Publié le 18 Juillet 2023

Fredrik Rasten - Lineaments

   Guitariste et compositeur d'Oslo, Fredrik Rasten, après Six Moving Guitars sorti en 2019 dans la même maison de disque, sort son second album Lineaments. Deux titres d'une vingtaine de minutes chacun, qu'il interprète seul avec deux guitares, une acoustique et une électrique accordées chacune différemment selon les modalités de l'intonation juste. Sous cette première couche, il faut ajouter la voix bourdonnante du musicien, des ondes sinusoïdales et deux autres guitares jouées avec des archets électroniques. Inspiré par l'ancienne tradition hindoustani de la musique Dhrupad, Fredrik Rasten fait de ses guitares une sorte de tampura (luth à cordes pincées de la musique classique indienne) au moins dédoublée, qui enveloppe la voix dans un voile d'harmoniques ondoyantes. Les variations micro-tonales et les changements de timbres plongent l'auditeur dans un climat méditatif renforcé par les bourdons de voix et de sons électroniques. La voix se rapproche parfois du chant de gorge, privilégiant sur la fin du premier titre des graves profonds. Répétitif et hypnotique, "Lineament I" forme comme l'immense écharpe diaprée de la Māyā

   "Lineament II" est tout aussi envoûtant, construit sur un rythme métronomique très lent, porteur d'un crescendo presque insensible, très long, interrompu après treize minutes, pour sembler repartir à vide à l'aide d'accords espacés de guitare acoustique. À la plénitude rayonnante de "Lineament I" répond une dialectique plein / vide dans cette deuxième pièce plus aérée surtout dans sa seconde partie. Du dépouillement peuvent alors surgir des harmonies secrètes, somptueuses...

   Un disque simplement splendide, baigné d'une paix sublime.

Paru le 16 juin 2023 chez Sofa (Oslo, Norvège) / 2 plages / 43 minutes environ

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Publié le 12 Juillet 2023

Andrius Arutiunian - Seven Common Ways of Disappearing

   Conçu au départ pour une installation au Pavillon arménien de la Biennale de Venise en 2022, Seven Common Ways of Disappearing est devenu le premier album de l'artiste arméno-lithuanien Andrius Arutiunian. Il s'agit d'une pièce pour piano à queue réaccordé et électronique analogique, pour deux musiciens qui naviguent dans la topographie de la partition, donnant de la composition une des multiples versions possibles Ici le compositeur est l'interprète unique de l'une d'entre elles. La partition prend la forme d'un ennéagramme, en hommage à Georges Ivanovitch Gurdjieff, maître spirituel controversé mais influent, qui a tenté d'introduire en Occident un syncrétisme philosophico-ésotérique marqué par les pensées moyen-orientales, soufies, bouddhistes... C'est lui qui a réintroduit la figure ésotérique de l'ennéagramme, considéré par le compositeur comme un schéma structurant. Ci-dessous une vidéo réalisée lors de l'installation au Pavillon arménien de la 59ème biennale de Venise.

   Deux versions titrées "Forwards" et "Backwards" (En avant et En arrière), chacune d'environ vingt-deux minutes, figurent sur le disque. La première se caractérise par un fond de bourdon. On se croirait dans une composition de Éliane Radigue, sur laquelle vient carillonner le piano réaccordé en grappes lumineuses. L'impression d'un décollage imminent, en même temps d'un sur-place extatique, illuminé par les giclées aléatoires du piano devenu portique de cloches pour un temple inconnu, un piano possédé. Cet immense tintinnabulement produit une musique hypnotique, stupéfiante, propre à dissoudre le Moi, d'où peut-être le titre du disque, qui peut aussi faire indirectement référence aux mystérieuses et longues disparitions de Gurdjieff. Vers quatorze minutes, le bourdon s'intensifie, devient grondement tourbillonnant, menaçant d'engloutir le piano livré à sa transe, avant de s'éloigner et de laisser le piano et le reste de l'électronique dessiner de folles figures de chutes libres. C'est absolument magnifique...

