Publié le 10 Janvier 2024

Maninkari - Arch of the aorta
  Deux Persans à Paris

   Maninkari ? c'est le duo formé par les frères Charlot, Olivier au cymbalum, santour, percussions sur cadres et synthétiseurs, Frédéric aux synthétiseurs, violoncelle (effets), alto (joué et modifié avec Kontakt, sorte d'échantillonneur permettant d'accéder à un grand nombre d'instruments virtuels). Le titre de leur dernier album est un hommage au premier album de Fad Gadget, Fireside Favourites (1980), dont le dernier morceau est titré "Arch of the aort". Ils apprécient l'excellente recherche de sons de synthétiseurs qui marque ce disque.

   De disque en disque, ils construisent un univers décalé à base de boucles de synthétiseurs et de drones, de percussions obsédantes et d'une myriade d'instruments aussi bien traditionnels que résolument contemporains. Entre musique électronique et musique orientale, ils inventent une musique "tribale", comme ils aiment à dire. Ces deux Parisiens sont de partout où la musique exalte et enlève, mystique par nature. Je les vois comme deux Persans égarés à Paris, concoctant de savants mixages comme autant de viatiques pour conquérir l'au-delà en échappant aux contingences terrestres.

   Ils ont sur ce nouveau disque le renfort vocal de Claudie Pouget, sur les titres 1 et 6 : j'avoue n'avoir pas discerné sa voix dans les cathédrales sonores que sont les compositions de ces deux Inspirés, mais les compositeurs précisent que ce ne sont que de très brefs échantillons, mixés assez bas ou recouverts par des réverbérations, ce qui me rassure un peu sur l'état de mes précieuses oreilles !.

    Dès "Les eaux matinales", on est entraîné dans un flux irisé rythmé irrégulièrement par une forte percussion. Les eaux se mêlent en un ondoiement de synthétiseurs et d'autres instruments fondus dans le faisceau sonore. "ephil-iodic" se caractérise par un santour (ou/et cymbalum, les deux sont des cithares sur table) surplombant la masse tourbillonnante parcourue de courants. Le morceau suivant, "le parfum qui blesse", prend la forme d'une transe quasi soufie incantée par cithare et tambour, parcourue de bourdonnements frémissants qui se rapprochent de sirènes d'usines sur la fin. Puis suit "le temps médiéval", hymne grandiose à l'orgue tordu en fines torsades radieuses, le tambour la découpant en sections inégales. J'aime chez Maninkari cette dimension incantatoire, solennelle et folle, ce glissement dans un ailleurs de splendeurs ! "aortic arch I" est plus oriental, saturé de résonances, comme si on se trouvait dans un caravansérail de musiciens déchaînés, emportés et vaporisés dans une traînée d'orgue transcendantale envahie de voix fantomales. MAGNIFIQUE ! Et la deuxième partie de "Les eaux matinales" lave ces envolées par une plongée en eaux profondes, doucement grondantes, qui s'arrêtent mystérieusement de couler avant de reprendre le cours inexorable d'un chant trouble. Avec la deuxième partie de "aortic arch", l'artère charrie un flot d'esprits, de voix irréelles, à peine surmonté de fines traînées de cordes...

   Sept pièces pour échapper au culte des Idoles !

Parution numérique seulement en octobre 2023 / 7 plages / 31 minutes environ

Dessin de Frédéric Charlot en couverture.

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Publié le 9 Janvier 2024

Joseph Branciforte & Theo Bleckman - LP2

   Musicien électronique, producteur et directeur de la maison de disques Greyfade, Joseph Branciforte retrouve la voix inoubliable de Theo Bleckman pour un LP2 nettement plus étoffé que le court LP1 sorti en 2019. Chanteur de jazz, et devenu l'une des grandes voix de la musique contemporaine, Theo Bleckman a chanté avec Meredith Monk et bien d'autres. On lui doit de nombreux disques, parmi lesquels un remarquable double album titré Berlin (2007), musiques de Kurt Weil et Hans Eisler, et l'extraordinaire album solo anteroom, sorti en 2005 chez Traumton.

   Tandis que LP1 fut enregistré spontanément, avec le minimum de post production, LP2 est nettement plus élaboré, navigue entre improvisation et composition, avec ajout de nouvelles pistes. Joseph Branciforte utilise synthétiseur, Fender Rhodes, vibraphone, glockenspiel, oscillateur et autres traitements électroniques, pour dialoguer, accompagner  la voix non-pareille de Theo, parfois démultipliée.

