Publié le 25 Septembre 2012

Gavin Bryars - Piano Concerto (The Solway Canal)...

Je viens de vérifier que le nom de Gavin Bryars ne figurait dans aucun titre d'article de ce blog. Incidemment, on le trouve dans un article consacré à Carla Bozulich, et un second à Pierre-Yves Macé...

Meph. - Je te sens consterné, effrayé par ce trou incompréhensible dans ta liste de références sacrées.

Dio. - Content de te revoir, vieux démon. Tu ne crois pas si bien dire !

Meph. - Parce que Gavin, quand même, est au cœur de ton parcours.

Dio. - Je me rappelle le choc produit par l'écoute du Quatuor à cordes n°1.

Meph. - Interprété par le Quatuor Arditti, qui comprenait encore Alexander Balanescu avant qu'il ne fonde son propre quatuor. Un enregistrement de 1986 des nouvelles séries d'ECM encore assez récentes.

Dio. - Oui, la collection commence en 1984.

Meph. - Et va publier, en plus de Gavin, Steve Reich, Meredith Monk...

Dio. - Je te vois venir : tu ne vas quand même pas verser une larme, toi ?

Meph. - Big brother, il serait interdit de se souvenir ? Le fait est que tu as décroché de la production de Gavin après cette période féconde de la fin des années quatre-vingt et du début des années quatre-vingt dix.

Dio. - J'ai moins aimé ses disques du label Point Music, une filiale de Philips. Et j'en ai manqué quelques suivants.

Meph. - Tu le retrouves chez Naxos.

Dio. - Label indépendant fondé en 1987, qui fête donc en 2012 son vingt-cinquième anniversaire.

Meph. - Et cela ne te chagrine pas de le retrouver dans cette collection réputée d'abord pour être bon marché ?

Dio. - Pas du tout. D'abord, parce que Klaus Heymann, son fondateur, n'a jamais sacrifié la qualité. Ensuite parce qu'il a édité des compositeurs peu connus en valorisant des répertoires nationaux. Enfin, parce qu'il a l'audace de consacrer des disques à des compositeurs d'aujourd'hui, et pas n'importe lesquels. Vois le disque consacré à David Lang, magistral !

Meph. - Tu as raison. Je le retrouve avec plaisir.

Dio. - Quelques mots rapides pour le présenter : compositeur britannique né en 1943, contrebassiste de jazz, fondateur de ce drôle d'orchestre, le Portsmouth Sinfonia, qui avait le toupet de proposer des versions sonores approximatives de pièces classiques...

Meph. - Et membre du Collège de pataphysique, n'oublie pas, ça situe le bonhomme au parcours atypique. Devenu compositeur post minimaliste en suivant sa pente, pas un véritable cursus académique.

Dio. - Que nous retrouvons ici avec deux pièces pour piano seul et le concerto qui donne son titre à l'album. Je m'étonne qu'il te plaise, toi l'amateur d'énergie, de force. Ne le trouves-tu pas un tantinet mou ?

Meph. - Cela m'arrive de lui décocher ce reproche. Pour cet enregistrement, je retiens ma langue. J'apprécie en lui la mélancolie, le sens de la lenteur, le goût des graves. Sa musique est chaleureuse, brumeuse. Elle me semble témoigner de la faiblesse humaine. Éloignée de toute prétention, elle coule comme une rivière modeste aux beautés discrètes.

Dio. - Une musique facile, dans le meilleur sens du terme, en somme : pas de tics avant-gardistes,  un zeste d'électronique...

Meph. - L'équivalent britannique d'un Philip Glass : tous les deux ont réussi à être vraiment populaires, ce qui déplaît, tu t'en doutes.

Dio. - Gavin, comme d'autres minimalistes, revient aux sources anciennes. La première pièce l'affiche dès son titre "After Handel's Vesper", à l'origine prévue pour clavecin.

Meph. - Clavecin ? Impensable pour Gavin, l'homme des cordes sombres. Déjà, le piano, c'est une surprise.

  
Dio. - Cela donne une pièce fluide, parfois lente, à d'autres moments d'une belle vigueur, qui tient à la fois de l'ornementation baroque et du minimalisme par les accès de flux pulsant la dynamisant à intervalles réguliers, héritage de la première période de Gavin.