   "Backwards" est une version plus schizophrène, si j'ose dire, le piano et l'électronique comme des éclats de miroir se répondant plus ou moins autour d'une boucle serrée, presque étouffante, de piano. Le tissu musical semble happé par l'obscur, en dépit des miroitements étincelants du piano brisé. Un mur de percussions perforantes vient occuper le premier plan de l'espace sonore, donnant à cette seconde pièce une dimension inquiétante. Des jets de particules créent d'étranges vents, ou des marées dissolvantes, qui ne parviennent pas, toutefois, à faire taire les pianos (celui de la boucle, et celui qui ne cesse d'éclater en éclaboussures). De lourdes ponctuations plombent la fin de cette version moins séduisante, mais impressionnante par son expressionnisme implacable. Il s'agit d'une destruction, farouche, déterminée.

    Une musique fascinante, entre extase lumineuse et puissance magnétique obscure.

Paru début juin 2023 chez Hallow Ground (Lucerne, Suisse) / 2 plages / 44 minutes environ

Pas d'extrait à vous faire entendre, sinon sur bandcamp...

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Publié le 9 Juillet 2023

David Toop & Lawrence English - The Shell That Speaks The Sea

   Faut-il encore présenter Lawrence English, compositeur australien, fondateur et dirigeant de la maison de disques Room40 ? Peu présent ici, sinon indirectement par les albums dont il a supervisé le son et l'enregistrement, je l'accueille non pour un album solo, mais en collaboration avec l'anglais David Toop, un autre maître de la musique ambiante, qu'il a rencontré voilà plus de 20 ans. En guise d'introduction à leur disque, j'extrais quelques lignes d'une réflexion menée par Lawrence English sur son site en date du 3 juillet 2023, et titrée Notes pour une ambiante future. L'australien  y développe une philosophie de l'ambiante.

L'ambiante n'est jamais seulement de la musique. C'est une confluence de son, de situation et d'écoute ; de plus, c'est un contrat tacite entre le créateur, l'auditeur et le lieu, cherchant à atteindre un type spécifique d'expérience musicale.

L'Ambiante n'est jamais seulement une musique d'évasion. C'est une zone de participation à une quête d'écoute musicale qui reconnaît les valeurs potentielles du son dans des sphères plus larges (sociales, politiques, culturelles, etc.). C'est un dégagement, un épanouissement et un approfondissement, à la fois.

L'Ambiante est amie du bruit, du volume, de la physicalité. C'est pourtant un ennemi du dynamisme incalculable.

 

   Quel beau titre : The Shell that Speaks the Sea, Le Coquillage (ou La Coquille) qui parle la mer (je préfère la construction transitive, sans la préposition "de") ! La mer en question, ce n'est pas seulement la mer océanique, c'est la mer primordiale, anté-historique, intérieure, les fonds oniriques des plus vieilles hantises. On plonge dans les abysses dès le premier titre, "Abyssal Tracker". Cris, ondes, électronique délicate, flûte fantôme ("ghost flute" fait partie de leur incroyable instrumentarium), rendent sensible l'augmentation de la pression, la descente dans les flous où gisent des voix enfouies. C'est le pays d'Oniros et d'Hypnos...L'étrange "Reading Bones" laisse une large place à une voix balbutiante, à des crachotements dans un halo irréel, comme si les os s'essayaient à parler entre les craquements : titre horrifique d'une grande beauté apaisée sur la fin. "Mouth Cave" est dans une strate encore plus archaïque, la musique devient mythologique, célébration ténébreuse d'une divinité engloutie dont ne nous parviennent que des souffles, esquisses de grognements : mystère épais, sublimé par une insistante mélopée ensorceleuse, invitation à retourner au sommeil...

