Publié le 28 Mars 2009

Bruit et musiques électroniques : l'anthologie Sub Rosa (1)
   Les musiques électroniques sont régulièrement présentes dans ces colonnes : elles risquent de voir leur place s'accroître avec la découverte de cette anthologie magistrale menée par le label Sub Rosa depuis quelques années (toujours difficile avec eux d'avoir les années exactes, mais sans doute 2002...peu importe à dire vrai). Tous les volumes, qui comprennent deux cds généreux,  sont le fruit des recherches de Guy Marc Hinant, membre fondateur du label bruxellois. Ils sont accompagnés d'un livret d'une quarantaine de pages qui situe chaque compositeur, dessine des filiations. Beaucoup des morceaux proposés sont inédits, certains retrouvés dans des archives privées. L'anthologie est tantôt chronologique, tantôt a-chronologique, suscitant des rencontres, des côtoiements qui sont tout à fait dans l'esprit de ce que j'essaie de faire. Le présent article est consacré au volume 1 ; j'ai renoncé, comme je l'avais prévu initialement, à présenter aussi le second : il n'est évidemment pas question de doubler les excellentes présentations de Hinant, ce sera d'ailleurs vrai pour les volumes suivants. Je superpose un nouvel itinéraire à celui des disques, je cueille quelques merveilles sonores dans ce dédale extraordinaire qui témoigne d'une des plus singulières aventures du vingtième siècle et du nôtre.

   "an anthology of  noise & electronic music/ first a-chronology 1921-2001" commence aux origines de la musique électronique avec une des nombreuses curiosités de cette entreprise. On y entend sans doute le premier morceau composé pour une machine à bruits par l'italien Antonio Russolo, frère de Luigi Russolo, compositeur et théoricien  auquel on doit dès 1913 le manifeste "L'Art des bruits", qui se joignit au mouvement futuriste de Marinetti. La machine de Luigi portait le poétique nom d'intonarumori. Il donna en 1921 un concert à Paris recourant à 27 de ces instruments. "Corale", courte pièce de moins de deux minutes, est comme un au revoir mélancolique aux fastes orchestraux d'antan. Dès le titre suivant, les bases de la musique concrète sont posées en 1929-30 par Walter Ruttmann dans "Weekend", étonnant collage de bruits et de fragments de dialogues sans images de ce cinéaste d'avant-garde qui fit ensuite partie des services de propagande nazie. Le parcours se poursuit avec les pionniers des années 50, Pierre  Schaeffer et Henri Pousseur, le premier livrant de véritables poèmes sonores avec ses "études de bruits", ici la très élaborée "Etude violette" de 1948, le second parmi les premières compositions entièrement électroniques, notamment ce "Scambi" de 1957, accompagnement sonore idéal pour un tableau de Tanguy ou de Miro. On passe ensuite par Gordon Mumma, -dont j'ai chroniqué l'oeuvre pour piano, qui nous plonge avec "Dresden Interleaf 13 february 1945" dans un univers industriel inquiétant, ponctué de silences imprévisibles.

   Puis vient un fragment retrouvé d'une improvisation d'Angus MacLise, Tony Conrad et John Cale, "Trance#2" , témoin de ces longues nuits folles des années 60, dans la mouvance de La Monte Young : électronique inspirée à partir d'orgue et de percusssions métalliques, l'un des joyaux du premier disque. Mais je m'aperçois que me voici pris au piège du disque, que je suis parti pour tout passer en revue ? Cette anthologie bouscule toutes les idées reçues sur ce genre de musique, beaucoup plus varié qu'on ne le pense. Je suis converti à l'abstraction, à la poésie bruitiste !! "Untitled#1", de Philip Jeck, Ottomo Yoshihide et Martin Tétreault,  convoque toute une mémoire sonore avec une grande subtilité, tandis que "Oktober 24, 1992, Graz, Austria" du Survival Research Laboratories des américains Mark Pauline et Gerald Jupitter-Larsen (je n'invente pas, foudre et déformation en perspective...) nous soumet à un bombardement  très réglé de sons déchaînés, bouillonnants et couinants comme dans un chaudron cosmique. On ne sera pas surpris de retrouver les allemands de Einsturznde Neubauten, mais conquis par un titre presque boy-scout, bruits d'ustensiles de cuisine amplifiés et modifiés dans un climat très apaisé, quasi planant., un très beau moment. Le premier cd se termine avec "Aspekt"(1966) de l'allemand  Konrad Boehmer, l'une des musiques idéales possibles pour Les Oiseaux d'Alfred Hitchkock : crépitements, envols, nuées, dans une atmosphère sous haute tension...
 

