Publié le 26 Octobre 2007

Taraf de Haïdouks / Loscil /Jean-Luc Fafchamps (2) : Melencholia ? No !..Si !
    Une dose de bonne humeur, pour commencer. Les bandits d'honneur tsiganes de Roumanie reviennent. Depuis 1990, ils en sont à leur septième album, et quelques films ont intégré une ou plusieurs de leurs compositions. Comme la musique classique, depuis le milieu du dix-neuvième siècle jusqu'au moins au mileu du suivant, s'est inspirée de thèmes "folkloriques", de danses populaires, le Taraf a décidé de "tsiganiser" certains compositeurs classiques. Bela Bartok, Manuel de Falla, Isaac Albeniz et quelques autres nous reviennent ainsi "maskaradés" pour reprendre le titre donné à ce nouvel opus. C'est eux, et ce n'est plus eux, et c'est formidable, gorgé de vie et de couleurs, impeccablement mis en place, car les Haïdouks forment un orchestre de chambre tsigane d'une précision et d'une musicalité indiscutables. Le label belge Crammed discs a de surcroît soigné l'édition de ce disque idéal pour s'extirper de la déprime automnale qui vous guette, ne le niez pas.
  
Taraf de Haïdouks / Loscil /Jean-Luc Fafchamps (2) : Melencholia ? No !..Si !
Respirez, fumée non toxique, musique impondérable. Scott Morgan, par ailleurs percussionniste du groupe Destroyer, en est à son huitième album, le quatrième sur le label Kranky de Chicago. Il appartient à la "famille" des Stars of the Lid ou de Tim Hecker : musique atmosphérique (je n'aime guère "musique d'ambiance", qui me paraît prêter à confusion, et l'anglicisme "ambient music" est paresseux, n'est-il pas ?), qui allie tessitures synthétiques, électroniques, en nappes, pulsations très douces et profondes, et touches instrumentales légères de xylophone, vibraphone, piano rhodes ou encore guitare à archet électronique. Au bout d'un certain temps, on est comme en apesanteur. Les titres sont éloquents : "zephyr", "halcyon", "mistral"(pas déchaîné..), ou encore "steam". Nous ne sommes que vapeur, heureux d'être fondus dans le flux piqueté de grains rythmiques. Excellent pour la relaxation à perpétuité ! A consommer sans modération.

 
Taraf de Haïdouks / Loscil /Jean-Luc Fafchamps (2) : Melencholia ? No !..Si !
   Deuxième volet de l'hommage au compositeur belge Jean-Luc Fafchamps avec la longue œuvre éponyme de Melencholia si... Composition en quatre parties pour deux pianos et deux percussionnistes inspirée de la célèbre gravure  d'Albrecht Dürer représentant un génie ailé au milieu des attributs du savoir (sphère, dodécaèdre, compas) et des symboles du temps (cadran solaire, sablier, cloche), elle nous propulse quelque part entre George Crumb et la musique japonaise, dans un climat transcendant aux contrastes marqués, ponctué de puissants coups de gong, d'irrésistibles embardées pianistiques, de trouées énigmatiques en clair-obscur. La musique se fait parfois tactile, évoquant frottements d'étoffes et déchirements, et ailleurs si fragile lorsqu'elle égrène les perles du silence dirait-on. "Le vide se défend. / Il ne veut pas qu'une forme le torture." nous dit le beau poème de Margherita Guidacci qui accompagne l'œuvre.
Rien à vous proposer de cet album, malheureusement, mais une très belle pièce pour piano.
(Nouvelle mise en page + illustrations sonores / Proposition du 21/10/07)

Sur Margherita Guidacci, traductrice et poétesse , un blog.
Pour lire d'elle quelques poèmes en version bilingue, ce très beau blog.

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Publié le 20 Octobre 2007

     Déçu par les nouveautés (celles que j'ai pu écouter, précisons, il a pu m'échapper des trésors, hélas !)du côté de la pop-rock au sens très large, je reviens à la musique contemporaine avec un programme qui associe Slow six,  dont l'album Nor'easter est décidément pour moi un chef d'œuvre étincelant, le pianiste néerlandais Jeroen van Veen , et le pianiste et compositeur belge - employons le terme tant qu'il a encore un sens, Jean-Luc Fafchamps.

