Chronique des musiques singulières : contemporaines, électroniques, expérimentales, du monde parfois. Entre actualité et inactualité, prendre le temps des musiques différentes, non-formatées...
L'artiste sonore et compositeur lithuanien Gintas K sort, seize ans après son premier disque chez Crónica, l'excellent label portugais consacré aux musiques électroniques et expérimentales, Lèti, « Lent » en lithuanien. Onze titres de musique électronique à la fine granulation : regardez bien la pochette !
Clochettes, touches de synthétiseur : un clapotis, un tintinnabulement enchanteur, c'est "Bells", surprenante vignette pastorale qui s'enfonce dans la touffeur des herbes électroniques. Vous y êtes ! Et ce n'est pas une "Hallucination" (second titre) désagréable. La musique gonfle, fait des bulles, danse imperceptiblement. De la musique pour des toiles d'Yves Tanguy. De petites toiles arachnéennes. Ce qui n'empêche pas l'envol de "Various", synthétiseurs grondants et dramatiques, toute une cavalerie grandiose jamais pesante en effet, du Tim Hecker micro-dentelé, avec une belle stase onirique à la respiration sous-marine. Superbe travail !
Avec "Variation", la musique devient borborygmes, boursouflures minuscules du matériau sonore : surgit un monde étrange près de s'engloutir. "Atmosphere" est au contraire saturé, débordant d'événements sonores qui se ralentissent, s'étalent autour de virgules ironiques sur fond de drones poussiéreux. Pas le meilleur titre, selon moi, ventre mou de l'album. Je préfère "Savage", granuleux en diable, crapaud sonore pataugeant dans une bouillasse électronique vaguement monstrueuse, dont émerge une poussée formidable, pustuleuse de bruissements métalliques serrés, qui retourne à la vase lourde. "Guitar" ? Souvenir énigmatique d'un instrument fantôme, réduit à des griffures courtes, espacées, accompagnées de gribouillis balbutiés !
L'un des meilleurs titres de l'album, le miraculeux "Nice Pomp", est d'une délicatesse confondante, ce qui n'exclut pas une belle force. Le foisonnement électronique est travaillé en couches à multiples facettes qui s'estompent avant un finale hoquetant. "Query", à l'énigmatique beauté transparente, se charge peu à peu de poussées cascadantes d'orgue avant de retourner à un calme bucolique parsemée de fleurettes sonnantes : Gintas K est le maître de ces petites pièces précieuses ! L'avant-dernier titre, "Ambient", s'inscrit parfaitement dans cette esthétique raffinée. Il associe jeux d'eau et nappes synthétiques légères, créant une sorte de jardin japonais sonore, apaisant et nimbé de mystère grâce à son chemin de drones amortis.
Le "Bonus Sound" conclut ce parcours par un hymne ambiant somptueux, feuilleté de frémissements, à la magnifique granulation électronique.
Indéniablement un grand disque, subtilement ciselé !
Paru fin avril 2022chez Crónica / 11 plages / 47 minutes environ
J'avais sélectionné ce disque, puis il a été relégué dans la file d'attente, sans doute à cause du premier titre, d'une ambiante électronique assez convenue m'a-t-il semblé alors. Un peu par hasard, en faisant de la photographie, j'ai réécouté les quatre titres de l'album. Enthousiasmé par les titre suivants, me voilà parti pour un petit article !
Maria Moles est une percussionniste et compositrice australienne. Dédié à sa mère Leolanda, le disque part de ses racines familiales aux Philippines pour combiner le rythme et le timbre des diverses musiques de ce pays avec des percussions, un synthétiseur et des bols chantants, des cymbales à archet et des cloches, associant donc éléments électroniques et acoustiques. Elle s'inspire de la musique Kulintang de ces îles.
