Publié le 15 Octobre 2022

Gammelsæter & Marhaug - Higgs Boson

  Rassurez-vous : je ne vais pas vous entraîner dans un cours de physique des particules, j'en serais d'ailleurs incapable... Voici deux particules humaines, norvégiennes, créateurs d'un univers fascinant. Runnild Gammelsæter surprend par sa voix, dont elle joue en prêtresse, en inspirée. Elle manie aussi la guitare, le piano et l'orgue numériques, les cloches, et s'occupe des traitements. Lasse Marhaug est à l'électronique, au synthétiseur, aux objets et au montage. C'est leur deuxième disque ensemble, le premier, Quantum Entanglement, remontant à 2014. Une rencontre décisive les fit se retrouver à nouveau en 2019, à l'occasion d'un concert spécial dans une église d'Oslo. Depuis, il ont accumulé des matériaux débouchant sur ce disque inspiré aussi bien par des cinéastes japonais du structuralisme expérimental que par les illustrateurs français Philippe Druillet et Jean Moebius Giraud, deux créateurs d'univers de science-fiction décalés, visionnaires, ou encore par des photographes de paysages. Je vous passe d'autres références très pointues, sauf une autre, littéraire, au Jeu des perles de verre de Hermann Hesse, pour un processus d'association utilisé par les deux artistes.

   Huit titres entre presque trois minutes et presque dix constituent ce "Higgs Boson", d'emblée très étrange. "The Stark Effect" se développe autour de la voix démultipliée de Runnild et d'une autre voix gutturale, spectrale. La partie vocale mêle longues trainées éthérées et cris, éructations quasi animales. Nous voici en communication avec le Mage, "The Magus", qui est plutôt une mage, entre incantations et murmures. Une pulsation électronique sourde rythme cette vaticination dans l'infra-langage. Tout à fait dépaysant et très impressionnant. Une percussion lourde ouvre le mystérieux "Static Case". Des voix déformées incantent l'espace. On est entre messe mystique et sabbat goyesque. Les "Ondes de Fase" nous plongent dans un océan électronique saturé de voix comme de milliers d'esprits errants aux limites de l'aphasie : prodigieux voyage dans un univers halluciné ! Des "Forces" se déchaînent dans le titre cinq, déchiré de l'intérieur, parcouru de déflagrations prolongées. Titre magnifique, qui fournirait une belle bande-son pour les dérives dessinées de Druillet, tant les voix sont de plus en plus fantastiques. On imagine des créatures se déformant à vue, monstrueuses et terriblement là à nous guetter dans le noir, au bord de l"apocalypse.

   "Propeller Arc" est une véritable Babel des langues, un oratorio pour langues étranges, qui donnent une impression de connu (du grec, de l'allemand, etc.) tout en étant d'un ailleurs indéfini. Puis survient une montagne magique, un orgue déferlant accompagné de vents de poussières : les voix sont incorporées, balayées, réduites pour un bref moment au silence divin. Le septième titre renvoie à nouveau à la physique, le "Hadron Collider" étant l'accélérateur ou collisionneur de particules du CERN. L'idée est celle de collisions entre des univers : entre le monde instrumental, électronique et bruitiste d'une part, et celui des voix. Musicalement, l'intérêt réside dans la résistance des voix aux lourdes vagues écrasantes d'une sorte de métal épais. Rien n'arrête les voix ordonnatrices du monde. Alors surgissent "These questions", effrayantes déflagrations  de drones râpeux, comme si la matière respirait dans un mouvement de désintégration / volatilisation. Une voix seule survole ce cauchemar de science-fiction, puis une seconde, d'autres encore, chantantes ou chuchotantes. C'est peut-être la matière qui s'exprime, la Matière des champs gravitationnels qui est Esprit, enfante l'illusion de Vie : il n'y a rien d'autre que ce continuum, toujours susceptible de susciter les Voix primordiales et éternelles. Grandiose !

Un disque magistral d'une beauté noire, envoûtant d'un bout à l'autre !

