Publié le 8 Juillet 2022

Nick Vasallo - Apophany

   Nous sommes si proches du Chaos primordial...

   Apophénie : en psychiatrie, c'est une altération de la perception qui conduit quelqu'un à établir des rapports non motivés entre les choses. Il faut ajouter qu'en poésie, cette altération peut être volontaire, recherchée. Il ne s'agit donc plus d'une altération au sens clinique, mais d'une faculté précieuse, qui permettra au poète d'établir des relations nouvelles entre des choses prétendument sans rapport. C'est alors une forme de voyance, car là où le commun des mortels ne voit rien, le poète, ou le musicien, l'artiste, perçoit des correspondances, comme aurait dit Baudelaire !

   D'abord joueur de guitare électrique pendant ses études à l'université, Nick Vasallo a commencé par former un groupe de "deathcore", sous genre de la musique Metal. Après son doctorat à l'université de Californie, il a reçu de nombreuses distinctions, notamment un prix international d'excellence en composition. Nick Vasallo "souffre" donc d'apophénie, puisqu'il associe Heavy Metal et musique symphonique. Il aime mélanger les genres, passer de l'un à l'autre, comme en témoigne ce disque qui mêle anciennes sagesses et spiritualité contemporaine. Le disque comprend des œuvres orchestrales ou de chambre, interprétées par des orchestres d'université ou des ensembles consacrés aux nouvelles musiques.

   La pièce d'ouverture, "Ein Sof", est puissamment dramatique, scandée par des trombones et des cuivres. Le titre réfèrerait à Dieu avant sa manifestation dans la production de tout domaine spirituel. Aussi la pièce est-elle étrange, nimbée de nuages sombres, comme la manifestation d'un mystère, avec un clair-obscur contrasté, des coups de tonnerre et des envolées, des retombées dans une clarté nouvelle, hésitante. Superbe ! "When the War Began", en trois mouvements, exprime quant à elle les horreurs de la guerre, portant à son plus haut degré d'intensité les aspects grinçants et dissonants d'un orchestre d'épouvante. C'est une musique expressionniste, qui regarde du côté de l'apocalypse : si vous voulez, une sorte de Hard Metal symphonique... qui contraste avec le morceau suivant, "The Prophecy", d'après deux passages du Livre d'Ézékiel (7:3 / 7:4), interprétés par le chœur de Concert de l'Université d'État de Washington. Nous voilà propulsés dans les liturgies orthodoxes, semble-t-il. Il faut se préparer au Jugement Dernier, mais les préparatifs ne serviront à rien à cause de l'idolâtrie. Cette pièce vocale, par sa douceur douloureuse, répond aux apocalypses des deux premiers titres. Le soliste Rodrigo Cortes interprète à merveille, comme en tremblant, ce texte terrible pour l'humanité pécheresse.

   "Atum" ! Au début il n'y avait que l'eau primordiale des abysses (Nu). Un monticule de terre s'éleva de Nu et sur lui Atum se créa. Il créa Shu (L'Air) et Testnut (L'Humidité). Shu et Tefnut partirent explorer les eaux noires de Nu. Atum crut qu'ils étaient perdus, et envoya son œil (de Ra) dans le noir chaos pour les retrouver. Quand ses enfants revinrent à lui, Atum pleura, et ses pleurs, croit-on, furent les premiers humains. Atum dit qu'il détruirait le monde, submergeant tout dans les eaux primordiales, qui seules existaient au début des temps... C'est le synopsis de cette composition grandiose, excessive, tonitruante, d'une confondante beauté paroxystique ! Après un tel déluge, "The Eternal return", inspiré par la théorie nietzschéenne de l'Éternel Retour, traduite par la forme de palindrome choisie pour la pièce, bruit d'un calme relatif, émaillé de déflagrations puissantes. La musique de Nick Vasallo aime les extrêmes, affectionne la forme épique, les boursouflures. Elle bouillonne, émerge du chaos, et y retourne avec une évidente satisfaction. En ce sens, elle est hantée par le primordial, les luttes gigantesques à l'orée des temps. Âmes sensibles, abstenez-vous ! Cette musique à grand spectacle rejoint le Heavy Metal avec une évidente jubilation dans "The Moment Before Death Stretches on Forever, Like an Ocean of Time", référence au film de 1999, American Beauty. Véritable ode à l'Énergie, cette pièce oscille entre de brefs moments de douceur extatique et de vibrantes explosions saturant l'espace sonore.