Improvisation sur Distant light                            
distant light tant de light
tu me dis je me tends de lumière
léger de lumière vêtu je vais
dans la distance tremblée je je je
me dissous dessous tant de
temps transparent allumé
de lumière dans la baignoire rougie
du crépuscule tu me dis distant
je suis la distante light tendre light

léger écho d'ego terme échu
la tombée des sons déchus déchire
ma trame c'est mon drame léger
distant light aurore cathédrale                            

de rayons tente engloutie tant de
temps reconquis sur les chemins comme
des filles chromatiquement belles
ouvertes sur la nuit divine la

distant light glissante de violons
doux martelé piano de feutre et
de mystère lacté tu m'as trouvé

ivre gisant chrysalide à peine
sous la pluie des couleurs comme
une dédicace fragile m’as-tu dit
tombant ensemble dans le vortex
des limbes lumière light tant de

________________________________________

   
Jeroen van Veen
Jeroen van Veen au piano
Jeroen van Veen au piano : cet instrumentiste-arrangeur-compositeur a plus de 40 CDs à son actif, avec un autre coffret de 11 disques consacrés aux œuvres pour pianos multiples de son compatriote Simeon ten Holt. Son éclectisme joyeux a de quoi séduire Inactuelles et tous les amateurs de diversité musicale. Dans le coffret "Minimal Piano Collection" présenté la semaine dernière, les disques VI et VII présentent ses propres compositions, vingt-quatre préludes minimalistes à la manière de Bach, manière de clouer le bec à ceux qui méprisent les "facilités" du minimalisme. La démonstration est impeccable, fait éclater l'évidente beauté, la force sereine de ces mélodies aux réfractions répétées, qui jouent du martèlement, des échos, décalages et glissements, boucles et hiatus, silences et stases, grappes accélérées et vrilles. La musique alors est invasion, marée montante et possession, et c'est tout l'être qui vibre dans l'oubli du monde grossier des apparences, transporté au cœur de l'ineffable, dans la matrice mystérieuse des harmoniques sensibles.

 

 

Slow Six / Jeroen van Veen  / Hommage à Jean-Luc Fafchamps (1)
   L'oubli momentané de l'actualité accaparante me permet de commencer à rendre hommage à Jean-Luc Fafchamps, pianiste et compositeur belge que j'avais découvert à travers son interprétation de "Triadic memories" de Morton Feldman - auquel il faudra bien que l'émission revienne....Attrition, sorti en 1993 chez Sub Rosa, est le premier disque consacré à ses propres œuvres. Le quatuor pour deux pianos, interprété par le Bureau des pianistes dont il fait lui-même partie, est une pièce en cinq mouvements à l'abord très abrupt : notes plaquées, isolées, dans les graves, au début ; atonalité, intervalles asymétriques, brisures, pas de fluidité, ni de vraie mélodie, chevauchements et rencontres entre les interprètes dans une configuration variable sur les deux pianos. Nous voici a priori loin du minimalisme, dans des paysages abstraits, âpres, qui offrent toutefois soudain des perspectives incroyables et qui réservent des moments d'une grâce d'autant plus émouvante que rien ne la laissait prévoir. A cet égard, la fin est magnifique, reprise du début surgissant de reliefs arides comme une oasis de consonance et d'harmonies retenues, à la fois debussyste dans sa grâce mystérieuse et très minimaliste dans le discret martèlement des motifs : le jeu dans les cordes de deux des trois pianistes lui confère de surcroît un charme désolé. [début de la fausse vidéo ci-dessous très lent ]
(Nouvelle mise en page + illustrations sonores / Émission du 14/10/07)

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Publié le 12 Octobre 2007

Jeroen van Veen et sa "Minimal piano collection" : et le piano vous emportera !
    Le minimalisme, ce courant  initié au début des années 1960 par Steve Reich, Terry Riley, La Mounte Young, Philip Glass et quelques autres, reste aujourd'hui un courant musical majeur, d'une surprenante fécondité. En témoigne le coffret de neuf CDs, plus de dix heures de musique, que le pianiste néerlandais Jeroen van Veen vient de lui consacrer chez Brilliant Classics.
   