   C'est la mer primordiale, unisson de drone, légères ondulations, avec des picotements de micro-percussions, puis la voix, les voix, surgissent, au-dessus, planantes, transparentes, au-dedans, graves. Une polyphonie délicate, profonde, d'une paix supra-humaine. Ce n'est plus seulement la mer, c'est l'univers qui chante à peine dans la grand sommeil cosmique, comme une longue caresse de l'infini. Par contraste, le second très court titre, avec son grésillement de glitchs en battement régulier, semble marquer le réveil de la voix, tirée de son onirisme premier. Et la voix chantonne, murmure, nimbée d'une grande douceur (titre 3), le jour se lève peut-être, la voix salue l'aube, l'aurore. Atmosphère enchantée, frémissement des merveilles. La voix se retourne sur elle-même, les textures de Joseph Branciforte évoquent un drapé lentement remué de scintillements au long de cette marche archangélique. Comment ne pas être séduit, conquis par une musique si exquise ?

   D'étranges oiseaux se répondent sur un tapis vibrant pour le titre quatre, court intermède avant le surgissement d'un monde sonore peuplé d'événements percussifs et de bruits, glissements et clapotis curieux, comme si les objets vivaient de leur vie propre, la voix glissant au-dessus par intermittences, elle-même comme une des émanations de cet infra-monde à la Yves Tanguy ou Miró. "7.21" (titre 6, tous les titres sont titrés par des chiffres) présente un univers plus construit, plus harmonique, en dépit d'un pullulement persistant de petites virgules. Les synthétiseurs unifient, la voix s'élance, se démultiplie. Encore un grand moment de grâce extatique, le chant de mille bouddhas dans des cavernes résonnantes, Theo en chamane ou grand prêtre d'un culte mystérieux. La cérémonie devient de plus en plus hypnotique avec "10.17.13", mélange magnifique de glitchs, appels vocaux brefs et répétés à un rythme rapide. Le dernier titre orchestre une somptuosité sonore bruissante. Drones et halos nous plongent dans un palais des glaces peuplé de créatures à demi-endormies, ensorceleuses. C'est le pays d'Onirie-Féérie qui va gentiment nous avaler, engourdis par les circonvolutions de la musique !

  Osmose magique entre l'électronique, les instruments et les traitements de Joseph Branciforte et la(les) voix de Theo Bleckman : un voyage fabuleux dans un autre monde !

     [Ci-dessous, les deux hommes en public à Brooklyn au moment de LP1 / rien de plus récent à vous proposer, si ce n'est sur bandcamp plus bas. ]

Paru début décembre 2023 chez Greyfade / 8 plages / 42 minutes environ

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Rédigé par Dionys

Publié dans #Musiques Contemporaines - Électroniques, #Grandes Voix

Publié le 4 Janvier 2024

Les disques de l'année 2021Les disques de l'année 2021
Les disques de l'année 2021Les disques de l'année 2021Les disques de l'année 2021
   Un classement ?
Une rétrospective émerveillée !

   À quoi bon ? Classement subjectif, partial, partiel... Bien sûr ! C'est toutefois un moyen d'indiquer des lignes, des choix, de défendre des musiques exigeantes, denses, variées. La musique contemporaine est bien représentée, avec d'impressionnants chefs d'œuvre. La musique électronique sous toutes ses formes se taille une très belle place, qu'elle soit "pure" ou aussi ambiante, expérimentale, voire techno. Quelques disques se situent nettement dans une mouvance plus brutale. Les musiques improvisées ne sont pas absentes, et avec elles un monde proche d'un jazz contemporain aux contours de plus en plus indiscernables. Parmi les instruments-rois, le piano, les synthétiseurs, l'orgue, dominent, mais on en trouve bien d'autres. Chacun, j'espère, y trouvera son miel !