 

   Le disque 2  se concentre sur les années 50 à 2001, faisant se côtoyer John Cage et Sonic Youth, Yannis Xenakis et Paul D. Miller. Ce n'est pas l'un des moindres mérites de cette anthologie que d'effacer les clivages entre musique sérieuse ou savante et musiques électroniques nées des expériences de groupes pop. D'abord parce que les frontières n'existent pas, et l'on s'aperçoit de tout ce que les djs d'aujourd'hui doivent aux musiciens chercheurs, avant-gardistes que l'on croyait confinés dans leurs laboratoires acousmatiques. Ensuite, parce que les compositeurs de musique contemporaine sont beaucoup plus fantaisistes, iconoclastes, inventifs, extravagants que nombre de musiciens électro qui feraient bien de toute urgence d'écouter les incroyables univers sonores concoctés au fil des décennies.  Le coréen Nam June Park est à l'aise dans un "Hommage à John Cage" de 1958-59 qui est déjà un fabuleux remix d'un des musiciens les plus imprévisibles du vingtième siècle. Quant à Edgar Varèse, cet ascète de la musique électronique, qui garda le silence pendant des années en attendant les progrès technologiques qui rendraient possibles la réalisation des sons qu'il désirait, il est représenté par son magnifique "Poème électronique" de 1957-8, émouvant et drôle, d'une finesse de composition imparable. L'autre sommet de ce deuxième disque  est dû à Paul D.Miller, alias DJ Spooky That Subliminal Kid , mixeur hyper-talentueux comme un David Shea : les atmosphères se succèdent au long des huit minutes de "Bundle / Conduit 23", morceau fascinant, frémissant, qui mêle instruments acoustiques et sons électroniques dans une fresque dense, nourrie de fragments mélodiques splendidement retravaillés.  Pour finir, un morceau de 30 minutes de Pauline Oliveros, "A little Noise in the System", précède le "One minute"  de Ryoji Ikeda : une implacable progression électronique bruitiste générée par un Moog System  avant la délicatesse fracassée du japonais...

Paru en 2005 chez Sub Rosa  / 2 CD /  18 plages / 145 minutes environ

Pour aller plus loin :

- album en écoute et en vente sur bandcamp :

(Nouvelle mise en page + ajout d'illustrations visuelles et sonores le 13 décembre 2020)

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Rédigé par Dionys

Publié dans #Musiques Électroniques etc...

Publié le 21 Mars 2009

The Gutter Twins : "Saturnalia", le rock débridé.

  Meph. - Tu vas vraiment le faire ?
Dio. - Quoi ?
Meph. - Ton article sur les Gutter Twins ?
Dio.- Et pourquoi pas ?