L'obscure fascination des abysses

   Les deux compères sculptent une musique ambiante presque tactile, tant les sons éveillent des idées de matière, et pourtant en même temps cette musique explore d'autres mondes parallèles. La familiarité dérape dans l'étrangeté. Le très étonnant "Whistling in the Dark" émerge du lointain, de ce noir originel du titre. Une boucle lancinante, fêlée, incante comme un groupe de post-rock d'outre-tombe avant de se renfoncer dans la mer primordiale. "The Chair's Story" nous met face à un être à la voix caverneuse, qui articule à peine, entouré de craquements, percussions erratiques et flûte à la dérive : l'atmosphère est celle d'une cérémonie au ralenti dans les limons accumulés au fond de l'océan dont on entend les lointains grondements, au-dessus ! "Huanghu" semble remonter à la surface, pour nous faire entendre un curieux orchestre de percussions au milieu de fines stridences (insectes, moustiques ?) : images sonores d'une Chine énigmatique, immémoriale, océanique à sa manière. "The Tattoed Back" est encore plus fantomatique, matières glissantes, appels troubles, longues boucles de sons discontinus, brièvement tenus, qui se bousculent, créent une attente : quelque chose monte, vient, un courant électronique, une divinité peut-être, qui ne fait que passer, s'éloigner comme un essaim fabuleux. Nous voici livrés à la longue nuit, "Long Night", résonante d'accords inattendus de guitare, entourés d'une alchimie sonore miraculeuse.

      Un bijou ambiant d'une captivante étrangeté !

   La très belle illustration de couverture présenterait les innombrables bouches qui parlent la mer, tous ces coquillages qui nous conduisent plus profond encore que le fond, qui disent cette mer absolue, obscure, mugissante de résonances au fond de nous...

Paru début juin 2023 chez Room40 / 8 plages / 40 minutes environ

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Publié le 7 Juillet 2023

Nomi Epstein - Sounds

   Trois ans déjà...tant pis, car ce disque mérite de figurer dans ces colonnes. Pourquoi ?  Parce que le pianiste Reinier van Houdt est présent en solo sur quatre titres (le disque en compte six). Je sais qu'il est là du côté des musiques essentielles. Et ce cd portrait de la compositrice américaine de Boston Nomi Epstein est passionnant d'un bout à l'autre !

   "Till for solo piano"(2003) fait partie de ces pièces mystérieuses qui semblent les facettes mêmes d'un silence rayonnant. Ce sont de courtes phrases, interrogatives peut-être, insistantes, des phrases perdues dans les rets de leurs résonances, elles marchent doucement, fermement, dans des lacs de lumière, au seuil de quelque chose. Puis une note revient, tel un battement de cloche : nous sommes ailleurs...

   "for Collect/Project"(2016/19), pour voix, flûte basse et électronique en direct, parcourt une série de couleurs, de formes, passant de l'une à l'autre avec une grande aisance, si bien que l'hétérogénéité de la pièce devient sa richesse.

   Puis c'est le "Solo pour piano" (2007), vingt-cinq minutes en deux parties inégales, "Waves" pour un peu moins de huit minutes, et "Dyads" pour dix-sept minutes. Reinier van Houdt, comme d'habitude, est royal dans les vagues graves de l'instrument : une descente abyssale bruissante d'harmoniques bourdonnantes, floues. "Dyads" articule au contraire très nettement les notes, bien séparées, et c'est une montée lente, fragile dans sa pesanteur. On pourrait dire que c'est un essai de montée, car ne repart-on pas du même point ? Ce qui compte, c'est la réitération têtue, la volonté de décoller les semelles, contrariée par la lourdeur d'une charge, comme la marche d'un homme accablé sous le poids de sa Chimère dans le poème en prose Chacun sa chimère de Charles Baudelaire. Arriveront-ils jamais ? Il n'y a plus que cette marche, elle pourrait être infinie...

   Nomi Epstein est elle-même au piano sur "Sounds for Jeff and Eliza" (2018), également pour clarinette basse (Jeff Kimmel) et flûte (Eliza Blangert), les sons discontinus du piano ponctuant, découpant les plages continues des deux autres instruments. Répétitions et superpositions construisent un univers sonore méditatif, une sorte de labyrinthe de souffles et de brèves déflagrations lumineuses. Dans la lignée de Morton Feldman, une pièce fascinante, superbe.

   Reinier van Houdt interprète à nouveau la dernière pièce de ce portrait, "Layers for piano" (2015/18), en trois parties enchaînées. La première, mesurée, joue sur de longues notes soutenues. La seconde, non mesurée, détache davantage les notes, semble rebondir à chaque fois dans l'inconnu. Seule une oreille avertie, exercée, distinguera ces parties (où commence la troisième ?), tant le parcours est cohérent, semé de courtes grappes tout au long de cette belle errance.