Le pianiste Jeroen van Veen
Jeroen van Veen
Ce pianiste né en 1969, formé à Utrecht, qui a étudié aussi sous la direction de Claude Hellfer notamment, a rassemblé une anthologie passionnante à faire écouter à tous ceux qui accusent le minimalisme de monotonie, de pauvreté musicale. Les trois premiers volumes sont consacrés...mais oui, à Philip Glass, qui fait décidément un retour en force dans ces pages. A côté d'œuvres écrites pour le piano, comme les cinq Métamorphosis, van Veen arrange des musiques de film, des "danses" pour des chorégraphies. Le résultat, c'est déjà trois heures de bonheur, tant la musique de Glass chante, évidente, tour à tour légère ou grave. Le volume quatre, très éclectique et réusssi, promène l'auditeur de John Adams, qui ouvre le disque avec une œuvre superbe de sa première manière, à John Borstlap, compositeur néerlandais contemporain que je découvre, en passant par l'estonien Arvo Pärt, un autre néerlandais contemporain (et autre découverte !), Simeon ten Holt, pour une pièce de plus de trente minutes, mais aussi par John Cage, Erik Satie et Friedrich Nietzsche. Ces trois derniers nous rappellent en somme que le minimalisme n'est que l'aboutissement de recherches plus anciennes menées par des compositeurs hors-normes, épris de liberté. Le volume cinq rassemble des musiques de films de Yann Tiersen et de Michael Nyman : autant les premières sont de merveilleux petits bijoux gorgés d'émotions, autant les secondes paraissent compassées et factices, balourdes - Nyman étant hélas souvent capable du pire, c'est le point faible de ce coffret incontournable.. Suivent deux volumes consacrés aux deux livres de préludes, minimalistes bien sûr, composés par notre pianiste dans la tradition de Bach : un monument dans le monument, j'y reviendrai. Les deux derniers volumes s'articulent autour  de deux compositeurs américains, Tom Johnson et son "An hour for piano", et Terry Riley pour une version piano du légendaire "In C". Le jeu lumineux, dynamique de Jeroen sur son grand piano Fazioli impulse partout une vraie joie musicale, naïve au meilleur sens du terme, car le minimalisme est au fond plus sensible, sensuel qu'intellectuel. "The less is more", le moins est le mieux pour accéder aux sources jaillissantes de la vie.
  Le site du pianiste-compositeur vous attend, avec d'autres musiques encore à découvrir.
    Associé au piano de Jeroen van Veen, le groupe Slow six présenté dans le précédent article montre les ramifications actuelles d'un minimalisme bien tempéré en quelque sorte.
(Nouvelle mise en page + illustrations sonores / Proposition du 7/10/07)