Meph. - Tu n'en as pas assez d'arriver toujours après la bataille ?
Dio. - Là tu exagères, je suis souvent le premier ou l'un des seuls à parler de certains compositeurs.
Meph.- T'emballes pas, mais le disque est sorti en mars 2008...
Dio. - Et alors ? Je te rappelle que ce blog a pour titre INACTUELLES : A bas la tyrannie de l'actualité, tu as déjà oublié ? Quoi, parce que le disque a un an, on n'aurait plus le droit d'en parler ? Aux oubliettes, à la morgue, les jumeaux gouttière, les jumeaux caniveau, z'êtes trop vieux, z'êtes raides morts !
 Meph. - Tu ne pourrais pas chroniquer les disques qui sortent maintenant, histoire d'être en phase avec la curiosité insatiable des internautes ?
Dio. - Tu connais quelqu'un qui arrive à suivre toutes les sorties, toi ? A moins d'être rentier du CAC 40 ou héritier d'un magnat du pétrole et de passer son temps à éplucher tous les catalogues...Un bon disque reste bon un an après, non ?
Meph. - Je te le concède. Mais tu as dit "un bon disque"...Et tu n'oublierais pas ton fumeux sous-titre, Musiques Singulières ? Parce que moi, je n'entends rien de singulier dans Saturnalia, rien d'extraordinaire ou d'inouï. De la bonne pop, oui, du rock bien envoyé, certes...mais tu galvaudes ton blog avec ce genre d'article !! Il y a des blogs spécialisés pour cette musique sans surprise...
Dio. - Tu déblogues complètement, Méph. Tu me déchois, sale orgueilleux d'archange qui croit briller plus que les autres. D'abord, je te rappelle que j'ai horreur des spécialistes. Je suis comme Stendhal, un dilettante. Je butine ce qui me plaît où ça me plait. De plus, tu fais fi des catégories dont la liste figure dans la colonne de droite. Saturnalia sera mon seizième article dans "Pop et alentours" .
Meph. - Je ne réponds même pas à tes invectives. J'ai l'habitude, depuis le temps. M'enfin, tu ne vas tout de même pas me dire que Greg Dulli et Mark Lanegan se haussent au niveau de Portishead, Radiohead...
Dio. - ...Talking Heads, tant que tu y es, mais où as-tu la tête ? Je ne chronique pas que des génies. Pour tout te dire, j'ai découvert ce disque récemment, mea culpa...j'ai tout de suite adoré la pochette...
Meph. - Ah ! Tu es trop drôle ! Monsieur le Singulier ne s'intéresse qu'à l'emballage...
Dio. - Ton absence de sens artistique me sidère. T'es trop beau pour voir la beauté ailleurs, Narcisse noir, va. Ce ciel sombre, cet éclairage dramatique, c'est tout l'album. Saturnalia, le temps du débordement, de la violence sourde et lourde. As-tu écouté "All Misery/ Flowers" ?
Alors, tu commences à comprendre ? J'aime cette densité brûlante, le travail sur la pâte instrumentale. Les guitares sont rutilantes, relayées par l'orgue, l'harmonium, un Fender Rhodes épais à souhait comme sur le très bluesy "Bête noire", sans parler de quelques cordes et d'une section rythmique efficace. Et puis, quelles voix ! Grave, profonde, de crooner, de bluesman de Mark Lanegan, qui accroche tous les affects dans sa tourmente, ma préférée, mais celle de Greg Dulli n'est pas mal non plus, plus haut perchée, un peu apprêtée, maniérée, propre aux inflexions les plus subtiles. Arrête de faire ton dédaigneux, tiens, écoute "Circle the Fringes", notamment l'intro...
Meph. - Je ne comprends pas comment tu peux écouter à la fois Chas Smith et ces chats de gouttière...Tu ne me diras pas que tu apprécies "Idle hands", on dirait du Rammassechien !

Dio. - Du Rammstein, espèce d'animophobe ! Ecoute les mots que tu emploies, et tu entendras le rapport secret qui lie ces musiciens.

Meph. - Si tu crois que tu m'impressionnes avec du vocabulaire qui n'est même pas dans le dictionnaire, forgeur à la noix... Quant à tes rapports secrets, peccadille, tu verses dans le ridicule faussement mystique.

Dio.- Tu devrais pourtant aimer, tu sais. Tu n'as pas humé les relents sataniques, toi ?
Meph.- N'est pas diabolique qui veut, je hais les gothiques..

Dio.- Sacré contradicteur, ça te ferait mal d'être d'accord, c'est ça qui te chatouille, avoue. Décontracte-toi, le début de l'album m'emporte, moi. "The Stations", suivi de "God's children"...J'aurais dû m'en douter, tu bloques sur les titres. C'est pas le chemin de croix, vieux soufré, et tu devrais aimer les enfants de Dieu si tu rejettes tes sectateurs...
Meph.- Tu baisses, vraiment !
Dio.- La prochaine fois, je vais t'étonner.
Meph.- Sinon je cesse de te tenter...
 

Paru en 2008 chez Sub Pop  / 12 plages / 53 minutes environ                                          
 

(Nouvelle mise en page + ajout d'illustrations visuelles et sonores le 13 décembre 2020)