    Un disque magnifique de musique contemporaine contemplative.

Paru en juin 2020 chez New Focus Recordings / 6 plages / 1h et 17 minutes environ

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Publié le 29 Juin 2023

Craven Faults - Standers

   Standers est le second long album de Craven Faults après quelques mini-albums et enregistrements de studio. Précisons tout de suite qu'il s'agit d'un ensemble de trois cds, et que je ne rends compte que du premier, en écoute sur bandcamp (voir en bas de l'article). Deuxième précision : j'ai hésité à commencer cet article, non que la musique me déplaise, certes non, mais je trouve le disque inégal. Le musicien fait parfois durer peu utilement les titres. On me dira que cela fait partie du genre, cette lourdeur, cet aspect grosse machine qui accapare nos tympans. Prenons le premier titre, "Hurrocstanes", plus de seize minutes de ronronnements et battements, de quoi mener soit à l'extase, soit à une certaine lassitude. Je suis resté entre les deux, il me manquait...disons de quoi intéresser mes oreilles, des variations, que sais-je [cf.(a), une autre écoute...]. Le second titre, "Severals", nettement plus ramassé avec un peu plus de quatre minutes, est un honnête titre ambiant sur une danse hypnotique de synthétiseurs et percussions synthétiques. Il faut attendre "Meers & Hushes", qui s'étire à nouveau, pour que le disque décolle enfin. Craven Faults affectionne un univers sonore aux portes du sommeil. C'est une musique léthargique, chargée de rêves flous, qui n'est vraiment pas sans charme, comme ce troisième titre traversé de lourdes nappes, de vrilles, avec une frappe inlassable, des voix d'outre-monde. Le meilleur des trois premiers, indéniablement, un univers à la Lost Highway, droit dans la nuit à la rencontre des fantômes, lesquels surgissent pour des boucles incantatoires. Écho sonore de la belle couverture, mystérieux, comme tapissé de miroirs, c'est un piège vertigineux où sont enfermées des créatures préhistoriques errantes. À lui seul, il justifie cet article !

   "Sun Vein Strings", cordes synthétiques brouillées et enroulements de drones, creuse son sillon en laboureur obstiné, nous emporte dans son magma épais, de plus en plus dense, au feuilletage fouetté de tourbillons.. "Idols & Altars" reste quant à lui assez poussif, pas à la hauteur de son titre, à moins qu'on le considère comme une mise en oreille fascinante pour le dernier titre. "Odda Delf", c'est la seconde réussite de l'album. Le titre décolle doucement, fermement, soutenu par une rythmique implacable. C'est une montée vers la lumière trouble de la dissolution par des textures irisées, le tuilage superbe d'un escalier au bord de l'explosion, hanté par des voix synthétiques abyssales. Magnifique vidéo ci-dessous, elle rend bien compte de la lenteur envoûtante du titre et au fond de sa suprême mélancolie...

Titres préférés :

1) "Meers & Hushes" (le 3) et "Odda Delf" (le 6)

2) "Sun Vein Strings" (le 4) et "Severals" (le 2)

(a) [Je suis sans doute trop dur avec le premier titre, à cause du début très prometteur, ce frissonnement saccadé des synthétiseurs qui augurait si bien... ]

Malgré ces petites faiblesses, un album dont on se lasse pas, sacrément hypnotique, accompagné de superbes visuels et vidéos.

Paru en mai 2023 chez The Leaf Label (Grande-Bretagne) / 6 plages / 1 heure et 9 minutes environ

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Publié le 26 Juin 2023

Kate Moore - Ridgeway

   Ridgeway, le titre de l'album, est le nom du chemin qui parcourt la vallée d'Uffington Castle (Comté d'Oxfordshire, Grande-Bretagne), près duquel se trouve le grand cheval blanc taillé dans la partie supérieure d'une colline de craie. C'est lui sur la photographie de couverture. Kate Moore vécut près de là un temps pendant son enfance, et elle a choisi cette figure datant de l'âge du bronze pour illustrer des œuvres composées entre 2009 et 2019. Ce choix voudrait illustrer le lien entre les souvenirs de lieux et l'expérience sensorielle. Il traduit aussi sa profonde fascination pour les forces naturelles qui façonnent le monde.