Maria Moles par Nick McKinlay
Le premier titre, "River Bend", est à dominante de synthétiseur, très ambiant, les touches acoustiques modestes, enfouies dans la masse électronique ondulante. Bon morceau, certes, mais à mon oreille assez conventionnel. Le disque devient passionnant avec le second titre, "In Pan-as", hommage indirect à sa mère, qui lui avait demandé de disperser ses cendres après sa mort sur la ferme Pan-as où elle jouait régulièrement. Elle a tenté d'écrire un rituel en partant de l'écoute del'album Muranao Kakolintang - Philippine Gong Music, construisant la partie batterie qui ouvre le titre à partir d'un rythme entendu sur cet album. Le synthétiseur vient greffer sur le rythme hypnotique un vent de fond mystérieux qui envahit le premier plan lorsque la batterie cesse son battement. Les drones vibrants sont parcourus de touches percussives, de cloches, et dès ce moment, on sait qu'on se trouve dans un grand disque inspiré. Les bols chantants instaurent un dialogue avec les autres percussions, créant un carillonnement lent, espacé, de toute beauté. Quel magnifique rituel pour rendre hommage à un mort cher ! Des traînées électroniques, des frottements de cymbales accentuent le côté spirituel, immatériel, de la composition, dentelle diaphane sur le silence.
Inspiré par la tribu du même nom, "Mansaka" est tout aussi fascinant. Cercles de synthétiseur auxquels répondent en écho comme des chants synthétiques : envoûtement garanti ! Peu à peu, des éléments acoustiques s'enchâssent finement dans ces tournoiements chatoyants, cliquetis léger tel un bracelet en mouvement, puis les percussions se déchaînent pour une transe de résonances. Un deuxième chef d'œuvre ! Le dernier titre, "Distant Hills", est le plus ouvertement exotique, avec ses percussions évoquant un orchestre gamelan (l'Indonésie n'est pas loin). Là encore, Maria Moles marie les harmoniques des percussions et celles du synthétiseur, qui joue le rôle d'un cocon résonnant.
N'hésitez pas à franchir le premier titre, tout à fait écoutable d'ailleurs, pour découvrir ce beau disque très original ! Une musique électro-acoustique délicate et prenante, forte.
Paru fin janvier 2022chez Room40 / 4 plages / 37 minutes environ
À deux reprises, en 2008 pour la sortie du double cd d'ImaghoInside looking Out, et en 2013 pour celle de Méandres, j'avais rendu compte de la carrière du guitariste lyonnais Jean-Louis Prades, sous le nom d'Imagho lorsqu'il faisait appel à quelques collaborateurs. Aujourd'hui, en parallèle au projet évolutif Imagho, il sort son premier disque sous son nom, sous le titre Reversed. Pourquoi ce titre ? Parce que ce disque, nous dit-il, résulte du choix qu'il a fait de désapprendre son instrument depuis bientôt dix ans. Guitariste gaucher, il a décidé de repartir à zéro et ceci sans aucun repère, en n'utilisant que des guitares de droitier tenues à l'envers, privilégiant ainsi la recherche, le tâtonnement, la réflexion. C'est un disque de guitare solo, sans effets, sans arrangements, qui privilégie le son et l'émotion. Tous les titres sont enregistrés en une prise. JL Prades utilise trois guitares, une acoustique GUILD D25M en acajou de la fin des années soixante-dix et deux électriques, une FENDER de 2011 et une autre guitare en acajou, italienne, une Galanti Grand Prix de 1967. Quatre titres à l'acoustique, dix à l'une des deux électriques, la Galanti seulement sur deux. Vidéos en plan fixe, enregistrées en direct.
Dès "Vénus (solitaire, brillante)" on entre dans une cérémonie intime. Comme Vénus, la guitare se mire en ses résonances, tranquille et sûre de sa beauté, simple sans appareil. Ici, rien ne presse, ce qui compte, c'est la beauté du son : "Travis" se développe moelleusement sur un matelas de silences, les notes sont des virgules tremblées. Le crissement des cordes, parfois, comme le glissé d'un trapéziste sur un fil...