Meph. - De l'allure, vraiment, une ligne mélodique prenante, un lyrisme parfois orchestral.

Dio. - La composition suivante, "Ramble on Cortona", doublement dérivée d'une pièce antérieure de Gavin, "Laude", et de thèmes issus d'un manuscrit du treizième siècle trouvé à Cortona...

Meph. - Je t'arrête : à chaque fois, je pense à Janácek, "Dans les brumes".

Dio. - Gavin appartient donc au passé ?

Meph. - Il y a du néo classicisme dans le post minimalisme, non ?

Dio. - Je te l'accorde. Pour en revenir à Janácek, je trouve la narration de Bryars plus simple, et s'il y a brouillard, il est plein de douce lumière, ce n'est pas oppressant : le piano résonne tranquillement, il nous montre un chemin. "ramble", c'est une balade. Tu vois, moi, je pense bien plus à Gurdjieff, surtout dans les deux dernières minutes.

Meph. - On bavarde, mais on va  bientôt excéder la longueur maximum d'un article.

Dio. - Signe des temps : se presser, jeter. J'en arrive et termine avec le concerto.

Meph. - Le gros morceau, presque une demi-heure. Impressionnant, grave, dramatique, sur le temps qui passe. Une méditation élégiaque au bord dudit canal, sur les mots du poète écossais Edwin Morgan - on regrette que le livret ne nous en dise pas plus, ne fournisse pas le texte, le chant passant de temps en temps à l'arrière-plan de surcroît -, par un bel ensemble vocal, la Cappella Amsterdam.

Dio. - Le piano est plus lyrique que jamais, tandis que l'orchestre compose une tapisserie sonore vaporeuse, chatoyante.

Meph. - Et l'on se laisse porter par cette coulée profonde, hypnotique, le grand Gavin du Sinking of the Titanic...

Dio. - Bien avant le film...Oui, la vie est un songe aux multiples couleurs, un nuage qui passe, somptueux et changeant. On pourrait reprendre les mots de Walt Whitman que je citais dans l'article sur The Open road de Kate Moore : « We will sail pathless and wild seas ; / We will go where winds blow, waves dash... / Allons ! with power, liberty, the earth, the elements ! »

Meph. - C'est en effet un hommage émouvant à la vie. Le canal ne mène-t-il pas à la mer, à l'infini ?

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Paru en 2011 chez Naxos / 3 titres / 52 minutes environ.

Pour aller plus loin

- le site personnel de Gavin Bryars

( Nouvelle mise en page + ajout d'illustrations visuelles et sonores le 10 mai 2021)

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Publié le 18 Septembre 2012

Due East - drawn only once

   Drawn only once est le second album d'un duo étonnant baptisé Due East. Elle, Erin Lesser, est une flûtiste confirmée impliquée dans l'interprétation de la musique contemporaine. Elle a notamment joué avec So Percussion. Lui, Greg Beyer, est un percussionniste friand d'interprétations solo et d'instruments non-occidentaux (oriental semblerait ici trop restrictif). N'oublions pas le compositeur, mentionné quand même au dos du cd : John Supko, né en 1980, qui a étudié à Princeton (notamment), mais aussi à l'École normale de musique de Paris, et déjà auteur d'un abondant catalogue d'œuvres associant souvent instruments acoustiques et électronique.

   Le disque comporte deux pièces. La première, "Littoral" est un quasi continuum de presque trente-cinq minutes articulé en quatre moments assez distincts. Début calme : vagues, bruits de moteur, sons électroniques répétés, auxquels la flûte et les percussions viennent se superposer. Impression de chants d'oiseaux, démultipliés, fractionnés. Frissonnement de milliers d'ailes, clapotis percussif. Sons aigus, brefs, percussions transparentes. Une immense aspiration à la lumière dans une aube encore trouble. Cercles, éclaboussures, jaillissements. Les percussions sont plus intenses, plus orientales de timbre tandis que le flux électronique est devenu plus prégnant. Nous sommes entre musique ambiante et musique électro-acoustique, enchantés par ce voyage merveilleux dans un paysage sonore aux mille micro variations, modulations.

