Publié le 15 Août 2022

Martin Taxt - Second Room

   Musicien de jazz norvégien né à Trondheim en 1981, Martin Taxt signe avec Second room un second disque consacré aux rapports entre la musique et l'architecture. À partir d'une conférence de l'architecte japonais Sou Fujimoto dans laquelle il compare le nid et la grotte comme liés à deux manières de concevoir la vie. Pour aller vite, disons que le compositeur mise plutôt sur la grotte sombre et inconfortable, qu'il s'agirait d'explorer sous toutes ses coutures pour y trouver des endroits confortables. Il faut reconnaître que l'appellation "jazz" surprendra plus d'un auditeur, moi le premier. Certes, les quatre pièces sont écrites pour tuba... mais microtonal, et contrebasse ou saxophone alto, toute ressemblance s'arrête là, car d'autres instruments entrent en jeu. Il s'agit bien de musique contemporaine expérimentale, instrumentale. Les cinq musiciens jouent tous des clochettes, mais les autres instruments vont du tuba microtonal (il y en a deux), contrebasse et saxophone alto à l'orgue et au synthétiseur modulaire. Précisons tout de suite qu'une oreille exercée seule discernera un instrument d'un autre à certains moments, tant les compositions, en privilégiant les graves et les sons tenus, tendent à fondre les timbres dans un doux maëlstrom.

   Le premier titre, "Cave vs Nest", plonge dans la grotte grave avec des à-plats d'orgue très lents, comme si d'emblée la grotte prétendait à devenir nid, accueillante et soporifique à souhait. À dire vrai, ces distinctions sont théoriques... La musique est ouatée, profonde, légèrement ondulante, elle fait penser à des couches successives de naphte bouchant peu à peu tous les interstices. Elle se répand, sombre et chaude, avec à peine quelques veines un peu plus claires dans l'épaisseur de la masse. "Swelling Forms of Domes" commence solennellement avec des clochettes : c'est un rituel magmatique qui commence, graves et drones mêlés en une torsade à demi suspendue tant elle s'étire avec lenteur. L'éclosion de formes pleines, gonflées, si l'on songe au titre : la musique lève, les instruments brament, et soudain tout se dégonfle, part en phrases décousues, en aigus à demi liquéfiés. Le mirage se serait-il évanoui ?

Le compositeur et joueur de tuba microtonal Martin Taxt

Le compositeur et joueur de tuba microtonal Martin Taxt

    L'introduction  avec clochettes est davantage formalisée avec "Paving Seen From Above" (Dallage vu d'en haut), pièce plus nettement ambiante, traversée de sifflements, très méditative. Les motifs répétés lentement rentrent en consonance avec des drones étirés qui finissent par occuper tout l'espace sonore, dont  l'implosion sourde ne laisse pas d'être assez somptueuse. Quant au dernier titre, "Disruption, Disjunction, Deconstruction", j'oublie la présentation théorique pour privilégier la réception des effets, comme à mon habitude. J'aime ces grondements qui se recouvrent partiellement, l'impression d'une source ténébreuse dont les instruments charrient les limons avec d'infinies précautions.

    Cette seconde chambre séduit par la paradoxale suavité de ces graves alanguis, aux vrombissements chargés de zébrures se perdant dans la nuit de la grotte.

 

Paru fin mai 2022 chez Sofa Music   /  4 plages / 45 minutes environ

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Publié le 12 Août 2022

John Mcguire - Pulse Music

    Alors qu'on annonce pour fin septembre (en fait il est déjà disponible...) le dernier disque de Steve Reich, retour sur la notion de pulsation ou d'impulsion au cœur de sa musique et du minimalisme, avec la parution groupée pour la première fois des Pulse Music du compositeur américain John McGuire (né en 1942). Présenté comme cherchant une synthèse entre le sérialisme et le minimalisme et considéré par le critique et compositeur Kyle Gann comme postminimaliste, il a composé dans les années soixante-quinze quatre pièces intitulées Pulse, la dernière 108 Pulses inédite jusqu'à ce jour. Elles ont été réalisées électroniquement (sauf pour Pulse Music II) dans des studios allemands, John McGuire étant resté dans ce pays vingt-cinq ans avant de revenir aux États-Unis.