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Rédigé par Dionys

Publié dans #Pop-rock - dub et chansons alentours

Publié le 14 Mars 2009

Chas Smith, harmoniste des sphères.
   Le son se fait liane, lierre, il m'enlace dans sa lenteur courbe, je coule dans la nuit vêtu de sa lumière. Le monde a disparu très loin là-haut, descente dans l'infini, bruissements de bracelets des orbes de planètes, grondements épisodiques des murènes filles du chaos et du vide abyssal...comme dans Alice au pays des merveilles, je n'en finis plus de chuter alors même que je n'ai plus de poids, que les dépouilles du moi se sont enflammées et désagrégées telles des étoiles filantes au contact de l'atmosphère, une formidable tranquillité sourd du cosmos parcouru de vrilles ardentes mais si lointaines, tout est loin, et soudain, on sait que tout cela est ici, en nous, on s'écoute, enfin, dans la confondante confusion du macrocosme et du microcosme, on a passé le mur du son... J'écris en écoutant le titre éponyme de Descent, cinquième album de Chas Smith sorti en 2005 chez Cold Blue Music. Cela fait un moment que je tournais autour de cette musique, ne sachant comment l'aborder, déconcerté, presque intimidé par sa discrète majesté, sa lumière impondérable.
Paru en 2005 chez Cold Blue Music  / 3 plages / 49 minutes environ

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Guitare hawaïenne
Guitare hawaïenne

Chas Smith est un indépendant, élève de Morton Subotnick et d'Harold Budd à la Cal Arts (California Institute of Arts). Passionné de recherches sonores, il pratique bien sûr très tôt le synthétiseur, mais il se passionne vite pour...la guitare hawaïenne, si en vogue dans la musique country.

   Rappelons que cette guitare , inventée dans les années 1880, se joue à plat, l'instrument posé  sur les genoux ou sur un support. La main gauche fait glisser sur les cordes un objet métallique, une barre en acier appelée "slide bar" ou "steel bar". Quel rapport avec la musique atmosphérique que vous pouvez entendre ci-dessous ? Aucun, en apparence. Il suffit pourtant d'en jouer autrement, de laisser filer les sons, les résonances, de modifier l'accord, et la "steel guitar" devient un synthétiseur étonnant, un orgue cristallin, diaphane. Associée à quelques instruments métalliques de sa fabrication, aux noms insolites comme la Copper box, le Que Lastas, le junior Blue, elle crée des paysages sonores chatoyants traversés de lentes iridescences. Chas pratique aussi la version la plus complexe de la guitare hawaïenne, la "pedal steel guitar", qui peut avoir deux ou trois manches. Une série de pédales permet de modifier les notes ; actionnées au moment où la barre métallique vient frotter les cordes concernées, elles font naître tout un monde d'harmoniques.  Sur un titre de Descent, il utilise une "guitarzilla", une guitare sur table à quatre manches, dont deux préparés et un avec cinq cordes basses, avec microphones des deux côtés des manches.

Chas Smith, harmoniste des sphères.

   La pedal steel guitar est à l'honneur sur Nakadai, réédition en 2008 sur le même label Cold blue Music d'un LP épuisé des années 80, réédition augmentée d'un morceau composé en avril-juin 2008, "Ghosts on the windows" (prolongement imprévu au disque de HRSTA chroniqué juste avant !) et d'un second datant de 1991 et titré "Joaquin Murphey", hommage à celui qu'on surnomma le "Charlie Parker de la pedal steel guitar".
    Quelques informations techniques me paraissaient nécessaires, car lors des premières écoutes, je ne voyais absolument pas ce qui pouvait produire un tel univers sonore, je m'imaginais des sources électroniques, ce qui n'est donc pas le cas, du moins si l'on fait abstraction des procédés de traitement et d'amplification très élaborés qui accompagnent ces instruments bien concrets, fruits de l'imagination d'un homme qui travailla dans la métallurgie pendant trente ans. Pour finir, je laisse la place à Chas Smith parlant de son approche de la composition : " On m'a souvent accusé de faire de la musique à base de drones, ce qui ne correspond pas à ce que je pense faire, mais j'utilise en effet des sons tenus et des structures qui évoluent lentement, ce qui, par comparaison avec le monde  frénétique dans lequel la plupart d'entre nous vivent, peut sembler statique. Cet immobilisme pourrait être pensé comme ayant une masse et une gravité, et comme il évolue lentement, cela pourrait donner l'impression d'être vu sous différents points de vue, comme une sculpture. Lorsque je compose, j'ai tendance à assigner des couleurs et des formes aux sons sur lesquels je travaille pour leur donner une composante visuelle et pour m'aider à garder leur trace. Et des pièces construites à partir de sons ne sont pas si différentes que cela des choses construites en métal : les outils et les matériaux sont différents, mais les techniques sont similaires."
  Sur la pochette de Nakadai, un tatouage de Chas Smith, anticipation visuelle des paysages sonores de ce musicien défricheur, qui trouve naturellement sa place dans les "Musiques singulières"...