   "Ozymandias" est un oxymore musical inspiré par le poète romantique Shelley : illuminé par la guitare électrique, il fulgure aussi de gestes orchestraux grandioses. C'est une pièce hantée par le néant, triomphant en dépit de la puissance du pharaon Ramsès II. Des trombes de vent recouvriront le paysage. La magie orientale n'est qu'illusion prestigieuse. Que reste-t-il auprès des jambes du colosse ?

« Auprès, rien ne demeure. Autour des ruines
De cette colossale épave, infinis et nus,
Les sables monotones et solitaires s’étendent au loin. »

La statue amputée ne révèle que... le noyau de la mort (deathcore) !

  Ce disque généreux nous propose encore deux titres. "Inches Away from Freedom", une lutte entre cinq forces convergeant en même temps, un assaut d'obscurités obstinées, véritable descente aux Enfers du métal symphonique ! Et "Black Swan Events", collision monstrueuse entre deux mondes, d'une part le Metal représenté par la guitare électrique et la batterie, et d'autre part l'orchestre qui finira par accepter la surprise de la rencontre, un événement de cygne noir désignant une surprise qui pour l'observateur a un impact majeur et se rationalise avec le recul. Éblouissant solo de guitare électrique et déluge de batterie raviront les amateurs !

  Un sacré disque, puissant, tumultueux, qui (ré)concilie des univers musicaux réputés incompatibles : le Métal et l'orchestre symphonique ou des formations de chambre.

Paru en mars 2022 chez Neuma Records /  9 plages / 80 minutes environ

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Publié le 7 Juillet 2022

Benedikt Schiefer - Universal Kiss

   Pianiste, multi-instrumentiste, chef d'orchestre et compositeur travaillant à Berlin, Benedikt Schiefer est déjà connu pour ses musiques de films, comme Seules les bêtes (2019) de Dominik Moll. Il a sorti en février 2022 un disque autoproduit qui devrait ravir les amateurs d'une musique néo-classique post-romantique mâtinée d'électronique. Côté acoustique, lui-même joue du piano, Khatchatur Kanajan du violon et de l'alto et Mathis Mayr du violoncelle. Côté électronique, Benedikt Schiefer manie synthétiseurs et s'occupe de la production.

   Le titre éponyme, décliné sous différentes formes au début, au milieu et à la fin de l'album, s'ouvre avec une ample traîne orchestrale comme une ouverture d'opéra : scène de passion, bien sûr, pour ce baiser universel profond, chanté par le violon, dans un ciel lentement tournoyant piqueté d'étoiles. Musique pour un drame de Luchino Visconti ! Fugitivement, on pense aux premiers Tangerine Dream par la somptuosité sombre des mystérieuses semblances sur les rivages du cauchemar. Ce titre à lui seul a déclenché le désir de cet article. J'aime cette langueur un peu vénéneuse peut-être, celle d'une fleur qu'on n'en finirait plus d'aspirer ! L'interlude qui suit est saturé d'inquiétude : ce serait une bande parfaite pour un film d'horreur !

   De titre en titre, on se laisse envahir par un charme. La musique pèse sur nos épaules comme un joug, d'une majesté froide et pourtant insinuante. "Shelter", suite en quatre parties, est d'une irrésistible mélancolie, refuge ou asile loin de toutes les brutalités du monde, car ici le violon est tellement langoureux, l'orchestre si enveloppant, qu'il n'est plus question de partir. Musique de chambre apaisée, avec duo, trio de cordes, ou quatuor avec le piano. La reprise de "Universal Kiss" pour violoncelle et piano retrouve la belle tradition de l'élégie, d'un post-romantisme qui ne manque pas de grandeur.