   Pulse Music I (1975-76) joint un dynamisme pendulaire marqué par l'orgue à un pointillisme électronique d'une grande vivacité. On dirait une musique scintillante, qui repart sans cesse de l'avant en chargeant au passage de nouvelles couleurs. L'impulsion informe le flux pluvial d'étoiles électroniques dans une sorte de mouvement perpétuel hypnotique. L'impression de papillotement n'est pas sans générer un indéniable effet psychédélique.

   Pulse Music II (1975-77) est le seul de la série à n'être pas électronique. Il fut écrit pour quatre pianos et petit Orchestre. Commandé rétrospectivement par le compositeur Hans Otte pour son festival Pro Musica Nova de Radio Brême, il compte Herbert Henck, dont j'ai suivi longtemps la discographie, parmi les quatre pianistes de l'unique concert conservé dans les archives et aujourd'hui enfin publié dans ce disque. Les rythmes sont ralentis pour les instrumentistes, ce qui donne une grande composition chatoyante aux clapotements océaniques, dont l'esprit n'est pas très éloigné des musiques pour grands ensembles de Steve Reich. Les glissades colorées des instruments de l'ensemble, soutenues par le massif harmonique et rythmique des pianos, donnent à cette avancée une allure orientale peut-être pas si imprévue dans l'œuvre du compositeur.

Le compositeur en 1978

Le compositeur en 1978

    Avec Pulse Music III (1978-79), nous revenons au pointillisme électronique et aux brusques changements de tempo. Sur un bourdon de drones, la musique caracole, miroite, clignote, se diffracte en micro-segments,. Parfois, l'ensemble se met à gronder, les sonorités se courbent, sortent pressées comme d'un tube, perles colorées collées l'une à l'autre. Musique jubilante que celle de John McGuire ! Joie pure et prolongée ! Vers dix minutes, la musique semble se disloquer, hésiter sur place dans une stase illuminée. Toujours l'impulsion la relance, le rythme s'accélère, tout se bouscule et fuit sous forme de traînées de grains sonores. Aussi euphorisant que Pulse Music I, avec un grain de folie et de démesure en plus, il évoque pour mes oreilles l'univers de Conlon Nancarrow, qui s'intéressa tant aux pianos mécaniques. Hallucinante coda accelerando...

    Pour la première fois, nous découvrons 108 Pulses, boucle répétitive unique de vingt minutes, pièce conceptuelle ou schéma abstrait si l'on veut. Pour les amateurs, dont je suis, c'est une expérience d'écoute formidable, la danse extatique de la boucle dans laquelle tous les sons se fondent en se succédant de manière très rapide. Ce précipité sonore absolument jubilatoire est une vraie musique de transe !

   Un album important pour mieux connaître le minimalisme et la musique électronique des années soixante-dix. Une musique d'une incroyable fraîcheur réjouissante !

 

Paru fin avril 2022 pour le cd, vinyl en octobre chez Unseen Worlds   /  4 plages / 1 heure 27 minutes environ

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Publié le 9 Août 2022

Maninkari - Inner Film

  Chasse mystique

   Pour ce nouvel album, Frédéric et Olivier Charlot, alias Maninkari, ont utilisé deux synthétiseurs, un Kontakt et un Korg Wavestation. Ils ont mélangé plusieurs orgues d'église, ajouté des sons de voix symphoniques mélangées à des sons de hautbois, d'harmonium, des réverbérations et des distorsions. Entièrement composé, il a été enregistré chez eux. Et ils sont aux claviers d'un bout à l'autre !

   Je vous conseille de lire d'abord le texte de présentation sur bandcamp. Il commence ainsi : « Je pris la fuite avec toi, femme inconnue, dans cette ruelle ombragée et presque sinistre.» Pas de grand discours sur la musique, les intentions. Car la musique nous prend, nous emporte, dans un labyrinthe infini de boucles. Ce film intérieur est passionnel avant tout. Tandis qu'un orgue joue une boucle vive, aiguë, ad libitum, l'autre fait entendre des sons graves parfois longuement tenus, puis des sons boisés, des voix peut-être, surgissent dans les corridors du palais des miroirs, la fuite continue, la poursuite, la chasse. On ne sortira plus, la boucle est un sortilège. Il y a là comme une beauté sauvage, écrasante. Écoutez le disque à plein volume !