Paru en août 2022 chez Ideologic Organ (une maison de disque parisienne) / 8 plages / 44 minutes environ

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Publié le 13 Octobre 2022

Darkroom - Fallout 4

   Le duo Darkroom, né à la fin des années quatre-vingt dix pour écrire une musique de film (Daylight, en 1998), a aujourd'hui plus de dix albums à son actif. Michael Bearpark joue de la guitare et des pédales, et Andrew Ostler manie synthétiseur modulaire et ordinateur. Fallout 4 est le quatrième album de la série Fallout (le numéro 1 sorti en 2001).

   Trois titres longs, entre presque quinze minutes et vingt-cinq minutes. Et pas une seconde d'ennui pour cette musique ambiante, atmosphérique, qui utilise intelligemment l'électronique pour nous plonger dans un univers sans cesse changeant, rythmé, chaleureux. Le premier titre, "It's Clear From the Air", commence par une belle introduction en glissendis superposés, doucement pulsés : c'est lumineux, tranquille, et vous voilà emportés dans un voyage coloré zébré de crissements de guitares, ondulé par les vagues de drones, de claviers et de guitare qui ne cessent de surgir. Quinze minutes de plaisir sonore !

 

Darkroom par Rob Blackham

Darkroom par Rob Blackham

   Le second titre, "Quaanaaq (Parts 1 & 2)", le plus long, part sur des phrases de guitare en boucle sur un fond de drones épais. D'une atmosphérique plus noire, il se développe lentement autour de textures plus troubles. Après trois minutes, un double battement percussif, l'un sous forme d'une sorte de jappement, fait décoller le morceau, de fait pas très éloigné d'une techno ambiante bientôt soutenue par une batterie synthétique, ou de la musique d'un groupe comme CAN, dont l'ingénieur du son des Lost tapes du groupe, Jono Podmore, a assuré la mastérisation de l'album. La matière sonore s'enfle, se tord en boucles obsédantes, dans un flux qui ralentit autour de treize à quinze minutes, pour se recharger de lumières cosmiques vacillantes et repartir sur un rythme apaisé en décrivant de grands cercles grondants dans lesquels se lovent les notes de guitare et des éclairs. Toute cette seconde partie est une comète hantée d'une vie minuscule et superbe, la guitare dansant très doucement dans les nuages lourds plombés de brèves zébrures. La grande classe, avec une fin extatique !

  Le dernier titre, "Tuesdays Ghost", est une longue dérive de guitares en virgules lumineuses, sur un fond cyclique de drones, ou inversement, le tout ponctué d'un battement profond plus ou moins espacé. On entend aussi des déformations électroniques de voix. Les sons graves montent, tournoient dans un ciel de plus en plus sombre. On est frappé par l'énergie farouche de ce flux parcouru d'incidents sonores, d'épaississements noirs, au tranchant trouble. C'est une musique exaltante, bouillonnante, au bord de l'explosion, qui pourrait durer toute la nuit. Du post-rock flamboyant, somptueux !

   De quoi ouvrir nos nuits sur l'énergie infinie. Un disque inspiré magnifique.

   

Paru le 25 août 2022 chez Expert Sleepers  /  3 plages / 42 minutes environ

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Publié le 8 Octobre 2022

Madeleine Cocolas - Spectral

    Compositrice et productrice australienne, Madeleine Cocolas crée dans le domaine des musiques ambiantes, électroniques. Pour ce disque, elle a utilisé des sons capturés dans son environnement immédiat, constituant ainsi ce qu'elle appelle un journal personnel. Surprise de la beauté de ces sons, elle s'est mise à sentir les liens qui les unissaient, les attiraient les uns vers les autres. Aussi a-t-elle créé des couches par-dessus, pour exprimer certaines émotions déclenchées. "Spectral" est un voyage émotionnel lié à l'immobilité profonde, l'observation et une perception attentive.

   J'étais conquis dès le premier titre , "A memory, Blown Out" (Une mémoire soufflée). Une voix, des voix, s'élèvent très haut sur un fond léger de drones : une beauté envoûtante, comme dentelle diaphane emportée, soufflée. Dès lors, j'étais avec elle, à côté du piano de "Enfold" (Enveloppé(e)), dans un monde calme, intime. Bien, si bien. La musique laisse venir la "Presence" : drones ronflants en sourdine, phrases aquatiques de piano, tout un univers sous-marin, englouti, qui remonte vers la surface dans un flux intense, pour nous recouvrir d'une fine pluie électronique. Au début de "Northern Storm", quelque chose cherche le contact, obstinément, ce sera la marque distinctive de cet orage magnétique aux textures faillées, scintillantes. Dans l'explosion prolongée dansent des mélodies veuves, somptueuses dans leur naufrage ralenti.