    Comme d'autres fois, j'ai renoncé à un classement un par un. 2021 a été une année bien remplie, aussi ai-je eu des difficultés à choisir...dans des disques déjà sélectionnés sévèrement. J'en ai profité pour mettre de côté quelques faiblesses, je dois l'avouer, avec le recul. N'en déduisez pas trop vite que les faibles ou les absents sont mauvais, loin de là, mais je ne pouvais de toute manière pas faire rentrer toute la matière d'une année d'articles dans un classement raisonnable. J'ai beaucoup réécouté, souvent confondu par la beauté des disques. Ma liste  est à dominante plutôt européenne, avec une forte représentation des États-Unis, de l'Australie, trois compositeurs japonais, et quelques autres venus d'horizons divers.

   En principe, pas de reparution, sauf cas exceptionnel. Une réticence à intégrer les compilations, avec deux exceptions notables. Trois colonnes, de gauche à droite : noms de compositeurs, titres des disques et maisons de disques. Les liens vers les articles sont sur les titres.

   Les titres des sections sont indicatifs, j'espère de commodité, très discutables, tant certains albums tirent de tous les côtés... Une sélection d'extraits sonores ne prétend nullement refléter la richesse et la diversité de chaque album : j'ai essayé qu'ils soient différents de ceux insérés dans les articles, mais

1/a/ Musiques contemporaines éblouissantes, plutôt orchestrales

Tristan Perich                        Drift Multiply                              (New Amsterdam Records)

Kate Moore                           Revolver                                           (Unsounds)

Bernard Parmegiani               Stries                                           (Mode Records)

Christopher Cerrone               The Arching Path                   (Outburst - Inburst Musics)

Michael Gordon                          8                                        (Cantaloupe Music)

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1/b/ Piano impérial

Guy Vandromme / Bruno Duplant   L'Infini des possibles         (elsewhere)

Jocelyn Robert                   Les Dimanches                                   (Merles)

Alvin Lucier                        Music for Piano XL                     (Grand Piano - Naxos)

Julius Eastman           Three Extended Pieces For Four Pianos   (Sub Rosa)

Melaine Dalibert                   Night Blossoms                      (elsewhere music)

Daniel Pesca                    Promontory                                       (Neuma Records)

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1/c/ Pure (ou impure) acoustique : piano, saxophone, cordes, orgue, voix, percussions, etc.

Bertrand Gauguet / John Tilbury       Contre-courbes                (Akousis)

Lucy Railton & Kit Downes    Subaerial                                 (SN Variations)

Mannheimer Schlagwerk    The Numbers are dancing             (Solaire Records)

Klaus Lang & Konus Quartet   Drei Allmenden                    (Cubus Records)

Ros Bandt                            Medusa Dreaming                         (Neuma Records)

Ståle Storløkken                 Ghost Caravan                                   (Hubro)

Sissel Vera Pettersen & Randi Pontoppidan  Inner Lift        (Chant Records)

Jane Rigler / Curtis Bahn /  Thomas Ciufo                                                                                                                                                                                                  ElecroResonance                       (Neuma Records)

Christopher Otto                  Rag'sma                                       (Greyfade)

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2/a/ Merveilles électroniques hybrides

Kreng + Svarte Greiner      The Night Hag                               (Miasmah Recordings)

Hauschka                                Upstream                                           (sonic pieces)

Yannis Kyriakides                    Face                                             (Unsounds)

Siavash Amini                   A Trail of Laughters                            (Room40)

Philip Blackburn                   Justinian Intonations                     (Neuma Records)

Matt Rösner                       No Lasting Form                                 (Room40)

David Shea                    The Thousand Buddha Caves                  (Room40)

Mad Disc                          Material Compositions                         (Crónica)

Kazuya Nagaya      Microscope of Heraclitus Reworks              (Indigo Raw)

Megan Alice Clune              If You Do                                       (Room40)

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2/b/ Plongées électroniques

Rose Bolton                      The Lost Clock                      (Cassauna / Important Records)

Jana Irmert                          The Soft Bit                                 (Fabrique Records)

Martina Bertoni               Music for Empty Flats                   (Karlrecords)

Marina Rosenfeld                    Index                                    (Room40)

Yann Novak                     Lifeblood of Light and rapture             (Room40

Christopher Chaplin         Patriarchs                           (Fabrique Recors / Rough Trade)

Zane Trow                           Traces                                              (Room40)

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2/c/ Univers noirs / Élégies somptueuses

Sunnk                                Weaving Rituel                                    (Mille Plateaux)

Tom Lönnqvist                    Noir                                              (Mille Plateaux)