   Chaque titre apporte son lot de variations à cette première composition, non titrée comme les suivantes. La poursuite reprend. Le bal des drones se creuse, la mélodie se fait toujours plus sublime dans sa simplicité répétée. Musique prodigieuse. « Je cherche à être en toi, irradier l'amour. », phrase finale du texte de présentation, donne une des clefs de cette musique. Frédéric et Olivier sont deux derviches tourneurs, deux mystiques égarés en ce bas monde. Leur musique aspire à remonter, à brûler, dans un mouvement spiralé, dans un magnifique tuilage de couches ascendantes.

   Le titre trois correspond à une sorte d'affolement de la biche poursuivie dans les sombres forêts. Tout s'épaissit, les textures semblent se rayer, Tout devient hallucination terrassante. Et la poursuite reprend en quatre, aigus vrillés, tremblés, tandis que les drones implacables sont d'une redoutable sérénité. Lorsque j'écris « la biche », il faut comprendre l'absolu, l'amour, qui nous entraîne toujours plus loin. La partie cinq semble revenir à la deux, mais avec des réverbérations, des granulations, des tremblements. La boucle répétée résiste aux efforts de l'ombre, échappe aux forces descendantes, aplatissantes, qu'elle fait exploser de l'intérieur, dirait-on. Un harmonium enrayé se mêle à la poursuite en six, la boucle plus serrée, rapide et inaccessible irradie des strates de lumière qui font taire un moment les graves. Les deux voies sont en cours de fusion, s'enlacent dans une extase flamboyante d'une somptuosité sonore extraordinaire. Aussi peut-on entendre le dernier titre comme des noces mystiques. La biche danse sa joie au milieu du buisson de drones qui lui sert de couronne et de rempart contre la laideur extérieure.

   Un film intérieur totalement envoûtant !

Pas d'extrait sonore en dehors de bandcamp (voir ci-dessous)

Paru fin avril 2022, Autoproduit /  7 plages / 36 minutes environ

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Un extrait d'un album antérieur...

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Publié le 5 Août 2022

Zane Trow - Traces

   J'avais failli écrire un article pour le disque précédent de Zane Trow, Why Echoes ?, sorti en 2021, et puis d'autres disques sont arrivés, au point que j'aurais pu manquer le suivant, Traces, chez Room40 comme les deux précédents (le premier en 2014). Je le rattrape au creux de l'été, un peu plus de six mois plus tard. Musicien anglais né à Londres en 1956, il est actif dans le monde du son contemporain depuis le milieu des années soixante-dix, engagé dans de nombreux projets d'installations sonores pour des musées et lors de festivals internationaux. Il a étudié la musique Kathakali en Inde et tourné en Malaisie, à singapour ou Taiwan. Il travaille aussi en Australie, où le disque a d'ailleurs été enregistré. Il mêle synthétiseurs, échantillons, boucles, échos, sons de terrain pris dans différents états australiens, et utilisation du logiciel de création musicale Audiomulch.

    Qu'il y ait un rapport entre les deux disques semble indiqué par les deux titres : les échos ne sont-ils pas des traces, et inversement ? "luli" nous transporte dans un monde exotique peuplé d'oiseaux et de trainées synthétiques : c'est une mise en oreille ambiante assez fascinante, étrange. Tout commence vraiment avec "a call from minyon falls", totalement ailleurs, d'un monde lointain enfoui dans des jungles inextricables peut-être. La vie palpite, toute de mouvements minuscules, d'oscillations et de vibrations. Fresque délicate en demi-teintes, les synthétiseurs discrets esquissant quelques traits sur des sons de terrains prenants. La musique ne semble tolérée que par intermittences, respectueuse de l'environnement sonore magique ! Mais elle s'affirme peu à peu, prend la première place dans "ciar", délicats nuages, poussées colorées. Zane Trow est un peintre attentif à ne pas trop en faire, il procède par touches vaporeuses, d'une incroyable douceur. Ne s'agit-il pas de traces, de vestiges ? Il s'emploie à saisir les "fleeting apparition"(s) : le fugace donc, ce qui n'appuie pas, disparaît très vite. Il y a bien un bondissement sourd de drones, mais comme dans les creux, au feutré de l'oreille, auréolé de couleurs suaves, pour mieux rendre l'apparition fragile. Quel bain rafraîchissant, quel bien-être que cette musique !