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Publié le 5 Octobre 2007

Slow Six : Splendeur sereine du post-minimalisme électro-acoustique.
  Créé en 2000, le groupe Slow six, basé à Brooklyn, s'est beaucoup produit à New-York et a sorti un premier disque remarqué en 2004. Nor'easter, qui vient de sortir sur le label californien New Albion Records, est à l'évidence l'un des chefs d'oeuvre de cette année. Mené par son fondateur Christopher Tignor, compositeur, violoniste et concepteur du matériel informatique d'accompagnement, épaulé par Stephen Griesgraber à la guitare électrique et compositeur sur l'un des titres, le groupe constitue un véritable ensemble de chambre électro-acoustique qui comporte alto, violoncelle, une seconde guitare électrique sur quatre des six morceaux, grand piano, fender rhodes et deux autres violons en renfort. On le voit, cette alliance d'instruments de musique de chambre, amplifiés, retravaillés et de plus pour certains provenant du rock au sens large, prévient déjà tout étiquetage un peu hâtif. Bien sûr, la scène new-yorkaise offre l'exemple du Bang on a can all stars, ensemble dédié à toutes les musiques inventives d'aujourd'hui. Slow six s'inscrit dans cette mouvance passionnante. Les compositions sont d'inspiration minimaliste, très aérées, jouent du déploiement des sons dans l'espace par des échos discrets, des réverbérations ou des silences, ce qui donne à chacune d'elle une allure fragile et sensuelle à la fois. On peut penser à l'esthétique de la musique japonaise aussi bien qu'au sublime "Light over water" de John Adams. Si le premier titre contient le mot "pulse", une des clés de la musique de Steve Reich, on est souvent assez loin du maître, car l'utilisation de boucles reste ponctuelle et se distingue de toute façon de la composition par "motifs" qui lui est chère et de son dynamisme puissant. C'est une musique volontiers rêveuse, attentive à ses propres développements, au mystère de son évolution capricieuse. Des cadences de frémissements , des battements d'ailes ou d'élytres dorés, la venue d'inconnus qui marchent à pas feutrés dans les avenues baignées par une lumière vibrante, vaporeuse. Soudain, des courbes qui s'enfuient, des glissements furtifs qui s'accentuent avant de se fondre dans la pénombre qu'on sent vivante. Merveilleuse musique où l'on se baigne parmi les grâces tournoyantes d'un ciel traversé d'éclairs calmes, parmi "les nouvelles couleurs (qui) tombent comme la pluie", pour reprendre le sous-titre de la seconde partie de "distant light", parmi le chromatisme suave des subtils dérapages mélodiques qui peuvent aussi évoquer certaines oeuvres de Lois.V. Vierk, compositrice américaine marquée par son étude  du Gagaku, la musique de la cour impériale japonaise. Cette pure splendeur suspend le temps dans ses méandres, ses étirements méditatifs ou ses brisures délicieuses!
Slow Six
Slow Six

Les voici dans un jeu de reflets bien à l'image de leur musique. Le programme de ce dimanche 30 les associe avec Naïal, présenté la semaine dernière, et avec Duane Pitre et son Pilotram Ensemble, évoqués la semaine d'avant.

(Nouvelle mise en page + illustrations sonores / Émission du 30/09/07) 

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Publié le 27 Septembre 2007

Naïal / Philip Glass / Dominic Frasca : Les lucioles noires dansent dans les déviations sonores Naïal / Philip Glass / Dominic Frasca : Les lucioles noires dansent dans les déviations sonores
Une découverte, Naïal, et une redécouverte, Philip Glass interprété magistralement par Steffen Schleiermacher à l'orgue et Dominique Frasca à la guitare.
Le 5 septembre, je reçois un courriel de Stéphane Mauchand, qui vient de découvrir ce blog et me signale que la musique qu'il élabore avec Sedryk pourrait m'intéresser, m'indiquant l'adresse de leur site, que je visite derechef. Et c'est le coup de coeur, je commande leur disque, et le voilà en bonne place. Une belle histoire, non ? Leur duo s'appelle Naïal. Stéphane joue des cornemuses du Centre de la France, mais aussi de la clarinette diatonique, et chante sur deux titres de leur album, Lucioles Noires, lentement mûri en studio, superbement conçu et auto-produit en série limitée (vente par correspondance sur leur site, il en reste !). Sedryk, lui, apporte ses traitements sonores, ses échantillons et sa programmation, ponctuellement sa voix. Le résultat, c'est un disque d'une liberté réjouissante qui, sans renier les racines de la cornemuse, présentes à travers des mélodies traditionnelles retravaillées et un échantillon de collectage (utilisé avec humour), l'installe dans notre époque, lui restitue son incroyable saveur, son grain, et son intemporalité. L'électronique ne l'étouffe pas, lui offre plutôt un écrin, un prolongement sensible. Vielle à roue, guitare électrique et piano diversifient la palette instrumentale et coexistent avec les boucles, les é
chos, les ralentis, les superpositions, les sons sculptés par ordinateur. Une touche de rock sur "Omega", inspiré par Marylin Manson, des morceaux plus expérimentaux, et une filiation évidente avec la musique répétitive font de Lucioles noires un concentré des musiques les plus passionnantes d'aujourd'hui. Le premier titre, "Peunegr", commence comme du Ingram Marshall (cf. article du 25 avril 07) avec des appels répétés de la cornemuse qui fait alors songer aux cornes de brume qu'affectionnent le compositeur américain, continue comme les meilleures compositions électro avec une polyrythmie puissante et heurtée associée à la cornemuse démultipliée : entrée fascinante dans le monde de Naïal, dont ils rendent compte fort bien sur leur site, un modèle de clarté. Le titre quatre, "Voies contigües", inspiré par l'écoute des compositeurs minimalistes, est une splendeur qui me sert de transition pour en venir à Philip Glass.
Naïal / Philip Glass / Dominic Frasca : Les lucioles noires dansent dans les déviations sonores
Naïal / Philip Glass / Dominic Frasca : Les lucioles noires dansent dans les déviations sonores