Reparu en 2008 chez Cold Blue Music / 6 plages / 64 minutes environ
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Rédigé par Dionys

Publié dans #Musiques Contemporaines - Expérimentales

Publié le 8 Mars 2009

HRSTA, les fantômes de Saturne viendront vous baiser les yeux.

   Orgue-accordéon, guitares hurlantes et voix dans la nuit sépulcrale, c'est l'ouverture de Ghosts will come and kiss your eyes, troisième album de HRSTA (prononcer her-shta), groupe canadien mené par le chanteur et guitariste Mike Moya, un des membres fondateurs de Godspeed You ! Black Emperor, et membre actif d'autres groupes de Montréal. Que voilà un groupe de post-rock enfin convaincant ! Aucune des lourdes envolées de post-rockeurs n'ayant pas grand chose à faire entendre. Il aurait déjà fallu oser ce premier titre, Entre la mer et l'eau douce, cette mélopée mélancolique que j'entendrais bien comme musique du très beau film suédois de Thomas Alfredson, Morse. Les vampires rôdent dans les immenses forêts voisines, ils se plaignent, ils ont soif... L'étrange voix androgyne du chanteur entretient une atmosphère troublante dans les ballades suivantes, Beau village et The orchard. Quelque chose plane, on n'est pas si loin des premiers Pink Floyd, de la douce folie insidieuse de Syd Barrett : accords de guitare statiques, coups de gong lointains, atmosphère comme en lévitation, épaissie de bruits de chaînes traînées sous les bouleaux blafards. Il y a des oiseaux noirs dans le verger des songes. On va se réveiller, mais les anges sont déchus : "the orchard is burning", notre prison s'épaissit. L'orgue sonne à nouveau dans Tomorrow winter comes : l'église est vide, envahie de nuages toxiques que la guitare de Haunted Pluckley ne dissipe pas vraiment, en dépit de son petit côté latino, l'électricité monte jusqu'à recouvrir la voix perdue de Moya. On est passé de l'autre côté, les fantômes attaquent en nuées formidables dans l'halluciné Hechicero del bosque, voix chavirée, fêlée, guitares ensorcelées et grondeuses, le ciel est zébré d'appels, brusque chute de tension, tout semble se tordre de calme désespoir, avant le grand surgissement tournoyant final. Saturn of chagrin déploie sa plainte déchirante en nappes hantées d'échantillons, martelées, traversées de notes étrangement cristallines sur la fin. L'album, loin d'être une suite plus ou moins organisée de titres, propose un parcours d'une magnifique et envoûtante cohérence, un voyage vers le feu, celui de Kotori, avant-dernier titre incandescent. Purifié, vous êtes prêt à recevoir Holiday, bouleversante reprise des Bee Gees... Un disque inoubliable, je vous le dis, et qui hantera vos nuits !! 
Paru en 2007 chez Constellation / 9 plages / 42 minutes environ
Pour aller plus loin :

En ouverture de cet article : Merci à Mordumi pour avoir associé leur musique et les images sublimes du film d'Andréi Tarkovski, Le Miroir.

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Rédigé par Dionys

Publié dans #Pop-rock - dub et chansons alentours

Publié le 25 Février 2009

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   Je n'attends plus, le voici, dans sa diversité, son inachèvement. Comme d'habitude, le classement est indicatif, n'a aucune prétention à couvrir toutes les sorties de l'année. Disons que les dix premiers correspondent aux chocs majeurs. Dans les suivants, l'humeur peut faire beaucoup fluctuer le classement. Celui-ci mélange les genres, défend les artistes exigeants qui vont jusqu'au bout de leur vision créatrice, de leur vision du monde. On retrouvera sans surprise les maisons de disques présentes dans les liens (sur la gauche), avec une percée cette année de New World Records, label qui se consacre depuis 1975 aux compositeurs américains négligés par les grandes maisons commerciales. La présence de parenthèses dans la colonne artistes/ compositeurs signifie qu'il s'agit d'un interprète. Les disques ont été chroniqués ou présentés dans ces colonnes. Ce n'est qu'une première mouture, et je vais bien sûr comme d'habitude me rendre compte très vite qu'il y a d'énormes oublis. J'en suis d'avance accablé...