   On revient au ras de bruits quotidiens, on entend des enfants, avec "And Then I Watch it Fall Apart" Et puis je le regarde s'effondrer). Un piano se tient en avant, à distance des sons, du chant de lamentation noyé dans le mur. Il assiste impassible au déferlement du monde. Il résiste comme il peut, avalé lui-aussi par la puissance de ce qui ne cesse de surgir et qui va tout recouvrir... "Resonance" donne sa chance à nouveau au piano, témoin privilégié. La voix du premier titre est revenue, elle hante la pièce de son chant éthéré. Encore un titre magnifique, une incantation frémissante soutenue par un très léger battement. "In Waves" prolonge le titre précédent par une promenade mélancolique au pays des sons, avec toujours le piano au premier plan. La guitare de Anthony Cocolas ouvre et scande le dernier morceau, "Rip", avec de brefs accords en boucle, tandis qu'à l'arrière-plan vit l'autre monde, en plein surgissement invasif, au point de menacer la guitare de vaporisation - elle réapparaît brièvement à la fin.

   Un très beau disque d'ambiante sensible.

Meilleurs titres : "A Memory, Blown Out" (1), "Presence" (3), "Northern Star" et "And Then I Watch it Fall Apart" (4 et 5), "Resonance" (6)

Paru en juillet 2022 chez Room40 / 8 plages / 41 minutes environ

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Rédigé par Dionys

Publié dans #Musiques Ambiantes - Électroniques

Publié le 7 Octobre 2022

Steve Reich - Runner / Music for Ensemble and Orchestra

HyperReich

   Deux premières mondiales pour deux œuvres de même forme, en cinq mouvements fondés sur différentes durées de note. Runner est pour un grand ensemble de vents, percussions, pianos et cordes, tandis que Music for Ensemble and Orchestra est un concerto grosso avec vingt solistes et deux vibraphones et deux pianos. Les deux pièces ont été enregistrées en concert par le Los Angeles Philharmonic sous la direction de Suzanna Mälkki.

Deux pièces en forme d'arc. Tendues vers quelle(s) cible(s) ?

  La splendeur harmonique de Runner (Coureur - ne l'oublions pas...) frappe dès le premier mouvement. Une immense plénitude sonore, une profondeur scandée, mais la pièce change à vue, implacablement rythmée par la pulsation. Comme son titre l'indique trop, elle court, sans jamais s'attarder, passant en revue les paysages sonores reichiens. Suit un deuxième mouvement cristallin, nébuleux, un mouvement lent d'abord guilleret, puis au bref approfondissement élégiaque. Nous voici déjà au quatrième mouvement, presque sur le point de s'envoler, mais toujours la pulsation emporte la pièce. Rien n'a le temps de vraiment s'installer. Cette pièce est symptomatique de notre société occidentale qui court, court ... pour courir. Ce cinquième mouvement, pourtant, que de beautés frémissantes, de beaux gestes orchestraux qui font oublier les frustrations précédentes. On a rarement entendu les cordes aussi vibrantes chez Steve, le temps semble se dilater, enfin, et c'est toute la fin, d'une stupéfiante beauté, comme un immense orgasme distendu. Courir pour en arriver là, oui ! 