"Alpenglow", acoustique, est une pastorale lumineuse, délicate, "Brian" une ode mélancolique aux résonances électriques vacillantes, profondes. Acoustique encore, l'hommage à un autre guitariste amoureux du son, Charlie Rauh. On trouvera plus loin l'hommage pudique au guitariste Adrian Belew (King Crimson notamment, auquel JL Prades a déjà fait référence par le passé) sur la Galanti électrique ,"Songs for Adrian Belew". Le jeu rentré de la Fender nous vaut un "Violet" sourd et frémissant, en cascades froissées, vraiment superbe ! "Silhouette", le titre le plus jazz si l'on veut, fait miroiter ses lignes, tandis que "Barre" se laisse aller à des moments introspectifs, des ralentis, pour le plaisir d'entendre le son s'échapper comme une fumée paisible. Avec "la Fille du Croque-Mort", le guitariste est à la croisée du folk et du jazz, autour d'une petite mélodie servant de refrain à ce morceau plus rapide, qui court vers sa fin... La guitare devient draperies pour l'étonnant "In Circles", qui tourne dans nos oreilles, s'éloigne et revient mystérieusement comme pour nous hanter. Par contraste, "Dolomites" est là, bien en avant, qui cogne, la montée est raide, on s'accroche, et on monte à son rythme en posant bien les pieds. peut-être pour atteindre le "New World", le plus long titre avec presque six minutes. Là, chaque note se déploie, parfois comme une fusée de feu d'artifice, dans le ciel de silence. C'est une extase sereine, des gerbes de graves magnifiques, avec des étincelles abruptes. Le sommet de l'album ! Terminons par "Une valse" galante...à la Galanti électrique !
Un disque limpide, qui coule de source, pour le bonheur d'écouter les cordes chanter sans un lourd appareillage technique ou informatique... L'habillage noir et blanc de la pochette et du livret convient parfaitement à cette musique nimbée d'une grande paix lumineuse.
Paru fin février 2022chez Images Nocturnes / 14 plages / 43 minutes environ
Premier fruit de l'association entre le groupe du nord de Londres The Leaf Library, connu pour ses musiques expérimentales oniriques avec couches de guitare, électronique et drones, et le compositeur et producteur japonais Teruyuki Kurihara, artiste de la scène électronique qui a joué un peu partout, collaboré avec plusieurs groupes avant de créer son propre groupe Cherry en 2007, Melody Tomb présente huit titres d'une musique électronique sombre entre techno et drone, aux lignes minimales.
Le premier titre, "Distal", suit une trajectoire implacable sur un battement rapide de percussion sourde et de coulures métalliques, puis semble exploser en déchirements bruitistes. Début splendide ! "Kite Beach", plus ambiant, est tout en coupures, synthétiseurs glissants et chaleureux, de quoi attendre "Constant Waves", frémissements et orgue en mur grandiose. Très vite, ce troisième titre dérape dans l'étrange, comme si nous étions à l'intérieur d'une machine organique, et c'est dans ces moments que l'album est le meilleur. Si onirisme il y a, c'est celui d'un ailleurs plutôt hanté, mystérieux ! L'atmosphère s'épaissit avec "Various Futures" variations statiques de drones parcourus de coulures soudains perturbées par un pilonnage massif, des cliquetis et des bruits métalliques. Sans doute l'un des morceaux qui justifie le mieux le titre de l'album, Melody Tomb, avec les gargouillis d'une putréfaction machinique! Tout à fait excellent !
"Paper Area" est encore meilleur, déchiré, industriel, envahi de résonances étranges, métronimiques. Le disque vire techno, une techno noire, du Autechre allumé, zébré d'éclats bondissants. "Artefact" confirme le virage, et c'est une nouvelle grande claque, déhanchement minimal et répétitif de frappes enveloppées d'un halo sourd, grouillant. On est presque surpris de la douceur de "Boundary", synthétiseurs mélodieux et colorés. Mais les drones sont là, et ils minent la ligne de lumière, la techno revient, le son s'enfle, les frappes se font plus sèches, on est au bord d'un affreux trou noir...L'ironie glacée de "Vertical Margins" sert de postface à ce disque formidable.
Il y a là une énergie monstrueuse, bouillonnante, qui nous propulse dans cet univers post tout.
Une deuxième collaboration serait dans les tuyaux.