1. David Lang                     Pierced                                   Naxos
2. John Luther Adams         For Lou Harrison                    New World Records
3. Psykick Lyrikah              Vu d'ici                                    Idwet
4. (Seth Josel)                     The Stroke that kills                 New World Records
Les disques de l'année 2008Les disques de l'année 2008
Les disques de l'année 2008Les disques de l'année 2008

5. Evangelista                      Hello, voyager                           Constellation
6. Steve Reich                     Daniel Variations                       Nonesuch
7. My Brightest diamond      a thousand shark's teeth             Asthmatic Kitty Records
8. Kyle Gann                       Private dances                           New Albion Records

 

(Soyez patient pour le morceau d'Evangelista ci-dessous: vrai démarrage vers 1'40...)

Les disques de l'année 2008


9. Portishead                        Third                                          Go! Discs 
10. Spyweirdos/...                Epistrophy at Utopia                   Ad Noiseam
11. Jean-Philippe Goude       aux solitudes                               Ici d'ailleurs
12. Leo Ornstein                   Fantasy and Metaphor                New Albion Records

 

Les disques de l'année 2008

13. Terry Riley                     The Cusp of Magic                       Nonesuch
14. Vassilis Tsabropoulos
       / Anja Lechner /...          Melos                                          ECM
15. Imagho                           Inside looking out                         We Are Unique records
16. Broadway                       Enter the Automaton                    We Are Unique records 

 

Les disques de l'année 2008


17. Michael Byron                Dreamers of pearl                         New World records
18. Fred Frith                       Back to Life                                  Tzadik
19. Idem                               The Sixth/ Aspiration Museum
                                                                 Overview                  Jarring Effects
20. Italtek                              Cyclical                                         Planet Mu Records    

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Rédigé par Dionys

Publié dans #Classements

Publié le 18 Février 2009

Carla Bozulich : sibylle foudroyée de l'ère crépusculaire.
  Un jour, j'entends, je n'entends plus que cela, alors que ça parle, que monte du rez-de-chaussée le brouhaha des visiteurs : une voix éraillée, un orgue en nappes tordues. Je demande de qui il s'agit. On me répond qu'elle s'appelle Carla Bozulich, que le morceau se trouve sur un disque sorti en 2006, Evangelista. Depuis, elle m'habite, et son dernier disque, sous le nom de groupe d'Evangelista (c'était aussi le titre d'un morceau en deux parties sur le disque éponyme), n'arrange rien !
   La pochette d'Evangelista, son troisième album solo annonce l'univers sombre, tourmenté, halluciné même, de Carla Bozulich. "Evangelista I" fournit une ouverture théâtrale : orgue insinuant comme un brouillard insidieux, cloches, on frappe, ça frappe, des bruits viennent des recoins, puis la voix s'élève, incantatoire, fêlée, sur fond de guitares saturées, de cordes mugissantes, puis le silence lourd, la voix qui murmure et qui supplie, s'enfle en cris rageurs, déchirés, tandis que des échantillons d'un prêche de 1936 retentissent à l'arrière-plan. Enfin, l'orgue se déchaîne, la voix se fait imprécatrice, le ciel est zébré d'éclairs. "How to survive being hit by lightning" sera d'ailleurs l'un des titres suivants de cet album à l'ambiance millénariste, prophétique. Le post-rock(punk) gothique se mâtine de blues et de gospel, dit la lancinante recherche de l'amour, de lumière dans un monde de ténèbres. Evangelista frappe par sa sincérité à vif, son refus des formules musicales attendues, sa recherche de timbres instrumentaux, de climats. Dans cet opéra post-brechtien de fin du monde, l'ombre de la grande Nico plane et The Silver Mount Zion Memorial Orchestra rôde, ayant collaboré à l'album avec quelques musiciens, dont sa tête pensante, Efrim Menuck - lequel ne se contente pas d'intervenir au piano, mais a enregistré le disque à Montréal, Jessica Moss au violon ou encore  Thierry Amar  à la contrebasse.
Paru en 2006 chez Constellations / 9 plages / 49 minutes environ
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Carla Bozulich : sibylle foudroyée de l'ère crépusculaire.
Efrim a présidé à la naissance du nouvel album de Carla, "Hello, voyager", sorti en 2008 toujours chez Constellation. On y retrouve des musiciens de The Silver Mount Zion, et, nouveauté,  la participation de la bassiste Tara Barnes, qui a collaboré à l'écriture de quatre des neuf titres. Carla, en plus des guitares électriques, joue de l'harmonium sur deux morceaux, ce qui n'est pas sans rendre la référence à Nico plus sensible encore. Les textes prennent une place plus importante, reproduits sur le dépliant illustré typique du label (près de cinquante centimètres de haut déplié, le verso entièrement recouvert du long texte visionnaire du dernier titre, éponyme). La palette des compositions s'est encore élargie. Ouverture déchirante dans une atmosphère de folie claustrophobique avec "Winds of Saint Anne", harmonium, craquements, guitares hurlantes, écorchées, " Happily buzzing thru the dark sky with my hand in my pants. / I can't dance but I can blow like the wind. / Pay no attention to the trouble I'm in.", mais aussi chansons intimistes, dépouillées, fragiles, comme "The Blue room" ou "Paper Kitten Claw", cette marche à tâtons obsédante, illuminée par les envolées de l'orgue de Nadia Moss (à laquelle on doit les peintures de la pochette)et des violons de Jessica Moss (sa soeur ?). Mais aussi le magnifique instrumental "For The Li'l Dudes" où contrebasse, violoncelle, alto et violons tissent un quintette grave à la Gavin Bryars. Mais encore la déflagration inoubliable de "Hello, voyager" où l'évangéliste Carla nous somme de regarder la réalité en face : "Voyagers!!! Set down upon the earth. Open your cramped legs locked in that flying suit of lights. Open your eyes, adjust your eyes to the dark." Texte flamboyant, d'une urgence absolue, brutal et grandiose, qu'on pourrait trouver excessif s'il n'était pas si en phase avec un monde qui déraille. Tous les prophètes ont toujours été méjugés, vilipendés par ceux qui n'aiment pas être dérangés. Il y a dans cette mise à nu de ses penchants les plus profonds non pas une complaisance sordide, mais un désir irrépressible de vérité, d'en finir avec les faux-semblants qui sont aussi ceux de la société toute entière, des églises mêmes : " The church runs unchecked and tax-free and I hardly notice the irony of it anymore because I'm busy thinking that my scarf doesn't match my jacket. "
   Parce qu'à la fin " We'll stand upon this brutal skull planet as we really are and laugh - strange light pushing out, sitting up on the highest pile of junk and watching the fast moving sky rolling in a storm of perfect, lethal dust and rain "...Carla Bozulich est une authentique inspirée, dans le sens le plus noble du terme, âme d'une musique sans pareille, chaudron cosmique qui réconcilie punk, post-rock, musiques expérimentale et contemporaine. Brûlures indélébiles garanties, mais salutaires !
Paru en 2008 chez Constellations  / 9 plages / 42 minutes environ
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(Nouvelle mise en page + ajout d'illustrations visuelles et sonores le 10 décembre 2020)