   Née en 1979 et formée notamment par Louis Andriessen, ayant participé à des séminaires dirigés par David Lang, Julia Wolfe et Michael Gordon, Kate Moore, australienne née en Angleterre et vivant souvent aux Pays-Bas, a déjà publié The Open road (2010), Revolver (Unsounds, 2021). Ridgeway est son deuxième disque sur ce magnifique label Unsounds. Les pièces sont interprétées par le Herz Ensemble, un large ensemble de chambre, sauf lorsque je l'indiquerai : violon, alto, violoncelle, saxophone, clarinette basse, guitares électriques, piano, orgue, percussion, didgeridoo, et contre-ténor. Pour Kate, cet album évoque l'étrangeté du paysage, du son de ses contours et du langage mystique de ses nuances et de ses ombres, à la fois divinement belles et sombres et mystérieuses...

 

Kate Moore par Jeff Zimberlin

Kate Moore par Jeff Zimberlin

   Le titre éponyme ouvre l'album, coloré, mystérieux, contrasté, entre douceur ineffable et poussées puissantes, martelantes, de tout l'ensemble. Comme une quête fervente, des échappées mélodieuses magnifiques, une série d'appels, les jappements d'espèces disparues dans les collines dorées du souvenir. Quel beau début ! Sur lequel vient se greffer l'envoûtant "101", avec ses boucles, ses tournoiements, ses scansions profondes. Le frémissement des cordes, le piano minimaliste, les déchaînements brefs et fous donnent à cette partition une allure à la fois grandiose et intime : c'est une merveille digne de David Lang, étincelante de trouvailles harmoniques, tout en chevauchements nerveux et échappées sublimes ! Avec une coda au piano...

... qui nous prépare à la surprise du troisième titre, "Prelude" : une pièce de quatre minutes pour piano seul ! Ce prélude liquide, lyrique, radieux, fort, nous emporte dans sa fougue, digne des meilleures compositions dans la mouvance du minimalisme. On retrouve Laura Sandee au piano dans une nouvelle pièce, plus longue, "Sliabh Beag" (Petite montagne). Après un début suave en lents cercles parsemés de gouttelettes lumineuses, la pièce présente une longue cadence tourmentée, aux multiples fractures, très rythmique, comme une succession d'escalades farouches, toujours recommencées, qui laissent place à une gigue irlandaise endiablée, enivrante. Irrésistible !

    La suite du disque présente deux pièces longues d'une quinzaine de minutes chacune. C'est d'abord "Bushranger Psychodrama", cordes frémissantes à la Purcell dans son air du froid, puis magnifiques accents bucoliques du saxophone sur un lit de cordes, et soudaine envolée lyrique ponctuée de percussion sourde. C'est l'extase de l'âme devant le paysage, son épanchement mélancolique, un laisser-aller hors de toute tension, mais des souvenirs ou des images reviennent harceler le spectateur, l'emmènent dans leur fièvre. La pièce offre ainsi comme un combat entre abandon et impétuosité.

   "The Dam" (Le Barrage) joue d'un dense enchevêtrement de strates, dont émerge la voix du contre-ténor Kaspar Kröner comme un cygne mélodieux sur la surface d'un lac soudain apaisé, à peine parcouru de quelques rides. La clarinette basse se fond à une reprise vigoureuse, vite transmuée en accents et entrelacs mélodieux dans le calme à nouveau revenu. Peu à peu, la tension remonte, avec des remous agressifs que le contre-ténor transcende de son vol ou accompagne d'une fougue nouvelle. C'est à mon sens la pièce la plus faible (relativement...), la plus convenue, surtout dans le long crescendo final.

   Oubliez mes réticences quant à la dernière pièce. Les quatre premières sont éblouissantes, et la cinquième très estimable, ce qui suffit à faire de cet album un des grands disques de 2023.