   "Sturm und Drang", le huitième titre, évoque le romantisme allemand, orageux, de la seconde moitié du dix-huitième siècle, sous la forme d'un flux synthétique brumeux au milieu duquel évolue le piano, comme se débattant, tentant d'émerger de la texture qui l'englue, tel le héros romantique se dressant contre les cités serviles, comme aurait dit Alfred de Vigny. Alors qu'il semble avoir été digéré par la masse, le piano farouche a toutefois le dernier mot ! Avec "Chapeau Feldman", on rentre dans un monde étrange d'échos, de pizzicatos espacés selon un rythme secret. On progresse dans un souterrain, dans les limbes de la conscience la plus profonde...Beau titre énigmatique ! L'orgue de "The Green Dark" nous fait basculer dans des paysages inédits, mouvants, rythmés par un synthétiseur cotonneux : une avancée difficile dans des marais qui n'en finissent pas. En réchapperons-nous ? La vague bienfaisante de "Universal Kiss" vient nous chercher sur "Uncertainty N°3", nappe ambiante, miroitante, comme un soupir du cosmos arrivé pour nous sauver du marasme. La lenteur de la musique agacera certains, qui ne manqueront pas de reprocher à Benedikt Schiefer un goût prononcé pour une certaine grandiloquence. C'est indéniable, mais c'est justement là sa manière à lui de nous ensorceler, en prenant tout son temps, en le faisant traîner comme une draperie insidieuse. Même dans les petites pièces comme "Gestalt N°3 et "Gestalt N°4". Éclaboussures de piano, au ralenti, sur un fond résonnant, ou bien une danse un brin malicieuse dans son tournoiement tranquille : deux mélodies parfaites, contrepoints discrets aux grandes toiles cérémonieuses.

   Le dernier titre tire sa révérence : chasse au chant des rossignols en compagnie d'un chat nommé caramel dans les bois de France lors du premier confinement, nous dit le compositeur. Petit pirouette espiègle qui rejette loin les rêveries prenantes d'opéras ou de films dans lesquels le magicien Benedikt Schiefer a tenté de nous attraper !

  Les amateurs des musiques de Jóhann Jóhannsson devraient aimer ce premier disque de Benedikt Schiefer. On y retrouve un sens du faste dramatique combiné avec un instinct très sûr des séductions de la mélancolie.

 

Paru en février 2022, autoproduction / 14 plages / 58 minutes environ

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Publié le 23 Juin 2022

Mondkopf - Spring Stories

   Mondkopf, pseudonyme de Paul Regimbeau, développe sur Spring Stories d'étranges fleurs printanières électroniques nourries de guitares électriques saturées, de boursouflures de drones. "Elevation" ? Le chant lumineux d'une guitare sur des drones mouvants, des déflagrations sombres, comme des fleurs qui s'ouvrent en sortant d'épais cocons. Le disque est donc à sa manière un hymne à la vie, dans sa violence explosive, sourde. Post-psychédélique, post-rock, cette musique au tempo lent, sur des boucles obsédantes, est paradoxalement méditative, nimbée d'une mélancolie prenante. Le troisième titre, "Through the Strom, In Your Arms" (À travers le courant, dans tes bras) exprime bien cette sensibilité enfouie sous des couches troubles. La mélodie hypnotique débusque des orages noirs d'une mortelle tendresse : le monde finira là, dans une désintégration enflammée. Neuf minutes de beauté ravagée !

 

   "Transmission", le titre 4, est plus ambiant, mais l'orgue se contorsionne en longues fulgurations sur le vide spatial avant d'entrer dans une bouillonnante éruption. Frédéric D. Oberland intervient au duduk (hautbois arménien) et au saxophone alto sur deux titres, dont le cinq, "Phased Harmony II", introduisant un contrepoint fragile et brumeux à la guitare brûlante, orageuse, aux scansions puissantes. Le batteur de The Neck, Tony Buck, apporte son piment rythmique au dernier titre, "Continuation", d'un post-rock rageur totalement incendié.

   Musique torride, sans dentelles extérieures : du brut épais, mais sensible en profondeur, dans l'attente de l'apocalypse.

Belles photographies de Frédéric D. Oberland.