Thomas Köner                      Nuuk                                           (Mille Plateaux)

Takuma Watanabe               Last Afternoon                    (Constructive - SN Variations)

Nasturtium                            Please Us                                        (Room40)

Robert Gerard Pietrusko             Elegiya                               (Room40)

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2/d/ Synthétiseurs modulaires, ou non, techno ou non

Kiwanoid                           enter the untitled                          (Force Inc / Mille Plateaux)

Insect Ark                            Future Fossils                            (Consoling Sounds)

Mario Verandi      Eight Pieces for the Buchla 100 Series      (play loud ! productions)

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3/a/ Hypnotiques, psychédéliques : autres dérives absolues

Ghédalia Tazartès & Rhys Chatham   Two men in a Boat       (Sub Rosa)

The Trancendance Orchestra    All Skies have sounded           (Editions Mego)

Whisper Room                   Lunokhod                                    (Midira Records)

Philippe Petit & Michael Schaffer           2                    (Opa Loka Records)

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3/b/ Joyeux fourre-tout : chanson française, nouveau jazz et compilations (remarquables)

Sylvain Fesson           Sonique-moi                                       (autoproduit)

Institut                 L'Effet Waouh des zones côtières               (Institut & Rouge-déclic)

De Ghost                              Luxe                                            (sknail lab)

(Various Artists)                 Epihanies                                       (Hallow Ground)

(Various Artists)                Touch                                         (Dragon's Eye Recordings)

Le dernier extrait musical, une composition du pianiste et compositeur Reinier Van Houdt, vous convaincra de la difficulté à hiérarchiser une matière aussi belle.

   Je vous souhaite de prodigieuses écoutes !

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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Rédigé par Dionys

Publié dans #Classements, #inactuelles

Publié le 31 Décembre 2023

Manongo Mujica - Ritual sonoro para ruinas circulares

   Pour le compositeur, percussionniste et peintre Manongo Mujica, ce disque est un hommage aux anciens temples du Pérou, à des ruines vieilles de plus de 2000 ans, qui l'ont fasciné dès qu'il les a découvertes dans les années soixante-dix. Des ruines qu'il est revenu voir à maintes reprises, restes de centres cérémoniels pré-hispaniques dans le désert de la côte péruvienne. Lieux de méditation, d'écoute intérieure, et de mystère. Puis la relecture d'une nouvelle de Jorge Luis Borges, Les Ruines circulaires, lui a donné comme la clé de sa fascination : les ruines circulaires existaient, comme Caral, le temple de Las Aldas, ou l'observatoire de Chanquillo, parmi d'autres. Il lui sembla alors que la vision de ces architectures monumentales attendait un projet sonore faisant revivre ces anciennes cultures et permettant d'entendre à nouveau les rituels sonores qui s'y déroulaient. D'une fiction littéraire, il envisageait une libre interprétation musicale, racontant l'histoire d'une quête vers l'inconnu. Ainsi naquit ce disque, dont la couverture représente d'ailleurs un de ces sites, celui de Chanquillo et de son observatoire solaire, derrière deux mains tenant un tambour à main. Entouré de Terje Evensen à l'électronique, Fil Uno au violoncelle, Gabriela Ezeta à la voix, et de ses trois fils, Cristobal Mujica pour les arrangements de cordes, Gabriel Mujica au cajón [ caisse de résonance parallélépipédique inventée au Pérou sans doute au XVIIe siècle par les esclaves n'ayant pas le droit de jouer du tambour ], et Daniel Mujica aux congas et jembé, Manongo Mujica est le maître d'œuvre de ce rituel sonore en neuf moments. Précisons que d'autres percussions sont utilisées, comme le udu (percussion en terre cuite d'origine nigérienne en forme de jarre), le gong, des graines, des cloches chinoises.