Paru en mai 2023 chez Unsounds (Amsterdam, Pays-Bas) / 6 plages / 1 heure et 14 minutes environ

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Publié le 20 Juin 2023

Lisa Stenberg - Monument
Dans le sillage d'Éliane Radigue et alii...

Lisa Stenberg ! Je la découvre à l'occasion de ce disque terrassant. Une émotion immense.

   Membre de Fylkingen, organisation gérée par des artistes engagés dans les arts de la scène expérimentaux contemporains, la compositrice suédoise Lisa Stenberg est membre du Elektronmusikstudion EMS de Stockholm. Elle a participé à de nombreux festivals internationaux et s'inscrit dans une lignée de musique électronique immersive, représentée notamment par les compositions d'Éliane Radigue sur ses synthétiseurs modulaires. Sur ce disque, Lisa Stenberg utilise soit un rare Synthétiseur EMS 100, remis en état pour elle, soit un Synthétiseur 200, variante du premier si je comprends bien. Ce sont des synthétiseurs hybrides, analogiques et numériques. Plusieurs des titres sont issus d'une prise unique en direct, traités ensuite avec une riche distorsion et une réverbération à réponse impulsionnelle.

Lisa Stenberg en concert à Athènes

Lisa Stenberg en concert à Athènes

   Cinq titres. Si vous ne succombez pas à "Heart", le premier, je ne peux rien pour vous. Le son arrive, il vrille le cerveau, l'envahit, se contorsionne en belles oscillations. Une autre vague se superpose à cette première percée : des drones énormes parcourus de battements, irisés, et recouverts encore par d'autres vents ultra puissants. L'univers est une vibration colossale. La musique de Lisa Stenberg arrache tout, torrentueuse, abrasive, bouillante, stupéfiante dans sa manière de saturer l'espace sonore. En ce sens, c'est une invite à la méditation, à se projeter dans l'univers débarrassé du Moi. Nous sommes au Cœur du monde, dans la Machine-Univers, la Chambre des Drones...

   Le second titre, "Healer" (Guérisseur ou Guérisseuse), est une ode à l'Océan, dont le ressac scande la pièce. Ressac énorme, mouvement répétitif élémentaire au milieu duquel se glissent des traînées mélodieuses. On voyage à l'intérieur d'ondes majestueuses, diaprées, veloutées. Les galets roulent, le synthétiseur s'enroule sur lui-même, et de l'ombre profonde montent des flèches lumineuses, chaleureuses. qui dissolvent la forteresse du Moi... Reste une houle bourdonnante, déconnectée du Temps. Une expérience d'écoute aussi extraordinaire que celle du premier titre ! Dans ce contexte, on ne sera pas étonné par le troisième titre, "Oracular", court interlude entre ces deux premiers massifs et le suivant. L'oracle est solennel, mystérieux, jaillissant comme un train fou d'un tunnel, oracle-orage grondant, déferlement obscur. "Monument", le titre éponyme, autour de quinze minutes, c'est un hélicoptère survolant des vents, du Stockhausen pour synthétiseur monstrueux, un avant-goût de la fin des Temps. Rafales, souffles déments, déflagrations donnent l'impression de pénétrer dans le Vortex ultime, le maëlstrom cosmique. Comment ne pas être parcouru de frissons en écoutant une telle musique, d'une beauté radieuse et terrible ? Le dernier tiers est la lente venue de la Splendeur, une apothéose archangélique, la chevelure oscillante d'un apaisement qui est aussi une disparition.

"ἐπιθυμία" (épithymia, "désir" en grec ancien) est le dernier titre. Tremblements en rafales superposées, lourdes ponctuations percussives nous entraînent dans une giration hypnotique de drones épais incrustés de sertissements métalliques vibrants. Le rythme s'accélère, la matière sonore semble en expansion, dilatée, en proie à un balancement immense, puis tout se calme un peu avant une montée irrésistible de scintillation fourmillante, l'ultime effusion de cette musique orgasmique...

   Pour revenir sur la filiation avec Éliane Radigue, précisons la nature diamétralement opposée des immersions.  La française nous prend par en-dessous, par l'imperceptible qu'elle ouvre peu à peu dans des œuvres longues, tandis que la suédoise nous submerge, nous envahit dans des pièces percutantes relativement brèves (même quinze minutes, c'est très court pour Éliane...)