Paru en juin 2019 chez Miasmah Recordings / 6 plages / 35 minutes environ

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Publié le 17 Juin 2022

Luca Forcucci - The Room Above

    Luca Forcucci a étudié la musique électroacoustique à Genève, conduit des recherches à l'INA/GRM à Paris, gagné de nombreux prix internationaux. Sa musique est publiée notamment par Sub Rosa (Bruxelles), Cronica Electronica (Porto), son propre label LFO Editions, et pour ce disque par la maison de disques japonaise mAtter. The Room After a été enregistré dans l'église située au-dessus du Cercle Helvétique de Gênes, où il était en résidence entre septembre et décembre 2020. Dans cette église, Luca a joué quatre jours consécutifs, sans partition, sur l'orgue. Il dit avoir tenté de faire entrer l'identité sonore architecturale du bâtiment dans l'enregistrement, qui superpose et mêle à ce substrat d'orgue les réverbérations amplifiées et échantillonnées, des enregistrements de terrains et la projection d'autres espaces sonores, ceux d'autres concerts dans d'autres lieux, si j'ai bien compris.

    L'album se décompose en trois moments, titrés en décomposant le titre : "The" / "Room" / "Above". La première partie s'envole sur l'orgue tournoyant au milieu d'un halo électronique, s'abîmant dans des trous noirs de bruits blancs ou noirs. On vogue dans la mer cosmique, submergé de vagues énormes qui n'empêchent pas le radieux de monter toujours plus haut dans une lumière d'orage magnétique, avec des déchirements, des hachures. Rien n'arrête la trajectoire de cette beauté fulgurante en perpétuelle métamorphose !

   "Room", c'est la chambre des rumeurs, des esprits, la chambre hantée, dans laquelle la polyphonie des espaces sonores résonne, donnant naissance à un mille-feuilles vertigineux. L'espace ainsi creusé, agrandi, accueille tous les monstres électroacoustiques qui recouvrent l'orgue d'une toge grouillante, mais l'orgue se défend, resurgit en lames rayonnantes. Étonnant concerto goyesque où ne manquent pas les grotesques, les apparitions à la Füssli dans la traîne majestueuse de l'orgue. Prodigieuse musique !

   La troisième partie, "Above", si elle voit le retour en force de l'orgue, est aussi la plus envahie de perturbations électroniques lourdes. Morceau stratosphérique où la robe royale de l'orgue est fissurée de secousses, secouée, tronçonnée, sans d'ailleurs qu'elle perde de sa beauté transcendante, au-dessus de toute souillure, de toute atteinte.

   Un disque éblouissant, à écouter d'une traite !

Paru début juin 2022 chez mAtter / 3 plages / 35 minutes environ

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Publié le 13 Juin 2022

Shira Legmann / Michael Pisaro - Barricades

  Pourquoi rendre compte d'un disque paru il y a presque trois ans ? Parce qu'il s'agit d'un grand disque que j'avais manqué, et parce qu'il est significatif de la politique éditoriale de cette belle maison de disque fondée en 2018 par Yuko Zama, Elsewhere Music. La maison se consacre aux nouvelles tendances de la musique contemporaine et ambitionne de soutenir des œuvres spécifiquement écrites pour elle. Barricades est emblématique de ce catalogue très singulier. Composé par Michael Pisaro (Michael Pisaro-Liu depuis 2020), guitariste et compositeur américain né à Buffalo en 1961, à la production abondante, par ailleurs directeur de composition et de musique expérimentale au célèbre CalArts (California Institute of the Arts), il est interprété par le compositeur lui-même à l'électronique et par la pianiste israélienne Shira Legmann au piano.

Treize études pour piano, certaines avec électronique, et deux interludes électroniques. « Le titre fait référence aux « Barricades Mystérieuses » de François Couperin – et à la technique des voix qui se chevauchent, s'emboîtent, créant une texture en forme de fourré ou de toile. J'adore la musique des Couperins depuis le collège, mais c'est lorsque Shira m'a envoyé quelques-unes de ses musiques préférées à jouer, et Les Barricades Mystérieuses était parmi les partitions, que l'idée de cette pièce a commencé à se cristalliser. Le processus d'écriture et de travail sur la pièce avec Shira consistait à regarder les barricades, que j'imaginais comme un réseau de vignes tordues, se défaire. » écrit Michael Pisaro. Ce qui frappe dès la première étude, c'est l'utilisation de l'électronique comme prolongement naturel du piano. S'appuyant sur les résonances harmoniques de l'instrument, elle les amplifie, les prolonge, jusqu'à les rendre courbes, en effet. Tordues, comme dit le compositeur, transformées aussi jusqu'à donner l'impression d'un autre instrument, totalement étrange. Le piano dessine des esquisses mélodiques à base de notes bien séparées, l'électronique s'engouffre dans les interstices, non pour une surenchère, mais pour un dialogue d'égal à égal. Le tempo est souvent assez lent. Ce sont des études méditatives, dépouillées. D'une grande pureté lumineuse. Des îles résonantes, à la mélancolie légère, comme des prières d'action de grâce.