   Sans doute le plus populaire des compositeurs minimalistes, mais aussi le plus mal compris, voire le plus dénigré, Philip Glass m'a souvent agacé après m'avoir séduit. Sa déconcertante capacité à recycler ses idées fait qu'on reconnaît du Glass aux premières mesures, et qu'on peut finir par avoir l'impression d'écouter toujours le même morceau, habillé différemment. On l'accuse alors de céder à la facilité, source de sa production discographique prolifique, pire, à une pente commerciale fâcheuse. Qu'il y ait chez lui un certain opportunisme, c'est possible ; une manière d'occuper le terrain, comme en témoignent également ses nombreuses musiques de film...Philip Glass nous envahit jusqu'à nous dégoûter, je ne le nie pas, j'ai connu cette nausée devant une musique doucereuse au charme insidieux. Force est pourtant de reconnaître qu'il reste un des compositeurs majeurs de ce temps, comme en témoignent notamment les deux disques réunis ici. A côté de sa musique orchestrale, symphonique surtout, parfois grandiloquente et faiblarde- j'en excepterais son sublime concerto pour violon, un des plus beaux du vingtième siècle finissant, il y a les quatuors à cordes à l'écriture dense, les oeuvres pour piano et pour orgue, qui, toutes, révèlent un compositeur obstiné d'une extraordinaire finesse si on fait vraiment l'effort de l'écouter. Car la musique répétitive, -qu'il incarne par excellence, préférant ce terme de "répétitif" à celui de "minimaliste", demande beaucoup à l'auditeur, qui ne doit pas s'en tenir à l'apparence. Comme dans l'art islamique, que le compositeur a découvert pendant ses voyages et séjours au Maroc, ou comme dans le tissage des tapis, il faut se perdre dans les motifs répétés pour en goûter les subtiles transformations. La musique répétitive est baroque en ce sens qu'elle joue du trompe-l'oeil pour entraîner l'auditeur sous la surface dans ses eaux profondes en perpétuel mouvement. Ses figures d'élection sont d'ailleurs la boucle, la spirale, les constructions en miroir qui démultiplient les perspectives, creusent l'espace sonore jusqu'au vertige. Ecoutez Steffen Schleiermacher interpréter les dances pour orgue solo, composées pour des chorégraphies de Lucinda Childs, et vous oublierez l'image du compositeur facile et mièvre. De facture puissante, elles sont d'une impeccable rigueur. Pianiste, organiste et compositeur, cet allemand de Leipzig est l'un des défricheurs les plus audacieux du champ contemporain. J'ai déjà ici présenté ses interprétations inspirées des "Keyboard studies" de Terry Riley. Il a par ailleurs notamment à son actif deux intégrales pour piano, celles des œuvres d'Erik Satie et de John Cage (également celles pour piano préparé).

   Hélas, je ne peux vous le proposer en écoute. Voici une version de la danse n°2 interprétée par Michael Riesman à l'orgue.

 

Naïal / Philip Glass / Dominic Frasca : Les lucioles noires dansent dans les déviations sonores