   Le deuxième temps se caractérise par la superposition de poèmes de l'écrivain néerlandais Cees Nooteboom, dits par l'auteur : la trame musicale est encore plus nettement orientale, pas loin du gamelan indonésien. « des couches de couleurs sur un atlas aussi grand que le monde » dit l'un des poèmes. Des couches qui vibreraient sans cesse, s'interpénètreraient en un ballet dansant, aérien. Des extraits de The principal navigations, voyages, traffiques & Discoveries of the English nation (1598 - 1600) de Richard Hakluyt, dits par John Supko, marquent le troisième mouvement : texte réverbéré, recouvert, ou plutôt fondu dans la pâte sonore plus liquide. La mer impose sa présence, dans le temps même où percussions, fond électronique et flûte sont plus différenciés. Reviennent les mots de Cees Nooteboom : vagues de mots, ombres du passé, constellations. La musique comme mélange révélateur, « art du mètre et du temps » qui tente de saisir au vol le vivant volatile, l'oiseau des hauteurs et des profondeurs en ses multiples traces impalpables. Les tracés infimes entrelacés nous serrent dans les rets du temps, matérialisés par l'éternel retour hypnotique de la flûte, du triangle et des gongs dans les dernières minutes de cette composition atypique et splendide.

   "The window makes me feel" est un voyage intérieur dans l'épaisseur du papier, des mots et des voix. Une rêverie au fil du chuchotement féminin au premier plan, du piano intermittent au second, de drones et sons électroniques en fond sonore, le tout agrémenté de phrases veloutées de flûte, de percussions mystérieuses. Le texte support du poète Robert Fitterman est lui-même une série d'associations liées à l'idée de "fenêtre". Des sons d'extérieur - klaxons, bruits de rue - font d'ailleurs rentrer le monde dans la lente dérive, le flux très doux : ainsi s'abolit l'opposition intérieur / extérieur...« The window makes me feel like I'm flying all over the place, gliding and swirling down suddenly ».

   J'allais oublier. Sur l'autre tranche de l'emballage du cd, une phrase de Saint-John Perse : « Aile falquée du songe, vous nous retrouverez ce soir sur d'autres rives ! » Extrait de Oiseaux (1962), bien sûr...

   Un très beau disque servi par un livret très complet : textes, photographies, entretien avec John Supko - qui précise que tout est écrit, mais aussi que la partie électronique est issue d'instruments virtuels accordés de manière aléatoire, de voix retraitées. La partie Dvd m'enthousiasme moins pour le moment (en tout cas pour "Littoral", car je n'ai pas encore regardé la seconde vidéo).

Paru en novembre 2011 chez New Amsterdam Records / 2 titres / 50 minutes / Cd + Dvd

( Nouvelle mise en page + ajout d'illustrations visuelles et sonores le 28 avril 2021)

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Publié le 10 Septembre 2012

Donnacha Dennehy / Lisa Moore - Stainless Staining

   Le compositeur irlandais Donnacha Dennehy, fondateur du Crash Ensemble, auquel on doit l'extraordinaire  Grá agus Brá sorti l'an passé, a le vent en poupe. Après son irruption fracassante sur le label Nonesuch (Steve Reich, Ingram Marshal, notamment), le voici adopté par Cantaloupe Music, le label fondé par Michael Gordon, David Lang et Julia Wolfe. Et joué par la fougueuse pianiste d'origine australienne Lisa Moore, dont la production discographique témoigne de l'ouverture et de l'engagement au service des musiques les plus passionnantes d'aujourd'hui. C'est ainsi qu'aux côtés d'une intégrale de l'œuvre pour piano de Leoš Janácek on trouve de multiples collaborations avec différents orchestres et ensembles - on ne sera pas étonné de la retrouver dans le Bang On A Can All-Stars, et publiant des enregistrements de pièces des compositeurs américains défendus dans ces colonnes.

   Stainless Staining est le troisième volet d'une trilogie de formats courts entamée par Lisa avec Seven consacré à Don Byron, poursuivie avec Lightning Slingers and Dead Ringers, musiques de Annie Gosfield. Je ne vais pas polémiquer au sujet de ces disques-cds dont la durée est nettement inférieure à trente minutes, mais à l'heure de la prolifération des fichiers au détriment des disques physiques (comme on dit, n'est-ce pas), de tels choix éditoriaux me laissent encore plus perplexes qu'à l'ordinaire : pourquoi diable ne pas utiliser le support à plein, et ainsi gaspiller de la matière ??? Vous sentez mon agacement devant ce non-sens... Passons à l'essentiel !