   Cette musique me touche profondément, car il me semble qu'elle est toute intérieure, qu'elle vient de l'âme, dans son simple appareil, vêtue de draperies diaphanes, ondoyantes, comme dans l'interlude No 1. Parfois, comme pour l'étude sept, nous sommes aux frontières d'un minimalisme décanté, avec des boucles mystérieuses un peu debussystes. Quel bonheur que cette musique d'une délicatesse inouïe, au pouvoir onirique sans pareil ! L'étude huit est un des nombreux miracles de ce disque, en apesanteur, vaporeuse, du Morton Feldman distendu, retenu...

   L'étude suivante, plus rapide pour une fois, se déploie comme un serpent, puis se résorbe en interrogations énigmatiques. La plus longue, l'étude dix, avec plus de dix minutes, prend la forme d'une marche très lente, creusée de graves, auréolée d'une comète électronique fantasque, constituée de fines oscillations, de passages feutrés, de résonances intériorisées. Le terme de "fourré" employé par le compositeur me paraît convenir à cette longue dérive, qui s'accélère parfois dans la seconde moitié, aux résonances buissonnantes vraiment magnifiques.

   Et que dire de l'étude onze, du piano pur, un mouvement incessant vers la lumière ? Bouleversante, sublime... Le mouvement de vagues de l'étude douze, avec ses chevauchements, ses grandes ondes, est d'une fascinante beauté. Le second interlude électronique prolonge ces grandes ondes d'immenses oscillations diaprées sur un fond mouvant de drones : majesté sombre !

  Il est l'heure, l'heure suprême, elle sonne et sonne, enveloppée de sa traîne électronique étincelante, scande une danse magique, l'anneau nuptial est en son centre, dans son sertissage de silences et de résonances. C'est l'étude treize, nervalienne :

La Treizième revient… C’est encor la première ;
Et c’est toujours la seule, ou c’est le seul moment;
Car es-tu reine, ô toi ! la première ou dernière ?
Es-tu roi, toi le seul ou le dernier amant ?…

Première strophe du poème « Artémis » de Gérard de Nerval.

   Un chef d'œuvre qui marie intimement piano et électronique, sans que jamais l'électronique étouffe l'instrument (comme trop souvent !), mais multiplie ses splendeurs.

Paru en juin 2019 chez Elsewhere Music / 15 plages / 1 heure et 4 minutes environ

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- en complément, la pièce déclencheuse : Les Barricades mystérieuses de François Couperin interprété au piano par Georges Cziffra.

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Publié le 9 Juin 2022

Jozef van Wissem - Behold ! I Make All Things New

L'ombre fraîche de l'Éternité 

   Imaginez un luth, l'un des instruments fétiches de la musique baroque. Oui, mais un luth que Jozef van Wissem, néerlandais de Maastricht, d'abord guitariste, découvre à New-York grâce à un autre ancien guitariste, Patrick O'Brien. Un luth qu'il décide de sortir du musée et d'intégrer aux musiques d'aujourd'hui. Un luth dont il joue sur plus de dix albums, dont trois en collaboration avec le cinéaste Jim Jarmusch, qui y chante et joue de la guitare ! Un luth qui lui vaudra la consécration à Cannes en 2013 grâce à la musique qu'il co-écrit avec Jim pour son film Only Lovers Left Alive... Une belle histoire, non ?