Philip Glass, se rassureront certains, ne cède pas aux sirènes de l'électronique ou de l'informatique. Il reste un compositeur attaché aux instruments, à leurs sonorités acoustiques, d'où sa réappropriation par des instrumentistes nombreux. Le guitariste virtuose Dominic Frasca (morceaux à écouter sur son site), interprète de "Electric guitar phase" de Steve Reich publié en 2001, a sorti fin 2005 chez Cantaloupe un disque sidérant de guitare solo sur lequel on trouve une des pièces les plus abouties, radicales, de Philip Glass, "Two pages". Comme pour le disque de Schleiermacher, aucun traitement, l'instrumentiste en direct, ici avec une guitare six ou dix cordes, c'est tout. On n'y croit d'abord pas, on se dit qu'il doit y avoir des pistes préenregistrées, quelque chose qui expliquerait ce qu'on entend. "Two pages" est d'une écriture musicale d'une absolue rigueur, d'une densité implacable et lumineuse, une véritable descente dans le maelstrom menée par un guitariste inventeur d'une guitare sans pareille (une guitare classique avec un manche de guitare électrique et un système permettant un jeu percussif). "Guitar hero 2005" à juste titre !

(Nouvelle mise en page + illustrations sonores )  
 

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Rédigé par dionys

Publié dans #Musiques Contemporaines - Expérimentales

Publié le 20 Septembre 2007

De Odd Nosdam à Duane Pitre : Aux portes d'une nouvelle perception ?
   La notion de genre musical, de catégorie, est aujourd'hui en crise. Toutes les hybridations sont possibles, les frontières se déplacent. Une étiquette, aussitôt posée, paraît réductrice, étouffante. On peut bien sûr tenter d'y échapper, en essayant par exemple la notion de "musiques expérimentales" pour présenter toute musique un tant />soit peu novatrice. Même Steve Reich (ou des amis ) recourt à cette formule pour présenter sa musique à un large public sur une plate-forme bien connue des musiciens. J'inaugure la catégorie "Musiques électroniques etc.." pour englober des œuvres qui vont de la musique électronique pure à "l'ambiante", que je désigne sans crainte comme "musique d'ambiance", en référence à Brian Eno, et qui recouvre en partie l'ancienne rubrique de "musiques planantes", mais aussi à la musique industrielle ou à l'expérimentale, l'abstraite, la conceptuelle.
ODD NOSDAM : hybridations sauvages !
Pour commencer, un groupe californien, Odd Nosdam, typique des hybridations sauvages dont je parlais ci-dessus. Mélodies cycliques entrecoupées d'effets bruitistes, envahies de grésillements, voix chuchotées ou délicieusement détournées d'un contexte pop ou folk, tout cela produit un album d'abord déroutant, vite attachant par son abstraction lyrique, sa densité sereine, et un réel sens de l'espace sonore. L'électronique, loin de désincarner la musique, lui donne au contraire du grain, plus de profondeur et de mystère.

   Je suis plus perplexe avec le disque suivant, le dernier d'un des groupes phares de la musique industrielle, Einstürzende Neubauten, groupe qui compte à son actif de nombreux albums depuis le début des années 80. N'ayant pas le visuel de la pochette à vous proposer, je place ci-contre une très belle vue de ruine industrielle trouvée sur l'un de leurs sites. Ne connaissant guère le groupe que de réputation, je m'attendais à une musique plus bruyante, violente, saturée. L'album est relativement apaisé (tout est relatif...), souvent poussif et bien peu créatif. Je propose toutefois deux titres très réussis, où le texte tient une place prépondérante : deux poèmes dits avec une très grande intensité, et ça fait plaisir d'entendre de l'allemand si bien porté, si bien sonnant. Le premier titre, "Die Wellen", qui ouvre d'ailleurs l'album, est construit sur un crescendo implacable, la voix étant relayée par des percussions métalliques impressionnantes. Malheureusement, après ce morceau si beau dans son dépouillement, et à l'exception de "Unvollständigkeit", de la même veine que j'oserais dire slammante ou  quasi rappeuse, que de titres convenus...

     Retour sur Eluvium, avec trois extraits de l'album "Copia", présenté dans l'article précédent : drones électroniques, cordes, cuivres, orgue, et un peu de piano pour des titres à l'envoûtante et simple beauté, dans la lignée de Stars of the Lid, en plus mélodieux, ou de Tim Hecker, les saturations en moins.