   Music for Ensemble and orchestra atteint une densité impressionnante dès son premier mouvement grandiose, assez inédit dans l'œuvre de Steve. Du Steve Reich lyrique, qui se lâche, se laisse aller à la fresque énorme dans le deuxième mouvement, caricaturant certaines déformations sonores d'œuvres antérieures. Du Reich grand spectacle symphonique, qui se replie sur un troisième mouvement plus convenu et s'englue dans un quatrième mouvement assez inégal, trop bruyant dans son enthousiasme rutilant. Enfin, le cinquième mouvement semble se poser, comme s'il vaporisait ses éclats antérieurs pour atteindre autre chose, et là c'est splendide, émouvant, mais la pulsation emporte tout dans une gymnastique aussi intense que vide. Les accalmies laissent espérer un rétablissement, puis on nage dans un concentré reichien...avant une longue coda assez belle en ce qu'elle dissout toute l'emphase précédente. On en arrive au point où l'œuvre... devrait enfin commencer. La flèche une fois décochée, on a comme des gamins suivi sa trajectoire dans les hauteurs grandioses, et puis on l'a perdue, on a entendu qu'elle glissait en s'affaiblissant dans une contrée inconnue.

   Il y a longtemps déjà que Steve Reich construit des pièces courtes, concentrées, parfois éblouissantes, décevantes en raison même du dogme de la pulsation présidant à leur course brève. Aussi les pièces sont-elles des surfaces changeantes comme les images de la télévision, sans point pour s'accrocher. Tout défile dans un cortège animé, chatoyant : on reconnaît tout, étonné lorsque de nouvelles couleurs, de nouveaux gestes, esquissent un autre Steve Reich. On voudrait lui dire de développer, de pousser la porte de l'inconnu, et l'on reste sur sa faim, sauf en de rares moments arrachés au continuum irréversible, comme la fin de Runner, d'une exemplaire réussite.

   Runner est à mon sens bien supérieur à Musique pour Ensemble et Orchestre, véritable catalogue parfois proche de la musique de film (la fin insupportable du premier mouvement, tout le début du second, et la lourdeur de la suite..). Les deux cinquièmes mouvements sont les plus réussis, lorsque l'esthétique du plein à tout prix cède la place au rêve, à la vacuité, à une détente étrangère.

   Bien sûr, tout ceci est écrit par un reichien enthousiaste, immergé dans les œuvres du Maître depuis fort longtemps. Et qui a toujours dans les oreilles ces immenses chefs d'œuvre que sont, dans le désordre, Music for 18 Musicians (1976), The Desert Music (1984), Different trains (1988), Piano Phase (1967), Four Organs (1970), Drumming (1971), Six Pianos (1973), Tehillim (1981), Electric Counterpoint (1987), City Life (1995), Proverb (1995), WTC 9/11 (2011)...

Paru fin septembre 2022 chez Nonesuch, l'éditeur de Reich depuis 1985 / 10 plages / 36 minutes

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Publié le 6 Octobre 2022

Mannheimer Schlagwerk - The Numbers are Dancing

   L'Ensemble de percussion de Mannheim (Mannheimer Schlagwerk) a déjà vingt-sept années d'existence. Ce disque, sorti à la fin de 2021 - j'ai failli passer à côté !, est celui de leur vingt-cinquième anniversaire. Pour l'occasion, le directeur de l'Ensemble, Dennis Kuhn, a réuni quatre compositeurs, dont lui-même, avec l'idée de partir du Mallet Quartet de Steve Reich pour explorer de nouveaux territoires musicaux. D'où le sous-titre, "New Works for Mallet Quartet". Dennis Kuhn signe le premier titre, "Leon's House (Epitaph for a friend)"; le pianiste suisse Nik Bärtsch, bien connu chez ECM, le second, "Seven Eleven". Le guitariste américain Stephan Thelen a écrit les trois et quatre, "Russian Dolls" et "Parallel Motion" : il est également mathématicien, ce qui n'est pas étranger à notre affaire ! Enfin, l'allemand Markus Reuter, qui a touché de très nombreux genres, complète le programme avec une pièce en trois parties intitulée "SexGott".

   J'avais repéré l'album, emporté par le torrent des nouveautés et comme trop souvent vite recouvert : tant des musiques, et on a beau en écouter beaucoup, trop, moi le premier... Je suis heureux de lui donner sa place ici, au moment où le grand Steve sort  "Runner". On n'en finirait pas de mesurer l'impact du renouveau qu'il a impulsé vraiment partout.