 

   Nous sommes embarqués dans un fascinant voyage sonore, rythmé de percussions étranges, à la texture mêlant sons de terrains et processus électroniques. L'atmosphère est mystérieuse, des voix tremblent, flottent dans un bourdonnement, car c'est un voyage au Temple du feu, pour commencer, puis un rituel aux boucles lentes, hypnotiques, les voix se faisant caverneuses, à la limite du chant de gorge. Le violoncelle dans les graves est accompagné d'un bourdon pulsant dans "El Sonido del Sueño", de percussions nerveuses, et un vent se lève sur le désert, le bruit du sommeil se fait plus envahissant, comme si un cortège se pressait vers un temple intérieur dans lequel il disparaît, happé par la bouche vorace de la montagne invisible...Les deux titres suivants évoquent des rêves, tour à tour calmes ou agités, des rêves dont on ne sort pas, enfermés dans les boucles percussives et électroniques, avec des voix émettant des sons brefs et cadencés, et débouchant sur une frénésie haletante des tambours, des cris et grondements sauvages. L'ouverture pour Las Aldas (titre 6) correspond au début de l'autre face du disque. Violoncelle et électronique tissent une nappe somptueuse, un feu crépite dans la quiétude d'une contemplation. La musique est tendue vers le mystère, fervente et mélodieuse dans des arrangements de cordes magnifiques, sous-tendus de souffles et poussées qu'on dirait telluriques, venus des profondeurs du paysage jusqu'à faire cesser la musique parfois. Mais l'avancée lente se poursuit, "Descubriendo el Sonido del Paisaje del Norte". Nous arrivons à l'observatoire solaire de Chanquillo (titre 8). Une voix psalmodie sur un fond de divers bruits de terrains, les percussions reviennent pour ce rituel halluciné, la voix s'est multipliée, en écho avec d'autres voix enregistrées, créant une chorale incantatoire hésitant entre présence et absence. L'album se termine avec la quiétude impressionnante de la Huaca, rythmée de gong et cloches vibrantes. Les cordes suaves glissent sur un fond obscur, la voix de Gabriela Ezeta évoque celle d'une prêtresse à demi-consciente...

     Un pèlerinage cérémoniel dense et hypnotique, à mi-chemin du rêve et de l'imaginaire, de l'ambiante expérimentale et des musiques traditionnelles.

Paru fin novembre 2023 chez Buh Records (Lima, Pérou) / 9 plages / 41 minutes environ

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Publié le 29 Décembre 2023

Andrea Burelli - Sonic Mystics for Poems (of Life and Death of a Phoenix)

   Compositrice de musique électronique expérimentale née à Venise, Andrea Burelli a quitté l'Italie à l'âge de quinze ans, mais y revient mentalement ou physiquement pour retrouver les chemins de sa poésie. Voilant la dimension autobiographique des textes sous le symbolisme du voyage imaginaire d'un phénix, elle a rassemblé quinze courts poèmes aux images colorées inspirées par les cultures méditerranéennes du Sud de l'Europe, du Moyen-Orient ou de l'Afrique du Nord, et par son ancienne pratique de peintre ou les œuvres d'Odilon Redon. Ce monde mystique à mi-chemin du rêve évoque les cycles et changements sans fin, la possibilité d'une transformation spirituelle, amenant une renaissance plus forte transcendant souffrances et limites. Ces quinze compositions constituent un cycle contemporain de lieder, avec Andrea Burelli à la voix et à l'électronique, Mari Sawada au violon, et Sophie Notte au violoncelle, deux musiciennes membres du Solistenensemble Kaleidoscope.

Instants de lumière avant le néant

    Tout commence par un "Chant", celui des deux instruments à cordes joués aux limites de l'aigu et du souffle pur, puis le violoncelle chante en contrepoint du violon resté dans les nuées à s'envoler et à pleuvoir des étoiles filantes. Avec "Fiori strappati", le cycle s'inscrit entre polyphonie traditionnelle (sarde notamment) et musique de chambre contemporaine. Une petite fille dévale des escaliers, sourit au Sud, entend un ange l'appeler par son nom, l'Italie la regarde de ses yeux verts... "Petto Rotto", quelle danse étourdissante !
« Turcs et femmes s'inclinant

devant le chant soufi
Cartes de rues poussiéreuses
et diseuses de bonne aventure
 
Un feu dans le néant
au-dessus de nous,
Une couverture d'étoiles
et de poussière sonore du sud
 
Danse
cheveux et lèvres
Je confonds l'odeur
avec le souffle des rochers
 
Un œil sublime
limites de peau
J'implore un rayon
de sève de réalité
 
Les tempêtes balancent
un plaisir aigu,
une conscience inhumaine
ici sur mes mains
 
Je ne suis qu'un écho épais,
un pacte lâche,
Je suis une poitrine brisée
qui fait voler un cerf-volant  »
 