Paru fin mars 2022chez Mille Plateaux / 8 plages / 36 minutes environ
De temps en temps, je reviens à l'une des sources vives de ce blog, la maison de disque dirigée par le compositeur Jim Fox, Cold Blue Music, dont le catalogue contient une partie des enregistrements du compositeur américain John Luther Adams. Lines Made By Walkingn'est plus la dernière parution de ce dernier, mais peu importe pour sa musique vraiment inactuelle !
John Luther Adams est un marcheur depuis toujours, des montagnes et toundras de l'Alaska aux crêtes du Chili, aux canyons du Montana. Ce cinquième quatuor à cordes est composé de trois champs harmoniques en expansion avec cinq, six ou sept couches indépendantes, une technique qu'il utilise depuis longtemps, superposant une ligne mélodique unique enregistrée à différentes vitesses. Peu à peu, il trace des chemins à travers ces couches et donne à chaque instrument son profil propre, transformant le strict contrepoint imitatif des canons en textures inextricablement variées. C'est le Jack quartet qui interprète les deux œuvres du programme.
Le quatuor éponyme (2019) retrace en trois mouvements une montée, un chemin sur les crêtes et une descente. La structure en canons superposés rend magnifiquement l'effort renouvelé du marcheur qui, pas après pas, s'élève le long de la montagne dans le premier mouvement, "Up The Mountain". S'appuyant sur les graves profonds des arpèges du violoncelle, les autres cordes montent et atteignent successivement leur pic, créant une circularité prenante. "Along the ridges", plus apaisé, se déploie majestueusement à partir des volutes panoramiques du violoncelle, violons et alto envolés dans une lumière extatique. On reste confondu par la beauté de cette écriture rigoureuse, par ces gerbes méditatives posées sur le toit du monde... Alors commence la descente, "Down the Mountain" : aigus concentrés à la Arvo Pârt, le decrescendo fastueux des cordes qui nous enroulent dans leurs boucles suaves et tendres, avec quelques paliers en apesanteur. Quel hommage à la grandeur des paysages, à la dimension mystique de la marche ! Un quatuor austère et somptueux !
La deuxième œuvre, "Untouched" , elle aussi en trois mouvements, est son deuxième quatuor à cordes (2016, composé à l'âge de cinquante-huit ans, cinq ans après le premier "The Wind In High Places" - Le vent en hauts lieux), une exploration plus approfondie, confie John Luther Adams, du monde sonore du quatuor qu'il avait imaginé comme une seule harpe éolienne à treize cordes, avec les lignes montantes et descendantes de la musique et les arpèges en rafales provenant entièrement d'harmoniques naturelles et de cordes à vide. L'idée est au fond celle d'une musique surgissant du ciel à travers les cordes jusque dans le corps puis la terre, idée qui lui est venue alors qu'il tenait une petite harpe éolienne sur sa tête, dansant avec le vent et tournant comme une girouette. Une musique transcendantale, indépendante de l'homme, intouchée. Il en résulte une musique fluide, s'élevant légèrement au long de "Rising", le premier mouvement, en lignes glissantes au mouvement assez ample. "Crossing" est plus ramassé, les bouquets harmoniques serrés. Musique chatoyante, modeste, le quatuor semblant parfois constituer curieusement une sorte d'orgue à bouche, du genre sho (Japon) ou sheng (Chine). "Falling" est plus encore du côté des glissandos dans les aigus des violons, la musique semblable à un souffle, peu à peu sertie dans les médiums de l'alto, puis les graves du violoncelle, retour de la musique à la terre.
Interprétés par le Jack Quartet, les quatuors deviennent comme des buissons harmoniques en hommage à la pureté des lignes de la nature sauvage !