   C'est un album généreux, à déguster. L'élégiaque premier titre nous prend presque au dépourvu : un tel moelleux dans les frappes des maillets sur les vibraphones et marimbas ! Et puis la source rythmique, bellement jaillissante, qui n'empêche pas une attention à l'autre monde. Il y a là des moments magiques, troublants, dans ce voyage glissant au pays des Morts... qui se réveillent, je vous le jure ! Magnifique début ! La composition de Nik Bärtsch, au tricotage très serré, paraîtra un peu ennuyeuse si elle ne produit pas une légère hypnose en passant d'un cercle à un autre ; ses couleurs éclatent dans le dernier tiers, elles se méritent, avec des accélérations très reichiennes. Une sacrée course...

    Les deux compositions de Stephan Thelen sont le cœur vibrant de ces danses de nombres. Marimba et vibraphone sont renforcés par l'orgue et la clarinette sur l'euphorisant "Russian Dolls" (titre 3). C'est un enchantement qu'apprécieront tous les Reichiens ! Quant à "Parallel Motion" (titre 4), avec deux percussions en renfort de la base marimba / vibraphone, c'est une pièce frémissante emportée par la cavalcade irrésistible des percussions, avec un très beau moment quasi méditatif lové dans le deuxième quart.

    Les dieux du sexe sont convoqués pour la dernière partie du disque. "Sexgott" se décline en "I. Mars", "II. Venus" et "III. Eros", ce qui me paraît corroborer ma lecture de la musique de Steve Reich dans un article que j'avais titré "Le Triomphe d'Éros". Trois pièces miraculeuses de grâce tintinnabulante : un éros apaisé loin des grandes fugues et des ivresses spectaculaires, à contre-courant, tel un ascète concentré sur ses petits tournoiements.

Mes titres préférés : le 1, "Leon's House" et le 3, "Russian Dolls", puis le 4, "Parallel Motion".

   Un grand disque de percussions précises et bien remontées.

Paru en décembre 2021 chez Solaire Records / 7  plages / 60 minutes environ

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Publié le 28 Septembre 2022

Radboud Mens - Continuous Movement
Radboud Mens - Continuous Movement

   Radboud Mens ? Sous ce nom énigmatique (pour moi en tout cas), se cache un artiste sonore et compositeur qui travaille depuis 1982, qui a produit son premier album de drones en 1995. Depuis de nombreuses années, il conçoit lui-même ses propres instruments acoustiques, ses installations sonores. Il songeait depuis une vingtaine d'années à une sorte d'album total, combinant esthétique glitch, techno minimale, rythmes dub, ambiantes à base de drones. Il en résulte ce double album de seize titres. Fascinant !

   Je n'aime pas tout également. Le premier titre "Conversion" est d'une ambiante glitch peu emballante. Par contre, le titre suivant "Decay (Instant Gratification Mix)" est totalement envoûtant : une techno minimale à ras de drones, du reggae aplati qu'on pourrait écouter jusqu'à la fin des temps ! Le remix suivant "An Enabled Chord", est tout aussi convaincant, une ambiante de drones bien sourds, flamboyant noir dans les ténèbres piquetées de glitchs légers et de sons percussifs. "Cyclic Form (Remix)", conforme à son titre, est une longue traversée paresseuse de paysages arasés. Je préfère le suivant "Tongue (Remix)", une techno ambiante presque radieuse dans son implacable sérénité. "Convolution" a un côté buddien, en dépit des glitchs dansants, puis des éclats enchâssés dans la matière sonore mouvante, de plus en plus mystérieuse au fil de la pièce avec ses molles circonvolutions. Suit un "Continuous" très techno-dub, micro frétillant dans sa robe rapiécée : séduisant ! L'atmosphérique "Polyrythmic Ambient Drone (Remix)" ferme ce premier album avec une composition délicate, élégante, en apesanteur parfois : sur un tapis de vagues ondulées bien rythmées en douceur naissent de courtes virgules scintillantes sans cesse renaissantes. Très belle fin !

   Le second disque est nettement plus ambiant, avec parfois de curieux effets, comme dans "Release", qui prend des allures de raga indien, tant le riche bourdon libère des harmoniques chatoyants. "Start Again" élève sur les ruines d'un paysage sonore une forte pulsation hypnotique, dans un brouillard de textures discrètement exotiques. J'avoue que le rutilant "Again" me paraît très convenu. Passons. "Movement (Remix) " ne me séduit pas plus... Quant à "Again (Reprise)"... je me tais !