   Si l'on ajoute que Jozef van Wissem passe pour un compositeur d'avant-garde, étiqueté "minimaliste", tout en restant un luthiste baroque, on comprend mieux l'admiration de nombre de compositeurs minimalistes (non luthistes !) pour la musique baroque. Ce qui relie peut-être le mieux ces deux courants, c'est la tendance à s'appuyer sur une basse continue, ou tout au moins à développer un continuum sur lequel le contrepoint baroque va greffer de nombreux ornements, tandis que le minimalisme travaille avec des motifs ("patterns") et des boucles. Toujours est-il que j'ai été happé par la musique inspirée de Jozef van Wissem : je ne m'y attendais vraiment pas ! Le premier titre - ah oui, des titres d'Inspiré, de Prophète, qui prennent le large, déjà...pensez "The Cool Shade of Eternity", d'un hiératisme sévère, n'est pourtant pas engageant, mais il nous tire de côté, nous force d'écouter les profondeurs de l'instrument. Le luth sonne, avance comme en claudicant, accompagné sur la fin par des ondes électroniques grondantes. Car pour compléter cette belle histoire, il convient d'ajouter que, de temps à autre, Josef van Wissem ajoute des touches électroniques ! Sans excès, toutefois, car n'oublions pas qu'il a déclaré, dans un entretien : « Le luth va à l'encontre de toutes les technologies, de tous les ordinateurs et de toutes les conneries dont vous n'avez pas besoin. » Il joue sur un luth noir créé spécialement pour lui. Une musique parfaitement inactuelle !

Jozef van Wissem - Behold ! I Make All Things New

   J'ai été vraiment conquis dès le titre deux, "What Hearts must Bleed, what Tears must Fall", presque quatorze minutes intemporelles. On est suspendu aux notes qui s'égrènent, aux boucles envoûtantes : minimalisme baroque ! Un chant qui vient de si loin, une majesté lumineuse et pourtant sombre, un folk noir en effet, des ritournelles entendues au fond des forêts, près des antres antiques. L'électronique sur la fin du morceau lui donne une aura extraordinaire. Cette musique est incantation ! Le titre trois évoque d'abord une ballade folk, agrémentée d'une draperie électronique ambiante, mais le statisme de la pièce exerce un effet hypnotique. La deuxième partie, qui juxtapose les boucles répétitives avec des variations éblouissantes, est superbe !

   À écouter Jozef van Wissem, je me dis qu'il est une sorte de Charlemagne Palestine du luth : il y  a du sonneur en lui. Les titres donnés, à résonance chrétienne, renvoient à une conception de la musique comme contribuant à l'Éveil. Loin de divertir, elle est ascèse, concentration, illumination. Les boucles encerclent notre conscience d'auditeur, pour l'amener à savourer les beautés intérieures de l'Instrument-Monde, beautés réservées à ceux qui savent patienter. La solennité de la piste cinq, au titre prophétique, "Your Flesh Will Rise in Glory on the Day of the Future Resurrection" est magnifiée par une électronique qui la cerne d'un bourdon fluctuant de drones. La pièce, appel fervent à la contemplation de la Merveille qui adviendra, devient un immense mantra authentiquement fantastique, fabuleux. Relisant les titres, on s'aperçoit qu'ils dessinent un itinéraire spirituel. L'avant-dernière des sept pièces ne s'intitule-t-elle pas "Enter Into the Joy of Our Lord" ? C'est la plus longue, plus de quatorze minutes. On s'approche lentement, humblement, le luth reste au plus près des notes espacées, avec des silences comme des stations, les frottements des doigts sur les cordes. Qu'on ne s'imagine donc pas une allégresse débordante ! L'homme s'avance, son luth est son rosaire, grain à grain il se dépouille de l'inutile et médite. Seulement alors il est prêt pour "The Adornment", danse inspirée par la Renaissance, d'abord elle-même dans une giration quasi somnambulique, ralentie, puis enrichie d'une parure électronique suave, aux belles ombres.

   Le disque est publié par Incunabulum Records...fondé par Jozef van Wissem !

Un disque d'une austérité magnifique, inspirée, pour (re)découvrir le luth.