   " a maypole ghost" est enrubanné dans des synthétiseurs moelleux, une rythmique à peine marquée, sur laquelle un pointillisme diaphane et de curieuses émanations sonores viennent poser un manteau d'étrangeté renforcé par de discrets sons de terrains. Nous voici parvenu dans la chambre, "room", espace rempli de drones arrondis et de souvenirs de mélodies. C'est le centre de tout, sans doute, dans l'apaisement des levées sourdes et des lentes disparitions.

   Le disque culmine avec le titre sept, "two drones - in ghost dub", prodigieuse plongée dans l'antre des sources. Étonnant dialogue entre deux drones mystérieux, reliés par des ponts synthétiques et des surgissements merveilleux, des envols pailletés.

"Traces" propose une musique d'une étrangeté raffinée, à la fois évanescente et d'une consistance rêveuse obsédante.

Paru en décembre 2021 chez Room40 / 7 plages / 48 minutes environ

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   Sorti en juin 2021 sur le même label Room40, Why Echoes ? est tout aussi réussi. Selon la compositrice Pauline Oliveros (1932 - 2016), « les retards élargissent en quelque sorte notre sens du temps ». J'ajouterai que retards et échos troublent ce sens du temps, dans la mesure où ils semblent remettre en question le principe même de l'écoulement, du non-retour en arrière. Que le passé revienne sur le présent, se fasse passer pour lui, suscite une impression irrépressible d'étrangeté.

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Rédigé par Dionys

Publié dans #Musiques Ambiantes - Électroniques

Publié le 29 Juillet 2022

Lawson & Merrill - Signals

   David Margelin Lawson et David Merrill, ingénieurs du son et stylistes sonores, se sont rencontrés il y a longtemps déjà pendant des sessions d'enregistrement aux studios CityVox de New-York. Ils partageaient des goûts musicaux voisins : un intérêt passionné pour la musique électronique du milieu du vingtième siècle et des compositeurs comme Morton Subotnick, Éliane Radigue ou Steve Reich. Toutefois, ce n'est que récemment qu'ils ont commencé à partager des idées et à collaborer. Signals est le premier fruit de leur travail commun. Ils présentent l'album comme des "peintures soniques sculptées".

      Les instruments ? Toute une palette allant d'anciens synthétiseurs analogiques ou modulaires de collection à des ARPs et des Moogs modernes.

   L'album compte cinq titres assez longs, entre six et seize minutes. Une ample "Morning Meditation", le plus long titre, étire une toile ambiante chatoyante aux nuages de drones changeants, qui permet de déployer les couleurs et les timbres des différents synthétiseurs. Une manière de rompre avec le quotidien sous pression de nombre de nos contemporains, et par conséquent de se baigner dans ce flux magnifique et paisible.

   "A Day at the Beach" sculpte davantage les textures. Sur fond intermittent de vagues profondes surgissent des motifs mystérieux, les battements sourds d'oiseaux inconnus. Il y a un petit côté Tangerine Dream (celui des premiers disques) dans ce mini opéra au seuil de l'étrange, ces lentes volutes répétées dans un crescendo dramatique. On appréciera le contraste entre matières graves, épaisses, et surgissements striés d'aigus rayonnants. De toute beauté !

     L'eau, chuintante en pluie micro fine : c'est le début de "Rivière", pièce reichienne à la pulsation irrésistible. Les synthétiseurs combinent vives approches percussives et robes colorées, parfois froissées. Après un brève accalmie autour de dix minutes, la pulsation revient, enrichie d'un substrat de drones majestueux et de voix synthétiques - on les avait brièvement entendues au début, et en même temps plus alanguie, peuplée de petits événements sonores. Une autre grande réussite de l'album.

   Des vents se lèvent, une tourmente sombre, grandiose : "Dark Angel" est comme un puits de ténèbres bruissantes dans lequel chute une lumière étouffée, celle de Lucifer sans doute, au rayonnement trouble et inquiétant. Un ultime sursaut d'une splendeur explosive avant la disparition dans les vents du néant...

   La "Coda" finale, puissamment diaprée, est une sorte d'hymne énorme...aux charmes infinis des synthétiseurs rutilants !

   Après un premier titre ambiant que certains trouveront peut-être un peu convenu en dépit de ses indéniables attraits, un disque tout à fait réussi aux compositions colorées, sculptées en effet dans les moindres détails par deux amoureux (professionnels) du son.