     En dépit de sa durée - c'est juré, je n'insisterai pas davantage - ce disque vaut le détour. Le morceau éponyme, presque un quart d'heure, lui, est un nouvel exemple de la puissance de la musique de l'irlandais. Composée à partir d'échantillons de piano à la fois normalement joué, mais aussi de l'intérieur, la pièce doit sa fascination à la masse d'harmoniques charriée dans une irrésistible pulsation -pas étonnant que Donnacha soit accueilli par des labels reichien et / ou languien (néologisme forgé à partir de David Lang, avec un "u" intercalé pour la prononciation française). Les martèlements étagés se chevauchant génèrent un climat frénétique et trépidant, mais non dénué d'un sfumato qui donne une dimension rêveuse assez imprévue à cette cavalcade farouche. Les décrochements internes fréquents, les frappes sur le bois, les touches et les cordes de l'instrument, fracturent et densifient l'aura sonore, modelant une sculpture aux reliefs accusés. Donnacha Dennehy est décidément un compositeur inspiré ! Quelle force, quelle chaleur !

  "Réservoir", un peu moins de dix minutes, c'est l'autre face de Donnacha : une sensibilité frémissante, un lyrisme bouleversant sans pathos. Le compositeur établit un lien entre sa composition en deux temps distincts et une vidéo vue des années auparavant d'un homme coulant peu à peu. La première partie, c'est comme un au revoir passionné, la lutte pour rester dans la lumière : notes répétées en crescendos ou decrescendos, spirales vertigineuses, le gouffre qui réclame sa proie. La seconde, c'est le monde sous-marin, glauques harmonies, paniques amplifiées par le jeu insistant de la pédale, la chute dans les graves profonds malgré les révoltes aiguës. 

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Paru en 2012 chez Cantaloupe Music / 2 titres / 24 minutes environ

Pour aller plus loin

- le site personnel de Lisa Moore

- album en écoute et en vente sur bandcamp :

( Nouvelle mise en page + ajout d'illustrations visuelles et sonores le 28 avril 2021)

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Publié le 31 Août 2012

Alva Noto + Ryuichi Sakamoto with l'Ensemble Modern - UTP_

   Sortie initialement en 2008, cette collaboration exemplaire entre l'un des maîtres de la musique électronique d'aujourd'hui, l'allemand Carsten Nicolai alias Alva Noto, le pianiste japonais Ryuichi Sakamoto au bel éclectisme lui permettant de naviguer avec aisance entre impressionnisme, pop et contemporaine, et l'Ensemble Modern fondé à Frankfort en 1980, un ensemble qui joue aussi bien les compositeurs de la contemporaine pure qu'un Fred Frith, ouvre des voies nouvelles passionnantes. Si la collaboration entre Alva et Ryuichi donne des albums magnifiques comme Vriion (2002) Insen (2005), Revep (2006), et plus récemment Summus (2011), le recours à l'Ensemble Modern permet au duo de sortir du fascinant face à face entre l'électronique et le piano. L'ajout d'instruments acoustiques crée de facto l'une des possibles musiques symphoniques du temps présent. Précisons que je ne rends compte que du cd reparu seul en 2011, pas du dvd + cd sorti en 2008 et donc pas du concert et du travail multimédia lié au projet.

   Par delà la consanguinité avec les réalisations du duo, la différence est sensible dès le premier titre, significativement intitulé "Attack / Transition" : une discrète entrée électronique, comme une particule striant finement l'espace, dont l'itinéraire est fracturé par l'irruption des cordes, tranchantes, rugueuses, pizzicati, col legno, dans une sorte de bouquet fracassé au ralenti. Alva récupère certaines notes des cordes, étirées, enrobées dans un léger cliquetis de sons électroniques, cette marque de fabrique du maître qui rythme sa musique grâce à ces petits points éruptifs. C'est d'une beauté sidérante : Alva Noto est un organisateur du son, comme aurait dit John Cage, ou plutôt un sculpteur et un architecte sonore. Les titres vont s'enchaîner pour nous plonger dans la nouvelle ère.