   Bref, deux disques qui à mon sens auraient pu fusionner en un, en gardant du deuxième "Modular", "Release" et "Start Again", et presque tout le premier, sauf le premier titre. Mais ce n'est pas à moi de refaire l'édition. Le chef d'œuvre, c'est "Decay (Instant Gratification Mix)", puis "An Enabled Chord (Remix), "Tongue (Remix)" et "Continuous", "Polyrythmic Ambient Drone (Remix)"...

Paraît le 10 septembre 2022 chez ERS Records /  2 cds / 16 plages / 57 + 47 minutes environ

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Publié le 27 Septembre 2022

Richard Carr - Landscapes and Lamentations

   Harmonie et tonalité : sans complexe !

    Richard Carr a tout de l'explorateur. Musicien, il est aussi bien compositeur et improvisateur que multi-instrumentiste, jouant du violon surtout, mais aussi de la guitare et du piano. Ses goûts musicaux sont pour le moins éclectiques : il collabore avec des orchestres classiques et joue du jazz avec beaucoup de monde, dont Fred Frith, et s'intéresse au minimalisme, à l'intonation juste, et j'en passe.  ! De plus, c'est un grand marcheur, qui a parcouru les chaînes de montagne des six continents. Sur ce disque, il poursuit l'aventure commencée avec son disque précédent chez Neuma Records, Over the Ridge (2021) On y retrouve notamment l'excellent quatuor à cordes  American Contemporary Music Ensemble, dans lequel joue un musicien que j'apprécie beaucoup, Caleb Burhans. L'ACMe a joué avec Max Richter, Dustin O'Halloran et Johann Johannsson, et avec bien d'autres, défendant une large répertoire de musique contemporaine.

   Les paysages de l'album auxquels renvoient les titres existent dans un rayon d'une vingtaine de kilomètres de chez lui, dans la vallée de l'Hudson. C'est donc une musique qui revendique un lien avec la nature qu'il aime tant. Six pièces sont composées, six collectivement improvisées.

   "Rainbow Falls", collectivement improvisé, associe un piano pré-enregistré et le quatuor à cordes, pour une lamentation suave, très mélodieuse. "Loop Road" remplace le piano par la guitare. On est conquis par la grâce de cette musique aux boucles délicates et chantantes. Le retour à la tonalité, quand même, a du bon ! "Caleb's lament" est une élégie méditatitve menée par l'alto de Caleb Burhans. L'album devient une collection de pièces de chambre d'une extrême séduction. Avec  des moments plus nettement liés aux styles de la musique contemporaine la plus radicale, comme dans "Gertrude's Nose", dont le tranchant m'évoque certaines compositions de Michael Gordon : un étincelant mini-quatuor bien enlevé ! Suivi par le langoureux "Skytop", qui dessine dans le ciel de merveilleux nuages et s'envole dans les volutes admirables de l'alto et du violoncelle, frangées par les deux violons. Quel sublime paysage ! Les violons en canon, puis l'alto esquissent une photographie sous-marine, semble nous suggérer le sixième titre, "Underwater Photography", le violoncelle lestant l'ensemble de ces traits vifs d'un pizzicato rejoint par l'un des deux autres musiciens. Curieusement, le morceau prend des allures orientales, se termine par un accelerando bousculé.

   "Ice Caves" renoue avec la veine élégiaque, magnifique quatuor, des étincellements  en bouquets d'une confondante douceur... Sur "Butterville", on retrouve le violon du compositeur, pour un morceau gentiment rythmé proche du folk. Pas le meilleur selon moi... Je préfère le beau "Rushing Kill" (le compositeur précise que "kill" dans ce contexte signifie "rivière" ou "ruisseau"), piano liquide et violon coloré, animé, dansant au-dessus de la surface du flot changeant, avec des moments mystérieux lorsque le ruisseau se dérobe. Encore un quatuor à la fois énergique et rêveur, c'est "Castle Point", dont l'avancée irrésistible a un petit côté reichien : superbe !"Powerline", composée d'après une danse méditerranéenne en 11 / 8,  se tord et se contorsionne avec la suavité  insidieuse de la danse de Salomé... Le disque se termine avec "A Cabin in the Woods", allusion à une connaissance du compositeur qui vit dans ce genre d'habitation. L'auditeur européen pensera peut-être à Henry David Thoreau?. C'est une ballade tranquille, avec la guitare très folk et le violon songeur : pièce conclusive idéale.