Paru en juin 2022 chez Neuma Records / 5 plages / 57 minutes environ

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Publié le 21 Juillet 2022

T. Gowdy - Miracles

   Pour Miracles, son deuxième disque chez Constellation, le producteur montréalais/berlinois T. Gowdy, présent dans de nombreux festivals et galeries, s'appuie sur des sources créées à l'origine en 2018 pour un projet audiovisuel inédit basé sur des images de surveillance. Il couple ces matériaux avec différents procédés électroniques pour nous donner un album de Musique de Danse Intelligente (IDM en anglais : Intelligent Dance Music) qui mérite vraiment le détour.

   "350J"sert de brève préface : atmosphère lourde, épaisse, dont émerge des sons tourbillonnants chargés de scories, déchirés de stries granuleuses. Le titre éponyme nous emporte avec son rythme bondissant, sa mélodie en boucles lancinantes. Émaillé de pétillements percussifs, il mute en ronflements saturés et tressautements internes. La machine IDM est parfaite ! "Déneigeuse", dont le titre ne manque pas d'humour, peut en effet évoquer le démarrage pétaradant d'une déneigeuse, transformé en transe métallique hypnotique, puis en glissements ambiants.

   L'attrait de cette musique tient à sa dimension malgré tout vivante, les textures électroniques agitées de battements, gonflées de pulsations, de renflements. "Transcend I", "U4A" bouillonnent, le deuxième titre hanté par une strate assez proche de la voix humaine dans l'énorme montée orgasmique du plasma électronique. D'où des lignes incantatoires étonnantes. "Vidisions" est un bel échantillon de techno minimale agrémentée de glitches qui s'insère parfaitement dans cet album rigoureux, plus austère au fil des morceaux.

   "Clipse" effectue un virage encore plus net vers une musique électronique abstraite et impeccable, d'une sombre beauté. À mon sens, le chef d'œuvre de ce disque dont "Transcend II" est l'épilogue assez flamboyant.

   Laissez-vous envoûter par cet itinéraire fascinant !

Paru début juin 2022 chez Constellation Records / 8 plages / 38 minutes environ

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Publié le 18 Juillet 2022

Quentin Tolimieri - Monochromes

La Voie Négative du piano

   Monochromes... le mot évoque certaines peintures du vingtième siècle, comme les monochromes bleus d'Yves Klein, mais aussi des pratiques plus anciennes comme les grisailles, les sanguines, qui toutes relevaient déjà du monochrome. Le compositeur Michael Pisaro-Liu (voir son si beau disque Barricades), qui signe le texte d'accompagnement du disque, pense aux peintures de l'américaine Marcia Halif (1929 - 2018) à peu près au moment où il a rencontré Quentin Tolimieri, étudiant alors à l'Institut des Arts de Californie (California Institute of the Arts, connu sous le sigle Cal Arts). L'idée est celle d'une palette restreinte à une couleur, un ton, non pour appauvrir l'instrument, mais au contraire pour en explorer les potentialités inconnues, laissées de côté par les habitudes académiques comme celle de la gamme tempérée qui divise l'octave en intervalles chromatiques égaux ou les clés. Les monochromes de Quentin Tolimieri explorent les micro tonalités, les infimes nuances, les effets des répétitions et des réverbérations, les variations de timbre, de volume, de vitesse... En dépit de leur complexité, et bien que composés, ils ne sont pas notés.