  Si "Grains" peut au début nous remettre dans l'oreille les collaborations du duo, avec sa ponctuation délicate, il y a ces autres instruments, ces notes frottées qui installent cette fois la conception toujours très minimale, épurée, dans le concret des matières. Le boisé, le métallique se donnent à entendre comme rarement, comme si l'on était au seuil de leur corporéité. Quelque chose bat...d'infimes crissements, c'est déjà le monde de "Particle 1" : musique concrète d'une infinie délicatesse, loin des messes inaugurales et des agressions auditives des temps préhistoriques de ladite musique. Il faut du temps pour que de ces manifestations minuscules de percussions lilliputiennes lève une pâte vivante de sa vie propre : un monde surgit à peine et disparaît. En cela, cette musique est aux antipodes d'une civilisation du plein, du trop-plein, du clinquant et du spectaculaire : austère et rare, elle se déploie avec une vraie majesté radieuse, comme dans "Transition" sous forme de continuum électro-acoustique à la fois glacé et velouté. Ryuichi se manifeste peu, le voici dans "Broken Line 1" : parcimonieux, enveloppé par une aura de cordes frémissantes et lointaines, souligné par la toile électronique d'Alva. Quel paysage pur : pas distants sur la neige onirique étoilée de fins réseaux tandis qu'un souffle s'ourle dans le ciel ultraviolet...Et puis vous arrivez sur "Plateaux 1", arêtes farouches des montées brutes des cordes en longues poussées puissantes. Le ciel gronde, saturé de drones. Pas d'apitoiement : il faut avancer en direction du haut plateau, loin des séductions factices. Alva et Ryuichi sont des ascètes d'aujourd'hui, en marche vers une sorte de Mont Analogue, celui cherché par René Daumal et par tant d'autres sous d'autres noms. On est proche des univers d'un John Luther Adams ou d'un Spyweirdos, ces autres chercheurs intransigeants. En chemin, il y a "Silence", froissements imperceptibles, au fond une seule note tenue, percussions électroniques graves, résonantes, en guise de gong. "Particle 2" nous plonge dans un monde semi-liquide parcouru de reniflements, battements insistants : cela fermente, s'enfle et décroît au fil de soupirs, le piano presque atone en notes très brèves à peine frappées. Un chant s'élève à la fin de la pièce, fragile, transparent. C'est confondant, admirable. "Broken Line 2" voit le retour d'un piano plus affirmé, des cordes glissantes ou en pizzicati. C'est un cortège peut-être, orné de draperies électroniques somptueuses ; il se déplace dans un autre espace, à l'intérieur d'une âme immense, pour nous entraîner vers le dernier titre, le plus long avec presque  treize minutes, "Plateaux 2 / End". La montée reprend, âpre, sombre, altière, longues vagues crescendo séparées par des intervalles de foisonnement particulaire. Épaisseurs, stridences : renaissances dans des torsades denses creusées de béances aveuglantes, avant l'explosion d'une puissance sèche qui libère comme de monstrueuses cymbales cosmiques se perdant dans l'infini. Un disque vraiment extraordinaire, celui d'artistes exigeants, visionnaires.

   Utp pour Utopia, ou comment une pièce de commande pour le quatre-centième anniversaire de la ville de Mannheim - conçue au XVIIe en tant que ville idéale - remplit pleinement son programme en  accomplissant de nouvelles combinaisons musicales, certes déjà tentées, esquissées, mais rarement aussi pleinement maîtrisées. 

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Paru en 2011 chez Raster-noton / 10 titres / 72 minutes

(Première parution en 2008 avec le Dvd - j'avoue m'y perdre dans la discographie prolifique d'Alva !)

( Nouvelle mise en page + ajout d'illustrations visuelles et sonores le 28 avril 2021)

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Publié le 9 Août 2012

La fin d'un label fondamental : New Albion Records.

     Ce blog aurait-il existé sans New Albion Records ? Je me le demande parfois. C'est par l'intermédiaire de John Luther Adams que je viens d'apprendre la nouvelle de l'arrêt définitif du label - dont les dernières publications remontaient d'ailleurs à 2008 : le stock de cds est redistribué aux artistes, à charge pour eux d'éventuellement les proposer aux amateurs. Reste pour le moment un espace de téléchargement : les fichiers triomphent des cds.
  Une aventure se termine, l'une des plus belles de l'histoire du disque. Foster Reed, le fondateur du label, a contribué à la découverte d'artistes majeurs dans des domaines assez divers : minimalisme et post-minimalisme, et plus largement musiques contemporaines, électroniques, expérimentales, avec quelques belles incursions dans les musiques anciennes. Une partie de l'index des musiciens de ce blog vient de là ! Pour n'en citer que quelques uns, ceux qui me sont les plus chers : Ingram Marshall, Terry Riley, John Luther Adams, John Adams, Kyle Gann, Alvin Curran, Stephen Scott, Peter Garland... Avis aux amateurs : le catalogue du label est dorénavant un gisement d'incunables précieux.