   Un chef d'œuvre fulgurant des musiques électroniques d'aujourd'hui !

Paru fin mai 2023 chez Fylkigen Records (Suède) / 5 plages / 56 minutes environ

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Publié le 15 Juin 2023

Martin Küchen & Sophie Agnel - Detour Tunnels of Light

    Je ne suis pas un amateur de jazz...du moins je le croyais ! J'aime certaines formes de jazz moderne, où l'improvisation conduit en fait les musiciens sur des rivages inconnus, non balisés. C'est cela qui m'agaçait dans le jazz : les tics, les solos convenus, les attendus... Le jazz m'intéresse quand il rejoint de fait les courants de la musique contemporaine. Voici un duo caractéristique de ce jazz moderne, mutant. La pianiste française Sophie Agnel est passée du jazz moderne à l'improvisation libre. Elle a joué notamment avec le saxophoniste Bertrand Gauguet, dont j'ai salué le Contre-Courbes (2021) avec le pianiste John Tilbury et Miroir (2022) avec l'altiste Cyprien Busolini. Sur Detour Tunnels of Light, c'est le saxophoniste suédois Martin Küchen, improvisateur et compositeur, qui s'aventure avec elle dans des territoires hors des chemins battus.

   Quatre titres, chacun autour de huit minutes. Des improvisations délicates, attentives, une minimale et une plus étoffée en alternance. "Fem Cinq" associe un saxophone se limitant à de courtes interventions et un grand piano grave, façon piano préparé avec des incursions dans l'instrument. Se crée une curieuse dentelle, aux jours importants, brodée de bouts sonores divers, entre craquements, frappes sèches et bruissements, murmures plaintifs du saxophone. La musique hésite et cherche, au bord de la déconstruction radicale. Une entrée en matière énigmatique, on attend... Les deux compères s'abandonnent ensuite davantage, donnent davantage. Dès le second titre, "The Gould Passage" (Une allusion au célèbre pianiste, sans doute ??), la musique se densifie, devient émouvante, expressive, chargée de souvenirs, de bribes romantiques, le tout avec une incroyable finesse, une retenue qui n'exclut pas l'amorce d'une narration sonore.

   "Fyra Quatre" revient à une économie maximale de moyen : touches de piano, résonances étouffées, saxophone comme un oiseau au chant bref. Il se dégage de la pièce une paradoxale ferveur, liée à l'attention que l'on entend : on les sent qui traquent le furtif, les sursauts de l'ombre pour en extraire la lumière, fût-elle faible. Au bout de trois ou quatre minutes, le saxophone développe ses entrées, modestement, le piano restant dans les limbes, trouvant dans les cordes de l'instrument de mélodieux grincements au bord du silence, ou bien, devenu pure percussion pour ponctuer ce guet fragile. "Tva Deux", selon l'alternance évoquée en début d'article, c'est le plein après le vide. Une pièce ardente, avec dans sa première partie un crescendo puissant. La musique brûle d'un feu intérieur de froissements, le saxophone est un grand corbeau sur le bûcher du piano-percussion, du piano frémissant. Puis c'est la renaissance, la venue d'une douceur imprévue, le surgissement d'une source, l'avènement d'un mystère énoncé par le grand prêtre piano, solennel dans ses ponctuations graves. La matière sonore est envahie par des sons brouillés, au-dessus desquels le piano et le saxophone marchent, comme sur ce qui reste du brasier initial. Le contraste entre le fond et le devant, entre ce brouillage et cette clarté maintenue, est extrêmement émouvant. Le saxophone semble s'enliser, happé peu à peu, crachotant, le piano préparé ou non seul émergeant...

   Quatre cérémonies intenses, sensibles et raffinées pour un public attentif aux tunnels de lumière forés par la magnifique écoute mutuelle des deux musiciens.

 

Paru en mai 2023 chez Thanatosis (Suède) / 4 plages / 35 minutes environ

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Rédigé par Dionys

Publié dans #Musiques Contemporaines - Expérimentales