié le 12 Mars 2011

Ryuichi Sakamoto & Alva Noto - L'accord parfait

   Comment écrire en ce moment sur la musique ? À l'heure de la catastrophe qui frappe le Japon, tout le reste peut sembler dérisoire. Paradoxalement, il me semble que c'est une raison supplémentaire pour rappeler notre besoin vital d'harmonie. Le nucléaire, par la complexité des technologies qu'il nécessite, par la société hyper-organisée et sécuritaire qu'il génère, par les déchets qu'il produit sans savoir quoi en faire, si ce n'est les enfouir pour ne plus les voir, ne plus y penser, est incompatible avec la sérénité, donc le bonheur. C'est justement d'un japonais dont je voulais parler depuis quelque temps, un pianiste que je connaissais et appréciais déjà en solo, et dont je viens de découvrir deux disques magnifiques, qui me donnent un immense bonheur. Il s'agit de Ryuichi Sakamoto, mais pas seul, en duo avec Carsten Nicolai, alias Alva Noto, compositeur de musique électronique découvert lorsque je cherchais autour de son homologue grec Spyweirdos. Deuxième album issu de leur collaboration après Vrioon sorti en 2003, Insen (2005) propose sept titres d'une musique minimale impeccablement ciselée. Ryuichi égrène des notes rares qu'il laisse résonner, tandis qu'Alva tisse un réseau de mailles électroniques ténues, à base de micro pulsations, de blocs répétitifs de notes bloquées à la texture plastique d'une émouvante fragilité. Chaque morceau sonne comme une méditation à la fois sereine et sensible, attentive à capter les frémissements imperceptibles d'une beauté discrète. Les deux musiciens donnent l'impression d'une connivence, d'une écoute réciproque en parfaite symbiose. Il en résulte une musique équilibrée, aérée, qui sollicite l'attention. Nous partageons un mystère, nous assistons à l'avènement d'une grâce évanescente. Quelque chose advient, de l'ordre du miracle, surgi des silences entre les notes, entre les répliques mesurées des deux célébrants de cette pénétrante cérémonie électro-acoustique. Frôlements, crachotements électroniques cernent les notes du piano pour l'envelopper d'un halo de lumière douce, si bien que chaque morceau se déploie comme une épiphanie bouleversante, illuminante, celle de la vie tapie dans les plis et les creux, débusquée avec une infinie délicatesse.

Ryuichi Sakamoto & Alva Noto - L'accord parfait

On pourrait reprocher à Revep, paru la même année, d'être bien court, trois titres pour à peine vingt minutes. Mais le miracle se poursuit. La première pièce, "silisx", plus labile, est tout aussi magnifique, animée de somptueux glissements de nappes de claviers qui nous mènent vers l'extraordinaire "mur", plus de huit minutes extatiques. Le piano rayonne littéralement, serti par la ponctuation lancinante, les bouffées de particules sonores électroniques qui sont autant de respirations transparentes.

  Deux disques qui nous rappellent ce que nous oublions si souvent - et que devrait nous rappeler ce qui se passe en ce moment au Japon : que la beauté de la vie est indissociable de sa fragilité, que l'harmonie et le bonheur ne surgissent que si l'on respecte la vie. Cela passe par l'attention, l'écoute, inlassables, dans la plus grande humilité.

Insen : Paru en 2005 chez Raster-Noton / 7 plages / 43 minutes environ

Revep : Paru en 2006 chez Raster-Noton / 3 plages / 20 minutes environ

( Nouvelle mise en page + ajout d'illustrations visuelles et sonores le 27 mars 2021)

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Publié le 10 Mars 2011

Joëlle Léandre - La contrebasse, "visible corps étonnant d'innocence"

   Joëlle Léandre est l'âme de la contrebasse : dans sa simplicité, l'affirmation résume cette carrière exceptionnelle de l'une des musiciennes françaises les plus prestigieuses, qu'il est impossible d'enfermer dans un champ musical précis. De formation académique, elle a imposé la contrebasse comme instrument soliste, si bien que de nombreux compositeurs contemporains ont écrit des pièces spécialement pour elles. Mais elle a aussi participé à des formations de musique expérimentale, de jazz, collaboré avec tous les grands noms des musiques improvisées. Pas étonnant que dans son cursus, à côté de chaires et de résidences, on la retrouve au Mills College d'Oakland (Californie), où ont enseigné ou enseignent encore des musiciens comme Fred Frith ou Daan Vandevalle, John Cage, Terry Riley.