   La fin du programme est consacrée à Duane Pitre et son Pilotram Ensemble. Compositeur, improvisateur, Duane Pitre circule entre Brooklyn et San Diego. Influencé par La Mounte Young, Terry Riley et Steve Reich, il propose des compositions abstraites alliant drones atmosphériques et structures minimales et s'intéresse aux problèmes de la microtonalité, de l'intonation juste. La couverture de Organized pitches occurring in time donne une excellente idée de cette musique qui se veut comme un corps, un organisme dont les différents instruments seraient les organes ou les membres. Ainsi, dans le morceau diffusé, l'orgue à pompe serait le système circulatoire, la clarinette basse les muscles, les guitares la chair, les sons d'origine électriques le système nerveux, l'alto la peau, les violons les mèches de cheveux, le violoncelle et les saxophones les organes internes. Quant à l'auditeur, pour boucler l'analogie, ce serait les yeux, des yeux qui regardent dans le corps de la musique, qui perçoivent la composition différemment pour chacun d'entre nous. Discipline, liberté et variation sont les principes conducteurs de cette musique fascinante, à écouter dans le noir ou la pénombre pour en savourer le continuum chatoyant, le lent déploiement des sons courbes sur le lit mouvant des drones telluriques. L'œuvre majeure de ce programme !

(Remise en page + illustrations visuelles et sonores de cet article en date du 21 juin 2020)

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Rédigé par dionys

Publié dans #Musiques Électroniques etc...

Publié le 13 Septembre 2007

  
Phelan Sheppard - Harps old master

Graham Fitkin et Ruth Wall (voir article précédent) ouvrent cette programmation. Harpe, claviers et sons électroniques, qui laissent ensuite la place à trois extraits d'un disque sorti voici quelques mois, dont le titre mentionne la harpe, le Harps old master de Phelan Sheppard, présenté dans l'article du 15 mars de cette année et qu'il me faut corriger. Car de harpes, point en vérité dans ce superbe album ! Les guitares ou les claviers en donnent l'illusion, aussi l'instrument n'est-il pas mentionné en dehors du titre. Peu importe, puisqu'il nous transporte, délicatement arachnéen, enchanteur, entre celtitude et sensualité hispanique...Je marche sur les eaux de cette magnifique pochette.

   Le voyage musical continue avec Shantel, DJ dont la famille maternelle est originaire de Bucovine, région partagée ent
re la Roumanie  et l'Ukraine. Installé en Allemagne, il propose une musique festive, pétulante, colorée, alliant un style disco-électro très libre et un répertoire balkanique : on y chante en roumain, en serbe, en turc et en grec. Le tout fait penser à Goran Bregovic et ses  musiques endiablées, composante essentielle de certains films d'Emir Kusturica.                                                                                                 

Shantel : Disco-électro balkanique !
Shantel - Disko Partizani

Une belle photo  pour un disque à réveiller les morts !
    Après les embardées de Shantel, la musique d'Eluvium, groupe qui vient de sortir son quatrième album, Copia, pourrait sembler morne, guindée. Très néo-classique, volontiers sombre, voire funèbre, elle associe nappes électroniques et amples vagues de cordes, cuivres, avec parfois le piano qui vient par devant imposer des lignes mélodiques simples, un peu répétitives, ce qui n'est pas sans évoquer le compositeur belge Wim Mertens, surtout dans le quatrième titre, "Prelude for time feelers" -titre en partie repris pour cet article vous l'aurez remarqué..., et dans le sixième, "Radio ballet". Philip Glass n'est pas très loin non plus. Ce calme intense n'est pourtant pas de la froideur, plutôt de la retenue, du détachement, loin de la frénésie du monde, pas si loin que cela des explosions dans le ciel, puisque
le groupe a assuré la première partie des texans Explosions in the sky, groupe de rock progressif.

Eluvium - Copia
Eluvium - Copia

   Encore une pochette très réussie : sur une terre grasse en limaces, un terreau d'abondance (signification du latin "copia"), d'éluvions nettement féminines (?), une sorte d'ermite itinérant filiforme contemple le ciel couleur d'orange et de sang, un ciel d'apocalypse sereine. Il est là pour toujours, indifférent et concentré à la fois, appuyé sur son bâton.
 