   On ne dira jamais assez le rôle fondamental d'un éditeur avisé. Je suis assez d'accord pour considérer Foster Reed comme un équivalent pour les musiques novatrices d'un Manfred Eicher, le fondateur et animateur du label munichois ECM, consacré au jazz, prolongé à partir de 1984 par ECM New series, tourné vers les musiques contemporaines. Ce qui est sûr, c'est que si je suis redevable à Manfred de la découverte d'Arvo Pärt, je dois à Foster d'avoir ouvert d'immenses horizons qui m'ont permis de sortir des musiques trop souvent compassées ou à mon goût trop dificiles, offertes par le catalogue des Nouvelles séries d'ECM. 

Les deux dernières parutions du label ont mis en lumière la pianiste Sarah Cahill :

 - en janvier 2008, Private Dances de Kyle Gann.

 - en mai 2008, Fantasy and Metaphor de Leo Ornstein
 

La fin d'un label fondamental : New Albion Records.
La fin d'un label fondamental : New Albion Records.

   D'autres labels indépendants passionnants ( Je n'envisage ici que les labels américains) restent heureusement au service des nouvelles musiques les plus exigeantes : Lovely Music, Cold Blue Music, Mode Records, Cantaloupe Music, New World Records, New Amsterdam Records, Innova Recordings, Tzadik... Ces petites maisons irriguent largement ce blog...

( Nouvelle mise en page + ajout d'illustrations visuelles et sonores le 28 avril 2021)

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Publié le 8 Août 2012

Bachar Mar-Khalifé - Oil Slick

   Les soldes ont quand même du bon : elles ne servent pas qu'à réactiver la compulsion d'achat chez le consommateur sidéré et bavant devant les offres alléchantes à lui promises pour quelques moments de délices... Parcourant les bacs d'offres d'un magasin bien connu - que j'ai déserté par ailleurs totalement au profit d'autres circuits - je vois le nom de Bachar Mar-Khalifé. Cela me dit quelque chose. Mais oui, le trio Aufgang, avec Rami Khalifé, l'un des deux pianistes de la formation, l'autre étant Francesco Tristano ! Or Rami, c'est son frère et il joue sur l'album, et leur père, c'est le musicien libanais Marcel Khalifé. Voilà donc Oil Slick embarqué pour écoute. Je découvre ensuite qu'Aymeric Westrich, le troisième d'Aufgang, accompagne Bachar aux percussions, synthétiseurs et autres sons.

   Bonne pêche ! L'album, assez composite, est très séduisant. Entre jazz, musique orientale, contemporaine et minimalisme, il présente des compositions vraiment originales. "Progeria", le premier titre, débute par quelques secondes avec la voix chuchotante de Bachar accompagnée au piano, avant l'explosion du thème à mi-chemin entre jazz et rock. C'est énergique, coloré, bourré d'interventions bienvenues réservant même de beaux passages élégiaques. Si le titre évoque une maladie génétique se manifestant par une sénescence accélérée, l'effet est inverse sur l'auditeur, emporté par un courant puissant de jouvence !