Paru en mars 2022 chez Incunabulum Records / 6 plages / 52 minutes environ

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Rédigé par Dionys

Publié dans #Hybrides et Mélanges, #Minimalisme et alentours

Publié le 31 Mai 2022

Philip Glass - Études pour piano (François Mardirossian)

   « dans des landes adoucies par l'attention »

   Oser les études pour piano de Philip Glass, c'est un peu comme tenter de gravir le K2 plutôt que l'Éverest, devenu un quasi boulevard. On marche sur les traces du maître, on l'a entendu jouer, en personne, et l'on ose quand même. Le pianiste François Mardirossian  a entendu Philip Glass interpréter son cycle récemment terminé lors des Nuits de Fourvière en juillet 2007 : un moment inoubliable, pour lui. Qu'il tente de partager avec nous qui n'y étions pas par ce double album. D'autres ont tenté ce parcours, notamment Nicolas Horvath pour son Glassworld 2, deuxième temps d'une intégrale ambitieuse. Disons tout de suite que je ne pourrai éviter une comparaison... difficile et délicate, voire discutable, mais en me limitant à ces deux versions, pour une raison très simple : je ne connais pas les autres. J'écoute tellement de musiques que vous me pardonnerez de ne pas pouvoir être exhaustif. Mon but ne sera pas d'élire une bonne et une mauvaise version, seulement de tenter de cerner les caractéristiques de la nouvelle version de François Mardirossian en m'appuyant sur mon écoute - et l'article déjà ancien consacré à Glassworlds 2. J'ai eu par ailleurs la chance d'écouter Philip Glass lui-même lors d'un autre concert sur le sol français, concert qui m'a durablement marqué. Seulement, écrit-on avec des souvenirs, même vivaces ?

   Ce qui m'intéresse, c'est la cohérence du projet, le respect d'une atmosphère. Il me semble que François Mardirossian a compris l'univers de Philip Glass. Je sais que le compositeur a écrit ne vouloir imposer à personne la façon de les jouer. Une heure vingt-quatre minutes chez Horvath, deux heures quinze chez Mardirossian. Qui a raison ? Les études sous les doigts de François sont sensibles, rêveuses, comme la magnifique étude 5, qui prend le temps de nous charmer. Au fond, ce pianiste américain formé notamment par la grande Nadia Boulanger est un romantique qui plie le minimalisme aux bouillonnements d'une émotion candide. Écoutons l'étude 6, cette fougue jaillissante, l'écume splendide d'une fontaine cascadante digne des cent fontaines de la Villa d'Este. L'interprétation de François Mardirossian restitue cette grandeur, cette fraîcheur merveilleuse : on est emporté, séduit, projeté dans le ciel de l'immortelle beauté. Puis l'on repose sur les rives de l'étude 7, détente aux ombres frangées d'une mélancolie bouleversante. Le piano court, étincelle, pour nous laisser sur une prairie aux fleurs profondes comme nos souvenirs les plus chers. L'étude 8, si elle ressemble tant à du Glass, s'enveloppe d'une étoffe de langueur, d'arpèges fous qui la rendent attachante. Il y a là une pudeur que je reconnais avoir parfois méconnue et tourné en ridicule. François Mardirossian la traite avec une délicatesse touchante.

   Ah ! la courte étude 9, un Glass inconnu - je me souviens l'avoir déjà écrit ! , l'éblouissement d'une écriture bondissante, d'une quasi pulsation hypnotique, et si l'on retrouve quelques fragments et gestes glassiens, ils sont projetés dans un crescendo extatique. Mais je tombe dans le travers d'un compte-rendu des études elles-mêmes, et je m'arrête.

  J'aime la fougue grandiose, l'énergie, les contrastes profonds, la noirceur parfois de Nicolas. J'aime la lumière et le calme de l'interprétation de François, sa pudeur. Si ses études sont plus longues que celles de Nicolas, c'est que son tempo plus lent les nimbe d'une atmosphère de rêve, d'une douceur aussi, sans tomber pour autant dans le piège de la mièvrerie. Peut-être fait-il également davantage ressortir le minimalisme répétitif de Glass, par exemple dans l'étude 12, qui pourrait paraître mécanique si elle ne donnait cette impression de prendre le temps de dilater le temps. Quand Nicolas agglutine, bouscule, nous emporte, François détache les notes, aère la partition, lui donne une grâce, une langueur que j'avais senties sous les doigts de Philip Glass. Je pense à cette magnifique étude 15, d'abord d'une majestueuse lenteur, puis plus virtuose, dont François rend la structure orchestrale d'une grande limpidité, se refusant aux flamboiements sombres de l'interprétation de Nicolas. Et puis le dépouillement fragile de la 16 me touche énormément chez François : une paix surnaturelle baigne l'étude.