   Elle était en concert solo ce 9 mars 2011 à Reims, dans l'auditorium de Césaré, le Centre national de création musicale installé depuis décembre 2009 dans des locaux parfaitement adaptés à une écoute rapprochée.

   Le public est à quelques pas de Joëlle Léandre, qui a ouvert sa prestation par une improvisation, une manière de faire corps, tout de suite, avec le public, de l'emporter, le ravir par la force d'une musique imprévisible, qui impose l'écoute par son incroyable liberté. Le visage se crispe, la sueur coule, la main gauche vole sur le manche, monte  et descend, caresse, appuie, tandis que la droite pince les cordes ou manie l'archet sans ménagement particulier. Tout est franc, entier. La bouche s'ouvre sur des sons inarticulés, modulés en grognements, en cris rauques ou phrases chantées-glissées. Car la voix surgit assez régulièrement pour accompagner l'instrument, comme si la vibration des cordes métalliques et la résonance de la caisse en bois émouvaient la musicienne qui laisse alors venir une voix du fond du corps, du fond des âges, sauvage. Venue d'ailleurs, comme celle que le compositeur italien Giacinto Scelsi, avec lequel elle a beaucoup travaillé, lui demandait avec insistance, qu'il voulait pour sa pièce "Maknagan", et qu'elle espérait retrouver ce soir pour l'interpréter. Elle nous a dit sentir qu'elle la retrouverait. Qu'en a-t-il été ? Pour nous, cette voix primale était là, tout au long du concert, pas seulement pour cette pièce étrange, si dépaysante comme toute la musique de Giacinto.

   Deux pièces de John Cage, transcrites pour elles, sont également au programme.

Elle s'assoit derrrière sa contrebasse posée sur le flanc contre le sol, essaye de trouver la meilleure place pour la petite partition, se demande si elle a besoin de ses lunettes, ponctue le tout d'involontaires "voilà". Elle est prête. La contrebasse remplace le "piano fermé" initialement prévu par Cage : on ne joue pas avec les cordes. L'instrument est utilisé comme percussion, frappé à coups rapides, légers, irréguliers, pour rythmer le chant, plus proche du lyrisme traditionnel, mais segmenté en phrases ponctuées de silences significatifs. "The wonderful widow of eighteen springs", pièce de 1942 dont le texte est inspiré par un extrait de Finnegans Wake de James Joyce, n'a rien perdu de sa grâce vagabonde. "Flower" est peut-être plus émouvante encore dans son dépouillement diaphane.

  La musicienne a ponctué son parcours par une pièce personnelle, "Cut Studies", tout à fait dans l'esprit d'humour et de dérision de John Cage. Morceau d'une vivacité ravageuse, sur un texte en français, des consignes qu'une propriétaire laisse pour qu'on s'occupe de son appartement et de son chat. Seulement les mots changent de place, les vilains, si bien que les consignes deviennent délirantes : on vide la javel dans la soucoupe du chat, on essuie les poussières avec le chat, et tout à l'avenant.

   Tout au long du concert la musicienne nous a ainsi promené entre les extrêmes, une proximité prosaïque avec les cordes qui grincent, l'archet qui semble les tordre jusqu'à en tirer des craquements inquiétants, ou au contraire tout un dégradé de lointains entre caresses et frottements à peine, au gré de mouvements infimes et de saillies humoristiques, jouant et se jouant de nous avec une aisance confondante.

Pour aller plus loin

- le site de Joëlle Léandre

    La partie entre guillemets du titre vient du début d'un poème de Giacinto Scelsi - qui écrivait en français, extrait des Poèmes incombustibles (1988), repris dans Giacinto Scelsi / L'homme du son (Actes Sud, 2006).

Voici le poème (p.258) :

Visible                                              

corps étonnant                            

d'innocence.

Qui peut jeter

le sang brûlé

au vent sans violence.

Les dunes du temps

sont lasses d'attendre

l'amie musicienne

 

(Elle) qui jouait

hallucinée de lumière

parmi les ombres

de naissance.

( Nouvelle mise en page + ajout d'illustrations visuelles et sonores le 26 mars 2021)

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Rédigé par Dionys

Publié dans #Musiques Contemporaines - Expérimentales