(Remise en page + illustrations visuelles et sonores de cet article en date du 20 juin 2020)                                

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Rédigé par dionys

Publié dans #Hybrides et Mélanges

Publié le 7 Septembre 2007

Graham Fitkin / Ruth Wall : une cure de Jouvence pour la harpe !
   Le dernier disque de Graham Fitkin, l'un de mes compositeurs de référence, est sorti en juillet. Disons tout de suite que je suis un peu partagé, perplexe, et embarrassé de chroniquer un disque auquel je n'adhère pas totalement. Ce blog sélectionne en principe mes coups de cœur, alors ? Je crains d'être injuste, de n'avoir pas écouté le disque suffisamment. En même temps, sacraliser un artiste, c'est parfois nier son humanité, c'est-à-dire ses irrégularités, ses baisses de tension créatrice, ses erreurs. Les meilleurs ont leurs faiblesses. Ces évidences rappelées, rassurez-vous, ce ne sera pas un éreintement, je me lance...
  
Ruth Wall et ses harpes
Ruth Wall et ses harpes
Graham Fitkin poursuit sa collaboration avec Ruth Wall, qui l'accompagnait aux claviers sur Kaplan, sorti en 2003. Cette fois, Ruth joue de la harpe, de trois harpes différentes, une irlandaise, une écossaise, et une troisième aux sonorités éclatantes, conjuguant en somme tradition et modernité. Les parties de harpe sont dans l'ensemble superbes. Graham l'environne de ses claviers, de ses sons pré-enregistrés et de manipulations électroniques  (le duo tourne actuellement dans le Royaume-Uni, et c'est alors sur scène que Graham utilise ses machines). Les compositions sont vives, brillantes, voire virtuoses. On retrouve le puissant dynamisme qui anime les œuvres du britannique, son constructivisme qui élabore des structures enchevêtrées en perpétuel mouvement, son sens des ruptures saisissantes. L'ensemble est lumineux, agrémenté de quelques passages plus élégiaques,  et défie les catégories : est-ce encore du classique contemporain ? Plus vraiment, quoique diront certains, qu'on songe à Philip Glass ou Mickaël Nyman, chantres d'une musique contemporaine accessible... La harpe s'intègre à son environnement synthétique, électronique, créant des ambiances à la Brian Eno. Alors, me direz-vous, où sont les réserves ? J'y viens. A côté d'indéniables réussites, comme le premier titre "Snow clamp", qui pourrait être un tube dans le meilleur sens du terme, ou encore l'admirable début du quatrième, "Battery people", et presque toute la fin de l'album, très tenue, deux plages détonnent par leur facilité, leur tape-à-l'oreille, "Constant shame", qui porte bien son titre hélas, morceau "dance" racoleur, et "Close hold", de la même veine. Les titres deux et quatre, bien commencés, deviennent presque mièvres, envahis par des nappes de claviers faciles. Bien sûr, globalement le disque passe, séduit et ravira les adeptes du casque. Je l'écoute encore en ce moment avec plaisir, et que souhaiter de plus ? L'immense Brian Eno est aussi mièvre à ses heures. Et voici une "music for film" colorée, qui s'impose avec brio, sans prétention, sans rien qui pèse...Il reste que j'attendais davantage de Graham Fitkin. C'est peut-être ce qui me rend en effet injuste. Il me semble en tout état de cause que ses œuvres pour piano et ensembles de musique de chambre sont plus originales ( voir mon article d'avril 2007), et je suis de ceux qui voudraient l'entendre à nouveau sur ce terrain, où il a plus et mieux à dire. Au piano, Graham ! Et fait appel aux meilleurs quatuors à cordes..., en intégrant ta sirène harpiste !?
 
Graham Fitkin et Ruth Wall sur le vif
Graham Fitkin et Ruth Wall sur le vif

  Les voici en séance d'enregistrement et sur scène. Je crois qu'il faudrait les voir en concert : à quand une tournée en France ? Merci en tous les cas de contribuer à sortir la harpe de son ghetto folklorique.
Le site de Ruth Wall, la belle harpiste, est très bien fait.

Six titres en écoute ici.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Paru en 2007 chez GFR / 10 plages / 54 minutes environ

(Remise en page et illustrations visuelles et sonores de cet article en date du 20 juin 2020)
 

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Rédigé par dionys

Publié dans #Graham Fitkin