Paru en septembre 2020chez Cold Blue Music / 6 plages / 55 minutes environ
Artiste interdisciplinaire et compositeur installé à Los Angeles, Yann Novak produit des albums numériques assez courts. Comme j'avais manqué l'un des précédents, il sera abordé à la suite de Reflections of a Gathering Storm qui vient de sortir. Pour ce dernier, Yann Novak précise qu'il souhaitait explorer le sentiment nébuleux d'instabilité et d'insécurité qui semble imprégner actuellement nos vies. Aussi a-t-il cherché à se rendre vulnérable sur cet enregistrement. Il a associé des sons synthétisés à des enregistrements de sa propre voix, essayant de chanter. Les morceaux tentent de faire écho à cette délicate précarité, comme si nous étions au bord de l'effondrement. Les titres des trois titres renvoient à cette expérience particulière : un tremblement de lumière / la partie d'elle qui pouvait ressentir avait disparu / le frisson de la destruction imminente.
C'est une musique électronique ambiante mouvante, grondante, comme une nébuleuse (en effet) en voyage, avec des attaques particulaires vibrantes, chargées de drones. Le monde vacille sur sa base, la lumière tremble (titre 1). Un chant, à peine un chant dans le lointain des nuages de drones dans lesquels tournent des spirales noires. Un orgue ne parvient plus à diffuser ses nappes, déchirées et froissées, hachées, il n'en reste que des bribes menacées, cernées (titre 2). Quel frisson monte ? Quelque chose d'énorme est sur le point d'éclore, de tout recouvrir. Angoisse somptueuse... et soudain une poussée formidable de lumière trouble, la venue du cataclysme, sur les bords du ravage, comme un bateau au sommet de l'entonnoir du maëlstrom. On ne peut que se laisser glisser, happer par l'envoûtante douceur mortelle.
Beauté noire de ces joyaux ambiants !
Paru en avril 2022chez Playneutral / 3 plages / 22 minutes environ
Pour aller plus loin :
- album en écoute et en vente sur bandcamp :
Couverture de "Lifeblood of Light and Rapture"
De Lifeblood of Light and Rapture Yann Novak dit qu'il voulait explorer le paradoxe sans doute central de notre époque : la plupart des choses que nous essayons pour rendre le monde vivable contribuent à sa destruction. Qu'il espérait que sa musique, elle, apporterait de la lumière sans causer de dommages...
Un quatre titres vraiment magnifique. Quatre toiles ambiantes de drones, d'orgue et de synthétiseurs. Tournoiements, pétales colorés de fleurs mouvantes, orageuses. Yann Novak écrit une musique grandiose se déployant dans des titres assez longs, entre sept et dix minutes, que le titre trois, "The Ecstasy of Annihilation", résumerait assez bien. Elle exprime l'admiration, la fascination suscitée par la perspective de la disparition, de l'effacement : rien n'est plus beau que cette proximité terrible, que ce ravissement dans la lumière terminale. Quand nous serons partis, le silence restera suspendu dans l'air ("Silence Will Hang in the Air (When We Are Gone)") : longue respiration, velours des textures floues, lente montée de la lumière dans un halo de drones suaves...
Yann Novak : maître des musiques d'entre-deux mondes !
Paru en juin 2021 chez Room40 / 4 plages / 34 minutes environ
Une petite musique qui n'a l'air de rien : piano léger, un peu brumeux, dessinant des arabesques élégantes. Ainsi se présente le disque de Robert Haigh, dernier volet d'une trilogie d'enregistrements au piano pour le label Unseen Worlds. Occasion pour moi de découvrir ce musicien britannique, dont l'abondante discographie comporte de la musique électronique, de l'ambiante et de l'expérimentale puisqu'il a collaboré à trois reprises à la fin des années quatre-vingt avec Nurse With Wound.
Le titre Human Remains est celui d'une peinture du même nom du compositeur, également peintre. Il est tentant de le mettre en regard de notre époque, mais il peut signifier plus largement une réflexion sur la fragilité humaine, d'où une part limitée ici pour l'électronique. Ce sont de petites fleurs, comme ces "Twilight Flowers" du deuxième titre, ou comme "Waltz on Treated Wire", si gracieuse, au ras des touches dont on entend les amortis. Miniatures émouvantes, elles nous entraînent l'air de rien vers un ailleurs marqué par l'influence (probable) de Harold Budd. "Contour Lines " a l'allure d'une toile ambiante buddienne, semi-diaphane, rêveuse, nimbée de l'écho ouaté du piano.