 

   "Benu" est une délicieuse berceuse alanguie sur une mélodie au parfum de Renaissance, auquel répond en diptyque un poème en espagnol, "Cielo Azul", nimbé d'une mélancolie extatique. "Nido" a une allure plus orientale et médiévale à la fois, chant poignant accompagné d'un dramatique pizzicato puis de suaves harmonies des cordes. Les pièces suivantes sont aussi réussies, de petits chefs d'œuvre de concision délicate autour de la voix légère et haut perchée d'Andrea Burelli, souvent démultipliée en une polyphonie populaire et raffinée. L'électronique est discrète, au service des deux instruments à cordes, magnifiquement joués.

   "Benu" est une délicieuse berceuse alanguie sur une mélodie au parfum de Renaissance, auquel répond en diptyque un poème en espagnol, "Cielo Azul", nimbé d'une mélancolie extatique. "Nido" a une allure plus orientale et médiévale à la fois, chant poignant accompagné d'un dramatique pizzicato puis de suaves harmonies des cordes. Les pièces suivantes sont aussi réussies, de petits chefs d'œuvre de concision délicate autour de la voix légère et haut perchée d'Andrea Burelli, souvent démultipliée en une polyphonie populaire et raffinée. L'électronique est discrète, au service des deux instruments à cordes, magnifiquement joués. L'album culmine à nouveau (cesse-t-il de culminer ?) avec deux des plus longues pièces (chacune autour de trois minutes...), "Ali di Fuoco" et "L'Ultimo Giorno", la première d'un sublime hors du temps, la seconde passant d'un chant sarcastique  dramatisé par des ralentis à une coda majestueuse, celle du Dernier jour : « Le dernier jour / Nous regardons autour de nous / La nuit s'illumine / La vie cesse sans le savoir. ». "Sogno Diurno" dit le passage du rêve nocturne au rêve diurne dans un chant en boucle soutenu par un bourdon, avant "Ocre", conclusion a capella sur le presque rien qu'est toute vie, presque rien d'où surgissent cependant lumière et amour...

   Un cycle de mélodies d'une magnifique pureté sur de très beaux textes sensibles.

Paru en novembre 2023, autoproduction / 15 plages / 35 minutes environ

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Publié le 13 Décembre 2023

Eugene Carchesio + Adam Betts - Circle Drum Music

   Lawrence English, fondateur de Room40 et musicien éminent de la scène électronique et ambiante, a organisé la rencontre et conçu le disque de l'australien Eugene Carchesio et du britannique Adam Betts. Le premier s'est fait connaître dans le monde des musiques électroniques par une série baptisée "Circle Music", entre minimalisme et techno. Le second est un percussionniste qui a joué avec de nombreux groupes de rock, punk et métal, influencé par le jazz créatif et les sons électroniques qu'il retraite dans ce disque où l'on retrouve aussi son énergie.

   Le premier des vingt-et-un courts titres (de "A" à "U") ressemble furieusement à du Steve Reich passé à la moulinette techno-punk-industriel : puissant, brut, il nous attaque de front ! Passé cette entrée presque furieuse, on est surpris par l'inventivité de cette musique qui mêle étroitement frappes percussives énergiques et traitements électroniques extrêmement fins. Respirations rythmées sur fonds frottés, roulements qui emportent tout, impressions d'excavations dans un univers de particules clignotantes...Le disque exprime une joie pure, chaque pièce instaurant un monde sonore propre. "E" est une danse hypnotique jouant sur un beau contrepoint percussif, sous-tendu par une couche électronique vibrante. On est surpris de ne jamais s'ennuyer, ce qui advient pour nombre de disques de percussion ! Le dépouillement de l'écriture fait de chaque morceau une épure abstraite d'une grande efficacité, ce qui n'exclut pas un foisonnement bruitiste, post-industriel, comme sur "G".

   On est chaque fois emporté par une force, un déferlement, et comme obligé à l'attention par la richesse des agencements sonores, cette élégante concision du cercle de l'idée directrice de la composition. Prenez "O", ce pourrait être une banalité, ce rythme syncopé, mais il vire à l'incantation, me rappelant soudain la musique hallucinée d'Andy Stott, en plus magnifiquement sec ! "P" a tout d'un petit poème électronico-percussif facétieux, tout comme le suivant d'ailleurs, sur un flot roulant de sortes de crécelles. Après ces deux titres, les plus longs, au-dessus de deux minutes, on revient à des miniatures étincelantes, irrésistibles.