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Rédigé par Dionys

Publié dans #Pop-rock - dub et chansons alentours

Publié le 14 Février 2009

Amanda Palmer, Shara Worden, Zoe Keating : Femmes flammes, le désir réinventé.
  Je ne reviens pas sur Shara Worden, chanteuse et compositrice de My Brightest diamond, ni sur Zoe Keating, déjà célébrées dans ces pages. Deux musiciennes sans oeillères, qui passent allègrement du rock à la musique de chambre, mais j'aimerais leur associer Amanda Palmer, autre femme étonnante capable de se métamorphoser. Après un début de carrière en duo avec Brian Viglione à la batterie ou à la guitare dans le groupe The Dresden Dolls, dont l'esthétique est très inspirée par Bertold Brecht et Kurt Weill, elle sort en septembre 2008 "Who killed Amanda Palmer", son premier album solo. Dès le premier titre, "Astronaut : a short story of nearly nothing", le charme opère : chant incisif, piano endiablé, Amanda nous entraîne irrésistiblement dans son tourbillon exubérant, ponctué de passages intimistes, où la voix se fait grave et troublante. L'énergie chez elle est flamboyante, les orchestrations tantôt presque symphoniques, tantôt rock, avec un piano vigoureux, lyrique ou élégiaque. L'album dégage un vrai bonheur, bourré de mélodies superbes, d'envolées majestueuses, sarcastiques, servi par la voix flexible, à l'aise dans les aigus comme dans les cassures rocailleuses. "Blake says", le cinquième titre, sonne comme une chanson des Beatles, nostalgique et langoureux, avec arrangement de cordes, dérape dans une douce folie, violoncelle de...Zoe Keating à l'appui (c'est l'un des liens qui unissent ces trois musiciennes !): Amanda Palmer est alors une réincarnation très convaincante de John Lennon, qu'on se le dise ! "Oasis" semble davantage relever de la variété festive, avec chœurs enjoués, ce qui a déchaîné un véritable scandale. Amanda  y évoque une jeune fille violée au cours d'une soirée, qui se fait avorter et qui s'en moque parce qu'elle a reçu par la poste un autographe de son groupe préféré...Oasis ! Je vous renvoie au blog d'Amanda et à son admirable réponse aux sinistres effarouchés qui, en Grande-Bretagne, s'opposent à la diffusion de cette chanson. Retenez cette phrase, en ces temps de repli frileux et de retour insidieux de la censure : "WHEN YOU CANNOT JOKE ABOUT THE DARKNESS OF LIFE, THAT’S WHEN THE DARKNESS TAKES OVER". Suivent des confidences voilées comme le très beau "Have to drive", serti dans des boucles de piano et des volutes orchestrales un brin mélodramatiques. C'est peut-être ce qui est le plus touchant chez elle, cette ingénuité qui lui permet de ne reculer devant rien, de passer d'un registre à l'autre, de jouer en somme tous les rôles avec la même conviction. "Strength trough music", ce titre pourrait résumer sa démarche, son style imprévisible : quelle force dans ces mots murmurés en réponse à un narrateur masculin à la voix métallique, dans ces bruits de bouche, le tout ponctué par un piano impavide, puis discrètement frémissant sur la fin ! "Leeds united", rock bruyant et convenu, en laissera sans doute plus d'un perplexe, moi le premier, mais je ne vais pas dénigrer un album dans l'ensemble très réussi pour un titre...
Pour aller plus loin :
- le très beau site officiel d'Amanda.