La suite est meilleure encore. "Rainy Season", sur une boucle élégiaque, interroge un horizon lointain, prend une gravité inattendue. Avec "Lost Albion", titre plus long, six minutes au lieu de deux environ pour les cinq premiers titres, la méditation s'élargit de couleurs électroniques à l'arrière-plan. Une grande douceur baigne ce titre hypnotique, qui peut aussi faire penser à des paysages sonores à la Brian Eno. Tout devient irréel. "Like a Shadow" tourne sur place, et "Still Life with Moving Parts" marche vers les ténèbres avec une lenteur extatique, sans doute l'un des sommets miraculeux de cet album. "The Fourth Man" nous emporte avec sa mélodie subtilement dansante. Les six minutes de "Signs of Life" planent sur un brouillard électronique. Le piano marche à pas prudents, comme s'il s'agissait de ne pas abîmer un rêve si magnifique qu'un rien le ferait disparaître à jamais. Quelle composition exquise ! Voici une ravissante pièce minimaliste, "The Nocturnals", qui tourne dans l'air de la nuit qui vient. "Baroque Atom" fait virevolter autour d'une très courte cellule fixe au piano, dédoublée très vite et remplacée par une variation, des cordes agitées, frémissantes en courtes virgules serrées : beau ballet brillant !
Nous sommes arrivés "On Terminus Hill", entourés de vents légers. Le piano persiste à dessiner quelques lignes parfumées d'une nostalgie distinguée...
Une floraison miraculeuse de petites pièces à la grâce élégiaque et prenante, à l'opposé absolu d'une époque de plus en plus plombée par un matérialisme épais.
Paru en mars 2022 chez Unseen Worlds / 13 plages / 41 minutes environ
D'emblée, j'ai été sous le charme, envoûté par l'entrée déchirante de l'album. Sur des vers du poète irlandais William Butler Yeats,melodica et chœurs, et la voix murmurante à la limite de l'indistinction. Une émotion extraordinaire, le texte repris ensuite distinctement par la voix caressante et sombre, comme une litanie:
Come away, O human child!
To the waters and the wild
With a faery, hand in hand,
For the world's more full of weeping than you can understand.
Pars, ô enfant humain,
Vers les eaux et la nature
Avec une fée, main dans la main,
Car le monde est plus rempli de pleurs que tu ne peux le comprendre
Their Invisible Hands est le quatrième album en trois ans de Clara Engel, canadienne de Toronto, auteure, compositrice et chanteuse. Un long album de soixante-douze minutes pour treize titres, au long duquel Clara Engel utilise le melodica (harmonica à clavier), du chromodica (variante de l'harmonica), une guitare boîte à cigare (vous avez bien lu, cet instrument existe !), de la talharpa (lyre à quatre cordes à archet jouée dans le nord de l'Europe), une shruti box ou surpeti (sorte d'harmonium indien sans clavier), du tambour à langue en acier (tongue drum), et des percussions trouvées : un instrumentarium peu commun ! Dès le second titre, "Dead Tree March", on entend le parti que tire Clara de ses instruments : marche hypnotique sur un tapis de boucles de guitare boîte à cigare, de percussion sèche, avec le chant de la rauque talharpa . Morceau incroyable, d'un folk intemporel captivant. "Golden egg" a la grâce d'une ballade illuminée, sur des paroles imprégnées d'une atmosphère de légende où il est question de boire la lumière d'un œuf d'or dans le ciel qui jamais ne s'envole et jamais ne meurt. Chaque chanson impose une mélodie, son atmosphère intense entre ombre et lumière. Le très beau "Murmuration" poursuit d'ailleurs une sorte de quête mystique de la lumière : « Viens inonder mon esprit / rayon de soleil capricieux / plongé dans l'ombre / nuit ton huître chaude / et peu profondbassin // étoilé vairons d'argent / ravissement gelé / école d'échos // le vide et l'océan / laissent tomber leur ancre / la lumière vous déplacera / suivez-la juste après //pas de secret / pas de bénédictions /pas de mensonges / tout n'est que souffle et fuite / tout est fleur et rouille ».