   Un disque lumineux et nerveux, étonnant, pour éventuellement se réconcilier avec les percussions.

Paru en novembre 2023 chez Room40 (Brisbane, Australie) / 21 plages / 30 minutes environ

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Publié le 10 Décembre 2023

Zöj - Fil O Fenjoon

   Zöj est le duo formé depuis 2016 par Gelareh Pour, musicienne iranienne primée pour ses interprétations au kâmanche (vièle à pique traditionnelle, instrument à cordes frottées), qu'elle a étudié depuis l'âge de sept ans, et le musicien australien Brian O'Dwyer, à la batterie. Sur ce disque, Gelareh Pour joue aussi de la gheychak, une ancienne vièle d'Iran, et utilise sa voix.

   Tous les deux tissent une musique expérimentale interculturelle très étonnante. Le kâmanche donne l'assise mélodique, la batterie peuple l'arrière-plan d'un foisonnement hypnotique. Comment ne pas être séduit par le kâmanche, lyrique ou enflammé, d'une nostalgie sans âge ? Le premier titre, "Take pictures of fire" (Prenez des photographies du feu), est comme l'écho des vieilles croyances mazdéennes. Titre incandescent, toujours déjà en train de brûler sur l'autel hors du temps en flammèches répétitives sur un fond crissant, dont le développement souligne le caractère envoûtant du kâmanche. Une magnifique entrée, que ne dément pas la suite. "Hangman" présente un bourreau (ou un pendu...) chantant une infinie nostalgie : kâmanche et voix s'élancent vers le ciel pour un lamento d'une suavité indicible. C'est une pure merveille ! "My Empty Boat (Part 3)" déploie des échos dans une atmosphère mystérieuse, la voix évoluant dans des nuages striés et gonflés par les interventions de la batterie : titre mystique, le navire vide désignant peut-être la vacuité de notre vie. La batterie se fait plus présente dans "Hearts of Stone" (titre 4), où elle anime de ses frémissements et de ses frappes délicates les inflexions de la vièle. Toutefois, le chant de Gelareh Pour transcende le tout de sa douceur aérienne, d'une sublime transparence. On tombe à genoux devant une telle beauté !

 

   Bourdon de vièle et voix multipliée, "The God of Rainbows"( Le Dieu des Arcs-en-ciel, quel beau titre...) est un long chant de louange, d'une ferveur archangélique. La batterie ne se fait entendre que dans la seconde moitié, rêverie instrumentale superposant la batterie installée dans ses frappes bien réelles et les longues notes nostalgiques, irréelles, de la vièle. Dans "Hymn for Apollo", le kâmanche (ou la geychack, je ne saurais les départager) tisse une toile irisée de longues boucles, sur laquelle la voix vient se poser pour y onduler de manière doucement incantatoire, tandis que la batterie dresse un arrière-plan magique : absolument irrésistible, du pur soufisme musical !!

   Les deux derniers titres sont de la même veine. "Winter for Ghazal" est comme un mini oratorio pour chœur bourdonnant hypnotique et voix solo tour à tour caressante et ardente. "Study of a Bull" mobilise une batterie frémissante et la vièle plus bouillonnante que jamais dans un duo instrumental qui sait ménager des plages rêveuses, pour évoquer peut-être Mithra, figure solaire, et le sacrifice du taureau, dans un rituel particulièrement expressif, à la fin dramatique et grandiose.

   Un disque splendide à la confluence des musiques expérimentales et traditionnelles.

Paru en août 2023 chez Bleeemo Music (Melbourne, Australie)/ Parenthèses Records (Bruxelles, Belgique) / / 8 plages / 64 minutes environ

Pour aller plus loin

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- Zöj en concert à Melbourne

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Publié le 30 Novembre 2023

Hyunhye Seo - Eel
   Infra-mondes inhumains...

    Fascinantes anguilles ! Elles rampent sur la terre, remontent les eaux douces, repartent en mer vers les Sargasses, poussées par un instinct immémorial. La musicienne coréo-américaine Hyunhye Seo, installée à Berlin, imagine à sa manière leur parcours dans les flux les plus divers, les entrailles de la terre et de l'eau devenant des labyrinthes chaotiques. D'où le choix de deux longues pièces de quatorze et dix-huit minutes environ pour évoquer cette odyssée extraordinaire.