     La présentation insiste sur le fait qu'il ne s'agit pas à proprement parler d'études, dans la mesure où la visée n'est pas didactique. Mes écoutes de ces trois disques m'amènent à penser qu'il s'agit plutôt d'une tentative de révélation des pianos contenus sous le piano que l'on connait, de redécouverte presque systématique, chaque monochrome se concentrant sur un secteur, un aspect du piano. Disons clairement qu'ils s'adressent aux amoureux de l'instrument, à ceux qui prennent le temps de l'écouter : chaque pièce dure entre plus de sept minutes, pour la plus courte, et plus de trente-cinq, pour la plus longue. Cette manière de s'immerger dans la matière sonore, jusqu'au vertige, fait de ces monochromes de véritables exercices spirituels, au sens mystique plus que seulement religieux. Au fur et à mesure du développement de chaque exercice, c'est de l'oubli du monde qu'il s'agit, de la plongée dans la musique pure, dépouillée de ses séductions ordinaires. L'esthétique de Quentin Tolimieri  présente certaines caractéristiques du minimalisme, mais en les faisant jouer autrement, dans la durée, l'excès, l'insistance, si bien qu'à l'écoute, on est très loin de la plupart des compositeurs minimalistes, sauf peut-être de LaMonte Young. On pense à John Cage, Giacinto Scelsi, ou Morton Feldman, pour une manière de livrer la musique à l'imprévu, d'écouter le son le plus ténu, d'ourdir des trames de temps qui permettent une sortie du temps ordinaire. Pour le long martèlement de notes identiques ou proches, on pense aussi au strumming de l'ancien carillonneur Charlemagne Palestine. Ces rapprochements ne sont qu'indicatifs, ne prétendent aucunement réduire l'expérience extraordinaire que nous propose Tolimieri. Il faudrait encore évoquer l'univers de Jürgen Frey, par exemple.  Une expérience qui présuppose une déconnexion complète : ni sonnerie de téléphone, ni rendez-vous obsédant votre esprit, ni tâche à accomplir. Ce disque ne peut s'écouter que toutes affaires cessantes. Plus rien n'est urgent, que d'écouter la Venue...

   Comme chaque monochrome suit une idée, un principe d'exploration, je renvoie les aventuriers de l'écoute, mes frères et mes sœurs, aux notes de Michael Pisaro-Liu pour les aspects plus techniques de chacun d'eux. Son guide d'écoute est précieux. Le premier monochrome est d'une angélique et lente douceur au bord du silence, comme un prélude timide. Le second consiste en une pluie de notes aiguës selon des motifs changeants. Déjà ce tintinnabulement nous plonge loin dans le piano, nous lave de tout souci en ouvrant notre oreille aux micro accidents, aux infimes variations qui font chatoyer le ruissellement. Une seule note répétée, un si grave, avec des changements graduels de timbre, suffit au fascinant monochrome trois, dont les fluctuations sont impressionnantes. C'est une attaque inlassable, le débusquement d'une beauté cachée à coups de marteau (de piano...). Premier absolu prodigieux, loin de presque toute la littérature pour piano, à l'exception de LaMonte Young qui a déjà tenté cette austérité radicale sans toutefois introduire ces changements continus de timbre qui nous font basculer de l'autre côté, dans le chaudron bouillonnant des harmoniques tournoyantes. Le monochrome quatre fait songer à un chercheur d'or qui frappe sur des rochers. Il est dans la stupéfaction de sa recherche, frappe le plus fort qu'il peut, et les rochers lui répondent par des notes calmes, bien plus basses. Peu à peu, le rythme se ralentit, le chercheur écoute, attend, les réponses paraissent plus lointaines. Le monochrome cinq serait-il la réponse attendue ? Un mystérieux accord grave se répète lentement, avec en écho une note tenue jouée à l'archet. Piano aux résonances fastueuses, tu nous convies à une descente infinie dans tes souterrains pour une contemplation extatique. Ce magnifique premier disque se termine avec le monochrome six, tellement feldamien d'allure, troué de trois silences. Comment l'entendre sans frissonner ? C'est la route perdue qu'on cherchait tant, lumineuse, d'une erratique splendeur, au-delà de tout dans sa souveraine lenteur, ses écarts imprévus.

   Le second disque s'ouvre avec le curieux monochrome sept, si cristallin qu'on pense d'abord à un piano jouet ou un clavecin. La frappe sourde des marteaux accompagne les notes translucides de sa modeste matité. C'est une mise en oreille, une incitation à l'abandon de l'écoute, à l'affût des merveilles minuscules. Suit le torrentueux monochrome huit de plus de trente-cinq minutes : une succession ininterrompue de tremolos aux variations minimes. Le flux intense produit un bourdon, un tapis de drones dans lequel s'enchâssent les résonances. Tentative de submersion par immersion prolongée ! De deux choses l'une : ou vous abandonnez, terrassé par la monotonie apparente et la longueur insupportable pour votre vie pressée,  ou vous vous laissez porter jusqu'à vibrer à votre tour dans ces entrailles harmoniques. Nous sommes ici au cœur de l'esthétique minimaliste selon laquelle « Le moins est le mieux » (The less is more), principe repris au début des années quatre-vingt dix par le Collectif Wandelweiser qui affirmait que plus vous voulez écrire une longue pièce, moins il vous fallait de matériaux. En cours d'écoute, vous devenez de plus en plus sensible à un bouillonnement de la pâte sonore, traversée de stries surgissantes, de micro vagues. Le piano est devenu une cathédrale, l'antre d'une forgerie sonore d'une énorme beauté confondante. Il faut aller au bout de cette expérience, car les dix dernières minutes déchaînent un carillonnement de graves descendants proprement titanesque, terrassant !