     "Distance" fait la part belle au piano : c'est le titre qui m'a le plus vite séduit. Début méditatif, le piano dans les graves prolongé par une percussion délicate et claire, puis le branle des percussions massives, orientales, le chant en arabe, fragile et pur, le piano parti dans un mouvement minimaliste océanique : comment un tel album peut-il se retrouver dans les invendus ?? Un fouillis fascinant de percussions suit l'envolée du piano, le chant se dédouble avec le renfort du quatrième comparse, Aleksander Angelov, par ailleurs le bassiste. Presque dix minutes de bonheur. La fin est superbe, les boucles claires du piano ponctuées de quelques notes graves étouffées. "Around the Lamp" reste sur un ton rêveur, vocalises étirées ponctuées au piano électrique (?), brèves onomatopées mystérieuses : un peu plus de quatre minutes en apesanteur, avant l'autre grand moment de l'album, l'extraordinaire "Marée noire". Texte en français autour du désir, du dégoût, plein de fiel, accompagné par les pianos : l'un sarcastique et obstiné à partir de notes serrées, l'autre mélodieux et lyrique sous influence tango. La voix est très vite traitée avec une sorte de vocodeur pour laisser passer un flot d'imprécations, d'insanités. J'ai l'impression d'entendre la voix du personnage-narrateur du Journal d'un monstre de Richard Matheson : mais ici, plus rien d'enfantin, c'est la voix de l'obscur, de l'interdit, de ce qui ne se fait pas, ne se dit pas. Les synthétiseurs se déchaînent à l'évocation des désirs mauvais enfin formulés, si bien que la pièce devient un maelstrom insidieux de musique électronique vénéneuse. Très loin au fond de la masse sonore, une petite voix claire est l'écho affaibli de cette voix de l'ultra-mal, elle grandit jusqu'à être à égalité pour affirmer que « jusqu'à demain le sabre s'enfoncera dans ma chair impure / jusqu'à quand m'en voudras-tu ? Et jusqu'à quand vais-je te dégoûter, mon ange / mon amour ? », évocation d'un rituel trouble d'autopunition débouchant sur un silence. Puis le piano reparaît en léger strumming un bref temps crescendo, un motif grotesque, presque hoffmannien, en contrepoint, une percussion caricaturale et erratique, et tout est dit...

"Democratia" sonne plus orientale, scandée par le oud et des percussions omniprésentes qui, dans la partie centrale font songer à la musique soufie...parasitée par d'étranges objets sonores. Car cette musique est décidément hybride, iconoclaste. Inventive et colorée, elle s'approprie des gestes musicaux divers avec une belle désinvolture. Chaque composition nous réserve des moments distincts, nettement délimités par des cassures rythmiques ou des silences. Le dernier titre, "NTF ntf", nous emmène encore ailleurs, dans le sillage d'un Tod Dockstader par exemple. Nous voici en plein musique concrète, mais s'en élève ensuite un chant étrange, murmuré en anglais, accompagné de percussions métalliques, d'un frappé de tabla : où sommes-nous entraînés par ces mécaniques percussives intrigantes ? Décidément, cette marée noire (c'est le sens du titre anglais) nous emmène en bateau pour un voyage plein d'imprévus ! Pour tous ceux qui n'ont pas peur des chemins de traverse, un album très conseillé.

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Paru en 2010 chez InFiné - label assez présent dans ces colonnes ! - / 6 titres / 48 minutes

Pour aller plus loin

- album en écoute et en vente sur bandcamp :

( Nouvelle mise en page + ajout d'illustrations visuelles et sonores le 28 avril 2021)

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Rédigé par Dionys

Publié dans #Hybrides et Mélanges

Publié le 28 Juillet 2012

John Zorn - The Gnostic Preludes

   Étonnant que le saxophoniste, le prolifique compositeur et producteur ne figure pas encore dans ces colonnes : tous les chemins ne mènent-ils pas à John Zorn ? Je devais y arriver, par Fred Frith, autre musicien d'avant-garde, par sa maison de production, le label Tzadik. Bien sûr, on colle un peu vite l'étiquette "jazz" sur ce musicien, alors qu'il s'échappe de tous les côtés, se caractérise avant tout par une formidable liberté, une ouverture qui l'amène à se lancer dans les projets les plus divers. Une des dernières aventures en date, c'est l'exploration d'une veine mystique. Aves ces Gnostic Preludes, il court sur des chemins transparents. La rencontre du guitariste Bill Frisell - un vieux compagnon de route de John qui revient ! - de la harpiste Carol Emanuel et du vibraphoniste Kenny Wollesen (qui manie aussi des cloches) produit huit délicates merveilles, la seconde étant la plus convenue, peut-être justement trop marquée jazz. L'intrication des sonorités claires, plutôt dans les médiums et les aigus, donne l'impression de danses aériennes.