   Un très beau programme, pour vous réconcilier avec la musique instrumentale d'aujourd'hui, lorsqu'elle ne joue pas à l'innovation forcenée et ne prétend pas à des compositions mathématiques... pas toujours convaincantes pour l'oreille !

Paru en juillet 2022 chez Neuma Records / 12  plages / 51 minutes environ

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Publié le 22 Septembre 2022

Greg Davis - New Primes

   Imaginez une musique fondée sur les propriétés de composition des nombres premiers... Vous commencez à avoir mal à la tête ? Rassurez-vous, je ne rentrerai pas dans tous les détails. Rappelons que la musique a toujours été cousine des mathématiques, que cela plaise ou non. Le musicien électronique Greg Davis, originaire du Vermont, tire de ces séquences de nombres un réseau de tons sinusoïdaux purs. Le fondateur de la maison de disque Greyfade a découvert Greg Davis en 2016 dans la compilation The Harmonic Series (cf l'un des disques de cette compilation en plusieurs volumes, où il est question de Greg Davis et de la composition "Star Primes" qui l'a impressionné), consacrée par le label Important Records à l'intonation juste. L'utilisation d'ensembles de nombres premiers est apparue au musicien comme un moyen de développer des relations et des intervalles d'accord d'intonation juste et il travaille dans cette direction depuis 2008. Greg Davis précise : « Je commence par choisir une fréquence fondamentale pour chaque pièce et je multiplie cette fréquence par chacun des nombres premiers dans une séquence donnée pour déterminer les harmoniques au-dessus de la fréquence de base ». Les titres des pièces renvoient simplement au nom de l'ensemble des nombres premiers utilisé.

   Musique d'essence abstraite, et pourtant troublante. Des drones, des sons sinusoïdaux, c'est-à-dire pour notre oreille des sons en allée, qui planent et vrombissent doucement dans un halo d'harmoniques, traçant des courbes sonores très pures, presque suaves. Cette musique nous donne une idée de l'impalpable, de l'ineffable, tellement elle semble loin des contingences matérielles et humaines (ce qui n'est pas le cas : les ordinateurs travaillent, le compositeur est intervenu...). Chaque pièce a son atmosphère propre. Si "Sophie Germain" est à tous égards une épure, "Irregular" produit des tons plus troubles, donne une plus grande impression de profondeur, d'épaisseur, animé par des battements imperceptibles et des superpositions qui dramatisent le cours de la composition. "Proth" est plus grondant, plus nettement ondulatoire, parcouru par une pulsation vrillante.

   Avec "Pierpont", le bourdonnement des graves s'intensifie, la musique plonge dans un abyssal inquiétant. Certains sons s'élèvent de ce fond pour pulser longuement en des dissonances radieuses. "Cullen" s'envole très vite en effritements battants, porté par un puissant courant de graves, puis envahi de résonances troubles en longues ondulations scintillantes. Le dernier titre, "Euclid", repose sur des superpositions, des différences rythmiques sensibles. La composition foisonne, vertigineuse, littéralement saturée par les harmoniques dans tous les sens, au point de provoquer une sensation d'arrachement.

   Cette musique, non seulement nous enveloppe, mais elle nous absorbe et nous nie, dépouillée d'affects, ce en quoi elle est paradoxalement reposante... et envoûtante ! On ne peut s'empêcher en l'écoutant de penser aux compositions d'Éliane Radigue, quoique cette dernière joue davantage sur la durée et sur l'attraction subtile exercée sur l'auditeur vraiment attentif, alors que la musique de Greg Davis nous envahit, s'impose par sa densité lancée dans la nuit infinie.

Paraît le 23 septembre 2022 chez Greyfade / 6 plages / 39 minutes environ

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- Rien sur les plates-formes, il faut vous contenter de bandcamp...

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