   La première est une plongée tumultueuse dans des abîmes où se déchaînent des courants telluriques ou marins. On entend les bousculements des textures, les giclées, les mouvements ondulatoires, les coups d'arrêt contre des obstacles. Hyunhye Seo mobilise une alchimie sonore surréalisante, à la Nurse With Wound, enfouissant un piano sans maître dans des glissements troubles, d'hallucinantes apparitions sonores. Musique grandiose et terrifiante des confins de l'informe, et en même temps musique sacrée d'une mystérieuse communion avec les éléments, comme semble l'indiquer le bol chantant émergeant parfois, sur la fin du morceau, de ce laboratoire infernal. La plongée mène à un cœur inconnu, magmatique, où l'anguille échappe à toute connaissance sur sa reproduction.  

   La seconde évoque d'abord un parcours plus calme, au milieu toutefois de gargouillis, ronronnements vaguement machiniques. L'anguille se laisse porter, attirée par des sirènes souterraines au « chant » aussi envoûtant que celui de leurs pareilles homériques. Tout ondule dans un frémissement sourd et radieusement sombre, elle remonte mais rencontre à nouveau des cavernes étranges, où s'élaborent peut-être des monstruosités innommables. Il y a du Lovecraft dans cette musique authentiquement fantastique. Ne sommes-nous pas également dans les antres de Vulcain, dans des forges démiurgiques ? Parler mythologie n'est pas déplacé ici : l'anguille est mythologique, Julio Cortázar ne s'y est pas trompé ! La musique nous engouffre dans son maëlstrom de drones, de résonances, de trépidations, jusqu'aux respirations, aux appels de créatures indicibles.

   Deux fresques puissantes, impressionnantes, aux confins du cauchemar, hors de l'imaginable, dans une tentative pour rendre l'intérieur des forces obscures qui innervent notre monde.

Paru en juillet 2023 chez Room40 / 2 plages / 33 minutes environ

Pour aller plus loin

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Hyunhye Seo - Eel

« C'est de folie et de mille eaux qu'est fait l'assaut aux fleuves et aux torrents, en mars et en avril, des millions de civelles rythmées par le double instinct de l'obscurité et du lointain attendent la nuit pour acheminer le python d'eau douce, la colonne flexible qui se glisse dans la ténèbre des estuaires, étirant au long de plusieurs kilomètres une lente ceinture dénouée ; impossible de prévoir où, à quelle heure profonde, la tête informe toute yeux toute bouches et cheveux, amorcera le glissement vers l'amont, mais les ultimes coraux ont été franchis, l'eau douce lutte contre une défloraison implacable qui la prend entre vase et écume, les anguilles vibrantes contre le courant se soudent en leur force commune, ni fleuve ni homme ni écluse ni cascade, les multiples serpents à l'assaut des fleuves européens laisseront des myriades de cadavres à chaque obstacle, se sectionneront et se tordront dans les filets et les méandres, flotteront le jour dans une torpeur profonde, invisibles à d'autres yeux, et chaque nuit reformeront le fourmillant câble noir et, comme guidées par une formule stellaire que Jai Singh a pu mesurer avec des rubans de marbre et des compas de bronze, elles se déplaceront vers les sources fluviales, cherchant en d'innombrables étapes un but dont elles ne savent rien, dont elles ne peuvent rien attendre ; leur force ne naît pas d'elles, leur raison palpite en d'autres fuseaux d'énergie que le sultan interrogea à sa manière, poussé par des présages, des espoirs et la terreur primordiale de la voûte pleine d'yeux et de pulsations. »

Julio Cortázar, Extrait de La Prose de l'Observatoire (Gallimard, 1988, p.33 à 39)

Nota : Jai Singh est le mahârâja qui ordonna la construction de l'observatoire de Jaïpur, en Inde, entre 1727 et 1733. L'écrivain argentin mêle deux histoires, les recherches astronomiques de Jai Singh et les recherches contemporaines sur les anguilles, dans un flux poétique irrésistible...vers lequel la musique visionnaire de Hyunhye Seo m'a fait remonter comme une anguille !

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