    La guitare de Bill se promène avec une souveraine aisance, associant le moelleux et l'incisif pour servir d'écrin à la harpe et au vibraphone. Certains diront que nous voilà loin des expérimentations, des avant-garde : en effet, cette "musique de splendeurs", pour reprendre le sous-titre justifié de l'album, vise un effet sensible, immédiat. Musique des sens, et non de l'intellect. S'il y a bien quelques échos du minimalisme, notamment dans les boucles de "Music of the spheres", les influences orientales sont sensibles dans le développement orné de mélodies suaves, et le jazz, le meilleur, se ressent dans l'abandon à une virtuosité joueuse. Je n'entends guère, comme il est indiqué sur le site de Tzadik, les influences d'un Debussy... Peu importe, car le résultat, c'est un disque lumineux, à la beauté tranquille par son lyrisme doucement hypnotique : à l'écoute facile, dans le meilleur sens du terme, et c'était loin d'être le cas pour d'autres compositions du fougueux Zorn.

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Paru en février 2012 chez Tzadik / 8 titres / 48 minutes

Pour aller plus loin

- une rétrospective intégrale de l'œuvre de John Zorn et du label Tzadik sur un blog en français, Tzadikology.

( Nouvelle mise en page + ajout d'illustrations visuelles et sonores le 28 avril 2021)

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Rédigé par Dionys

Publié dans #Musiques Contemporaines - Expérimentales

Publié le 10 Juillet 2012

Delphine Dora - A Stream of Consciousness

   Compositrice, pianiste, chanteuse, Delphine Dora, née en 1980, rejoint tout naturellement ces colonnes. N'a-t-elle pas sorti en 2010 un disque consacré à des fragments des Feuilles d'herbe de Walt Whitman, recueil également célébré par Kate Moore dans The Open Road, sujet de l'article précédent ?

   A Stream of Consciousness, paru en 2011 chez Sirenwire Recordings, est un album de piano solo : de piano en liberté pure, quatorze plages d'oubli des cadres, des genres, dans une mouvance minimaliste très fluide. Le flot est rapide ou plus lent, toujours limpide, miroitant, léger. Il caresse, il dévale le temps, il caracole comme un cheval fou.

   C'est en effet un courant de conscience qui emporte, charrie à travers les espaces vides pour une ode démultipliée à l'infini - le premier morceau s'intitule "An Ode to Infinity", le second "Crowd vs Empty Spaces". Cette manière de grouper les notes en grappes serrées n'est pas sans évoquer à certains moments les musiques orientales, notamment la musique chinoise, le piano remplaçant la cithare qîn. Comment ne pas penser aussi à un musicien comme Lubomyr Melnyk et à son piano en mode continu ? On flotte sur un océan, dont la surface est constamment agitée par des bulles qui viennent éclore à la lumière. Les notes se mélangent, tissent un réseau serré d'harmoniques. C'est une musique de plénitude heureuse, une pluie qui tombe des étoiles. Lorsque le rythme ralentit, comme sur l'élégiaque "Fragments of Dreams Are Only Echos of Memories", le piano chante un lieu inconnu, où les corps alanguis se reposent d'être dans l'oubli de tout, rafraîchis par ces notes qui clapotent, se vaporisent pour donner naissance au chant d'avant le temps. "Mysterious Meanderings", comme son titre l'indique, sinue jusqu'à mimer une pâmoison extatique : Narcisse se contemple et voit son image multipliée dans l'eau tremblante ; comment ne pas plonger, rejoindre cette perfection d'en bas, dont les ondes l'atteignent au fond de l'âme ? En un sens, cette musique est profondément d'essence baroque, tout en trompe-l'oreille, en "Obsessions" (titre 7) incantatoires : la simplicité est un leurre pour nous perdre dans les lacs serrés d'un jeu qui envahit notre "Psychic Mind"(titre 8). Nous courons à notre perte à dévaler ainsi les "Serious Conversations"(titre 9), emportés par la gravité impavide du piano, avec délices ! D'ailleurs, Delphine Dora ne joue pas du piano, elle déclenche des marées, arrange des syzygies pour réjouir nos oreilles encrassées par la laideur d'un quotidien mal irrigué.

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Paru en 2012 chez Sirenwire Recordings / 13 titres / 43 minutes

Pour aller plus loin

- album en écoute et en vente sur bandcamp :

 

 

( Nouvelle mise en page + ajout d'illustrations visuelles et sonores le 28 avril 2021)

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