- album en écoute et en vente sur bandcamp :

(Nouvelle mise en page + ajout d'illustrations visuelles et sonores le 10 décembre 2020)

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Rédigé par Dionys

Publié dans #Pop-rock - dub et chansons alentours

Publié le 7 Février 2009

Psykick Lyrikah, le rap lyrique ou "rien ne sert de courir quand tout s'effondre".
  Cela fait quelque temps que je voulais revenir sur ce groupe que je défends depuis ma découverte de leur premier véritable album, Des Lumières sous la pluie. Actuellement en tournée, ils seront à la Cartonnerie de Reims le 19 février en soirée et au Brise-glace à Annecy le 26 mars.
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Une seule image sous un ciel en feu" : ces paroles extraites de "De plein fouet", titre du dernier album Vu d'ici situent Psykick Lyrikah, les rennais qui ont su tirer du rap le meilleur en évitant les pièges de l'agression gratuite et de la vulgarité. Arm, rappeur inspiré et compositeur, écrit des textes denses, visions hallucinées d'un monde en décomposition, bouleversantes promenades de paumés parmi les décombres d'une société sécuritaire. "Allez-y, comptez les heures, je suis de l'autre côté (...) loin des armes communes qui n'tolèrent que dollars et colère étendards et peaux dures", rarement les mots auront à ce point collé à la sinistrose organisée. Depuis que le groupe s'est séparé de Mr Teddybear, le compagnon et compositeur des débuts, le guitariste Olivier Mellano, déjà présent sur trois titres de Des lumières sous la pluie (2004), le premier ovni flamboyant de la trilogie dont Acte (2007) et Vu d'ici (2008) sont les volets suivants, et le bassiste et homme-machines Robert Le Magnifique donnent au groupe une assise musicale qui lui permet de transcender les limites du genre hip-hop. Arm lui-même s'est mis à la programmation sur le dernier opus, qui accueille aussi le rappeur parisien Iris sur "Comptez les heures" ou Dominique A sur "Un point dans la foule". Le résultat, c'est un rap poétique, visionnaire, frénétique, intimiste, brûlant, qui frappe au cœur, déchire les ténèbres pour chercher l'aurore d'un monde lynchien (l'un des titres de Des Lumières sous la pluie s'appelle d'ailleurs "La tête à effacer"). Là où les guitares flambent dans une grande lumière, les claviers chevauchent le chaos, on passe du duo ou trio dépouillé d'une mélancolie poignante au raz-de-marée électro-orchestral, rock, aux ambiances saturées para-industrielles.-

(Nouvelle mise en page + ajout d'illustrations visuelles et sonores le 10 décembre 2020)

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Rédigé par Dionys

Publié dans #Pop-rock - dub et chansons alentours