   Comme le monochrome neuf paraît léger par contraste avec son accord unique répété et sa traîne de petites variations, courte méditation un peu éblouie par sa propre giration parfois affolée. Chaque note interroge le silence dans la sublime coda. Le monochrome dix sonne comme du gamelan ou une pièce pour piano préparée, percussive, métallique et boisée par les amortis. La frappe rapide provoque une sensation euphorisante, celle d'un envol incessant d'oiseaux ivres.

   Nous voici au dernier disque, j'ai envie d'écrire au dernier livre. Le monochrome onze esquisse une mélodie lente, la reprend, la considère rêveusement, s'enfonce voluptueusement avec elle dans les graves du clavier, dans les profondeurs d'un mystère qui s'épaissit. Deuxième pièce la plus longue avec presque vingt-quatre minutes, le monochrome douze propose une nouvelle épreuve avec son mi aigu répété très vite. La frappe forte et régulière, au-delà de son effet hypnotique, conduit l'auditeur à se concentrer sur les contrastes internes, entre l'aigu de la note, la matité métallique de la frappe et le bruit sourd des marteaux. On s'aperçoit alors avec surprise que la configuration sonore ne cesse de changer, tantôt les aigus dominants, tantôt la frappe elle-même ou les marteaux prenant le dessus, puis que se superpose aux composantes de base un brouillage strié, comme si le piano engendrait un synthétiseur ! Vers dix-sept minutes se superpose dirait-on un nouvel étage sonore de ce feuilletage fantastique, la note frappée semble muter, quelqu'un d'autre joue à l'intérieur tant les harmoniques accumulées produisent des distorsions. Pour entendre ces merveilles imprévisibles, non notables, il aura fallu passer par les dix-sept première minutes, car si vous prenez le morceau là, vous ne remarquez rien de particulier. Curieusement, j'entendais soudain les hélicoptères dans Apocalypse now de Francis Ford Coppola, le halètement des pales...

   Une note répétée lentement, résonante, puis prolongée par une seconde plus grave dans un mouvement de balancier, celui d'une l'horloge hors du temps : le treizième monochrome est une marche extatique dans les champs de la beauté secrète, fleurissante de nouvelles couleurs harmoniques avec l'adjonction des notes suivantes.

   Qu'est-ce que cette chevauchée sourde ? Le monochrome quatorze assourdit les notes, nous livrant au mécanisme de l'instrument. Nouveau seuil : faire son deuil du son connu des notes, que l'on n'entend plus qu'en arrière-plan, dans des limbes, en attente du Jugement ! De temps en temps, lorsque la sourdine est atténuée, le friselis des notes se rapproche, vite recouvert par l'esprit frappeur frénétique qui se plaît à fustiger l'arrogance de la musique connue. Il s'agit bien aussi de cela, indirectement puisque Tolimieri ne poursuit pas de visée didactique : nous habituer aux autres pianos inconnus, ceux que le piano conventionnel étouffe, réprime ou ignore au nom d'une conception étroite de la musique. L'assaut final est donné par le monochrome quinze, pour piano préparé et notes "normales" résonantes : un duo apaisé, à égalité, un clair obscur de gerbes sans cesse renaissantes,

  Au fil de ces quinze monochromes, Quentin Tolimieri met à jour tel un chercheur de vérité les trésors inconnus ou méconnus du piano, élargissant et rassemblant les perspectives sonores de l'instrument au point d'en faire un instrument infini. Avec lui, nous accomplissons un parcours initiatique dont chaque étape, fût-elle éprouvante peut-être au début, ouvre un chemin vibrant dans la beauté absolue.