  Tandis que Nicolas Horvath choisit une lecture synthétique et transcendante, brillante et très contrastée, François Mardirossian propose une interprétation analytique intériorisée, pleine d'humilité, d'attention, qui sculpte les mélodies de manière telles que, parfois, elles se détachent telles des fleurs frangées de silence sur le ciel spirituel d'un arrière-plan méditatif. Écoutez la fin de l'étude 17, d'une si belle lenteur hors du temps, de toute presse !

   Au fil des études, François Mardirossian trace le portrait sensible d'un homme qui ne cesse d'écouter sourdre sous ses doigts comme une source miraculeuse jaillie dans les landes de l'être et dont il faut détailler les modestes et inépuisables beautés, avec un respect infini.

   Ajoutons que le pianiste est servi par son instrument, l'opus 102 du facteur Stephen Paulello, un piano qui compte 102 notes, de fabrication entièrement française. Sonorités limpides, aérées, idéales pour l'approche de François Mardirossian, soucieux de souligner et magnifier l'architecture élaborée de la musique de Glass.

   Je ne résiste pas au plaisir de constater que voilà enfin un objet disque conçu en France et présenté en français d'abord (secondairement bilingue, et surtout pas unilingue en anglais), ce qui est devenu hélas si rare. La pochette sobre, élégante, signe une production impeccable.

À paraître début juin 2022 chez Ad Vitam / 2 cds / 20 plages / 2 heures et 15 minutes environ

Titre de l'article extrait de L'Homme approximatif, XVIII,  de Tristan Tzara

Pour aller plus loin :

- album en écoute et en vente sur le site de la maison de disque Ad Vitam

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Publié le 24 Mai 2022

Jana Irmert - What Happens at Night

   D'avant ou d'après l'homme...

   Artiste sonore travaillant à Berlin, Jana Irmert, récompensée par le prix allemand de la musique de film documentaire en 2019, me poursuit ! J'avais consacré un article à son disque précédent, The Soft Bit. Je regrette la brièveté de ce cinquième opus chez Fabrique Records, 28 minutes pour quatre titres. Mais j'ai accroché, à nouveau, dès la première écoute. Particules, cendres, poussière dans la rouille du temps, strate : la traduction française des titres est une bonne entrée dans son univers. Elle dit elle-même être tombée hors du temps, « sur une planète à laquelle nous sommes un ajout très récent ». L'électronique lui permet de juxtaposer de nombreuses strates pour nous propulser dans un ailleurs étrange. Des oiseaux métalliques criaillent, des cloches sonnent, un orgue pousse ses drones, tout tourbillonne, c'est "Particles", le premier titre de presque neuf minutes. Des battements sourds traversent l'espace sonore, des matières remuent, témoignages d'une vie énorme, informe. Jana Irmert excelle à créer une bande-son à un monde magnifique et effrayant en ce qu'il semble n'avoir aucun rapport avec l'homme. C'est une musique d'avant ou d'après l'homme, la musique d'une nuit immémoriale, abyssale.

   On entend bien des raclements dans "Ashes", mais s'agit-il de pieds humains frottant sur le sol ? L'orgue dédoublé balbutie une mélodie pathétique, sépulcrale, sur un fond de clapotis, de glissements de terrains. Il ne restera de nous que des cendres... "Dust in the Rust of Time" : traces de voix tremblées, grelottantes, à peine des voix dans les sous-sols encombrés, parcourus d'une pulsation profonde et d'autres souvenirs de voix pour tapisser cet infra-monde. Lieux hantés à l'inquiétante beauté mi-liquide, mi draperies de drones et de poussées particulaires. On retrouve les voix tremblotantes dans "Stratum" : fuient-elles un monde en train d'exploser, dans lequel font irruption des trombes louches ? Nous sommes au cœur des roches, des laves, dans les strates de l'espace-temps, tout se fissure, tout chute. Au cœur du Mystère, nous frémissons devant la beauté terrible de l'énigmatique Éternité. Vanitas Vanitatum et Omnia Vanitas...

   Cette musique est fabuleuse ! Une splendeur à écouter dans le noir, au fond d'un puits métaphysique, pour guérir notre orgueil.

Paru en avril 2022 chez Fabrique Records / 4 plages / 28 minutes environ

Pour aller plus loin

- album en écoute et en vente sur bandcamp :

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