L'album alterne, parfois groupés par deux, chansons et instrumentaux. Ceux-ci sont d'une envoûtante noirceur étoilée de lumières, comme "Gingko Blues", entre drones, guitare, shruti box. Ils prennent une forme litanique, comme s'ils étaient les éléments d'un rituel immémorial. Le dépouillé "Cryptid Bop", surtout percussif dans les premières minutes, voit émerger un curieux chantonnement dont on ne sait plus s'il est vocalique ou instrumental. "Rowing Home Through a Sea of Golden Leaves" n'est qu'un balancement d'une lente somptuosité : on imagine la mer couverte d'une épaisse brume de feuilles d'or, le mouvement des rames, Ulysse rentrant épuisé à une Ithaque nordique sur les rives desquelles attendent les loups... La dimension incantatoire de ce folk me fait penser à la musique de l'anglais Richard Skelton, dont les compositions sont des poèmes sombres aux éléments.
Toutes les chansons sont en accord avec la couverture en noir et blanc. On est dans la mémoire d'un monde ancien qui interroge le ciel et les ténèbres, au seuil des légendes et de l'invisible : "I Drink The Rain" , "High Alien Priest", "Magic Beans", "Glass Montain" dessinent un monde étrange, dont le charme pénétrant nous poursuit longtemps. C'est la deuxième fois que j'écris « charme », que j'emploie dans son sens étymologique de « formule incantatoire » ou de « puissance magique ». Dès que j'ai entendu Clara Engel, je n'ai pas pu ne pas penser à une autre prêtresse, Carla Bozulich, que j'appelais la « sibylle foudroyée de l'ère crépusculaire ». Il y a le même feu enfoui dans la voix, ce crépuscule des surgissements. Le grand prêtre extraterrestre ne dit-il pas : « give me the salve /
and I'll put away my poison dart
drive through cities and ghost towns
find your way back to the stars » ?
"Magic Beans" bondit légèrement sous la frappe du tambour à langue : chanson aérienne pour balayer « all this earthly chatter (tout ce bavardage terrestre) » en plantant des haricots magiques et en se laissant aller aux sorts, aux os croisés. Puis c'est une autre chanson à donner le frisson de la beauté, "Glass Mountain", boucles élégiaques de guitare étincelante et sur la fin la talharpa frémissante d'ombres frottées :
«here's no place like nowhere
and nobody knows
how it ends and what will come after so tell me a story I already know
but lit from a different direction
days wash away like waves in the sand the dead clap their invisible hands
and laugh
glass mountain
no heat and no cold
no fingers of trees
no fires or roads
no daredevils splayed at your feet
and the sun doesn't weep on your shoulder »
(il n'y a pas d'endroit comme nulle part / et personne ne sait / comment ça se termine et ce qui viendra après / alors raconte-moi une histoire que je connais déjà / mais éclairée d'une direction différente // les jours disparaissent comme les vagues dans le sable / les morts battent leurs mains invisibles / et rient// montagne de verre /pas de chaleur et pas de froid / pas un bout d'arbre /pas de feux ni de routes / pas de casse-cou à vos pieds / et le soleil ne pleure pas sur ton épaule)
Au passage, on aura reconnu le fragment pris comme titre de l'album. La suite s'enfonce dans l'insomnie de "The Party is Over", blues épuré hypnotique, invitation à « (s)'allonger dans la forêt que la mousse pousse sur (nous) / let me lie in the forest / moss grow over me ». Reste le ronflement des diables pendant que la pluie tombe, tombe enfin, à verse, apothéose pour harmonium, talharpa, drones et chœurs indistincts qui fait écho au premier titre, et la voix d'outre-tombe de Clara, caresse sombre.
[ Traductions sous réserve...]
Attention, cet album possède un charme si puissant que vous serez tenté de l'écouter en boucle, d'oublier le reste du monde ! Du folk hanté, intemporel, mystique et somptueux comme les draperies trouées des rêves qui veulent retrouver le chemin des étoiles.
Paru le 25 avril 2022 (autoproduit) / 13 plages / 72 minutes environ