   Paru fin mai 2022 chez Elsewhere Music / 3 cds / 15 plages / 3 heures et 7 minutes environ

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Publié le 11 Juillet 2022

Instruments of Happiness - Musique lente et tranquille à la recherche du bonheur électrique / Slow, quiet Music In Search of Electric Happiness

   L'ensemble de guitares électriques de Montréal, Instruments of Happiness, qui peut prendre des configurations différentes, se consacre à l'interprétation de la musique nouvelle sous la direction artistique de Tim Brady . Ici, il est constitué par un quatuor de quatre instrumentistes. Tim Brady (l'un des membres du quatuor) a donné une même consigne à quatre compositeurs canadiens : écrire une pièce de quatorze minutes environ, pour quatre guitares très espacées dans un espace réverbérant. Comme l'idée était de jouer la musique dans l'église Le Jésus de Montréal, dont le temps de réverbération est de sept secondes, l'équipe de production a utilisé une réverbération à réponse impulsionnelle numérique pour recréer la réverbération du lieu, avec un micro rapproché sur les amplificateurs de guitare pour capter le son détaillé des instruments.

Les quatre instrumentistes

Les quatre instrumentistes

   C'est la compositrice Louise Campbell qui ouvre l'album avec une pièce langoureuse, "Sideways", s'étirant voluptueusement dans l'espace, tout en fines franges mystérieuses, d'une nervosité plus rock dans la seconde partie sans jamais renoncer à une spatialité un peu diaphane qui ménage bien des surprises.

      Suit Rose Bolton, pas inconnue dans ces colonnes, puisque j'avais célébré comme il se doit l'excellent The Lost Clock en octobre 2021. Pour des oreilles non averties, il est au début difficile de reconnaître des guitares électriques, tant elles sont jouées comme des claviers, produisant drones et nappes. Le titre, "Nine Kinds of Joy", ne ment pas : ce morceau d'une grande quiétude radieuse dans son premier tiers devient le théâtre de surgissements envoûtants, guitares tournoyantes comme des astres lointains entourés d'un halo suave. Rose Bolton est vraiment une des grandes compositrices d'aujourd'hui. Les textures sonores sont d'un grand raffinement, permettant aux guitares d'apparaître dans une lumière surnaturelle au fil de la composition, une lumière arachnéenne d'une extraordinaire délicatesse. Les quatre dernières minutes, traînées et gouttes de guitare créent un paysage chatoyant, celui d'une joie cosmique et océanique à la fois. Absolument magique !

   Deux femmes, puis deux hommes... Le guitariste et compositeur Andrew Noseworthy présente avec "Traps, taboos, tradition" une œuvre déconcertante, trouée de silences. Une virtuosité déconstruite, parfois ravageuse, finalement au service d'une pièce presque méditative par moments malgré elle... conformément au cahier des charges ! Les guitares frottent, éraflent, dérapent sur les cordes, jouent des résonances : elles semblent jouer comme des chattes miaulantes qui se répondent tout en restant à distance, bien sûr. Pourquoi le bonheur serait-il sérieux ? L'autodérision, voire une certaine verve satirique bon enfant se donnent rendez-vous, pour éviter les pièges, les tabous de la tradition, ne pourrait-on comprendre le titre ainsi ?

   Le ton change évidemment avec la pièce suivante, "Notre-Dame is burning" d'Andrew Staniland, guitariste et compositeur, dont le titre est chargé de connotations dramatiques. Guitares grondantes comme des avions décrivant des cercles inquiétants, guitares pour une élégie déchirée, une plaintive montée au ciel de flammes bientôt environnées de fumées de drones étouffants. L'atmosphère est lourde, pourtant les guitares percent, s'envolent pour une prière extatique, pour d'autres flammes à l'étincellement inextinguible. Le morceau oscille ainsi entre l'ombre et la lumière à travers une gamme de demi-teintes mourantes, les graves tentant de recouvrir d'une chape de mort les oraisons fragiles des guitares écorchées. L'expressionnisme épuré atteint une grande et émouvante beauté !

    Quatre quatuors pour guitares électriques qui n'ont rien à envier aux meilleurs quatuors à cordes d'aujourd'hui, servis par l'éblouissante maîtrise instrumentale de L'ensemble Instruments of Happiness.

Paru fin avril 2022 chez Redshift Records /  4 plages / 58 minutes environ

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- album en écoute et en vente sur bandcamp :

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