Publié le 22 Mars 2022

Ale Hop - Why Is It They Say A CIty Like Any City ?

   L'artiste expérimentale d'origine péruvienne Ale Hop (pseudonyme de Alejandra Cárdena) travaille à Berlin. Elle a commencé sa carrière dans les années 2000 à Lima, sur la scène underground, où elle a participé à des groupes aussi bien pop, punk, que de musique électronique. C'est pendant un périple en Amérique latine, dans un contexte de confinement et d'immobilité, qu'elle a lancé des messages postés dans différentes villes à treize musiciens d'un peu partout, qui ont relevé le défi en lui répondant par des collaborations sonores. Elle a reçu ainsi des enregistrements de terrains, des drones de violoncelles, des percussions de bouche, des boucles électroniques, des rythmes et des voix arythmiques. Elle a assemblé, superposé, tordu, transformé ces matériaux, d'où résultent les six vignettes de l'album Why Is It They Say A City Like Any City, en s'interrogeant, nous dit-elle, sur le lieu, la circularité, l'enracinement et l'expérience. Elle a voulu, derrière cette expérimentation, utiliser la géographie comme outil de mémoire et d'imagination pour faire émerger de nouveaux paysages sonores.

Ale Hop par R.S.Z.

Ale Hop par R.S.Z.

   C'est cette dimension de paysages sonores qui m'a séduit très vite. Des paysages moins abstraits qu'on pourrait le penser, vivant chacun de leur propre vie, d'une géographie intériorisée. La première vignette, "The Mountains That Eats Men" (collaborateurs sonores : Raul Jardin et la marocaine Sukitoa o Namau), mélange synthétiseur déraillant ou haché et voix synthétisée délivrant un message ou complètement désossée de manière répétitive. Je pensais curieusement à certains morceaux du groupe Gong, pour un onirisme très fin, les spirales écrasées de boucles translucides, un vague côté pop psychédélique discrètement rythmée. Une très belle entrée dans l'album ! "Mayu Islapi" (collaborateurs : Ana Quiroga, Fil Uno et Ignacio Briceño) unit drones de violoncelle, synthétiseurs et électronique dans un chant envoûtant d'après la composition andine éponyme, mélodieux, autour de boucles alanguies, profondes, rythmées en profondeur. Lorsque la voix de Fil Uno se met à chanter à l'arrière-plan, on est à la confluence des musiques traditionnelles et expérimentales, d'autres voix tissées autour de la première constituant une polyphonie raffinée évoluant entre le synthétiseur aigu d'Ana Quiroga et les drones de synthétiseur de Ignacio Briceño.  La mexicaine Daniela Huerta (sons de terrain, échantillons, synthétiseurs) et Manongo Mujica (udu - percussion idiophone du Nigéria en forme de jarre - et voix percussives) ont collaboré au troisième titre, "Latitud 0", qui nous entraîne dans une contrée maritime équatoriale : bruit des vagues, instruments traditionnels, chants tribaux. Dépaysement garanti avec des voix déformées, des chuintements réverbérés, une atmosphère magique peuplée de miaulements, d'esprits, de cascades lumineuses !

Lettre envoyée pour le titre "Mayu Islapi"

Lettre envoyée pour le titre "Mayu Islapi"

   "They Thought of Themselves" (collaborateurs : l'australienne Felicity Mangan, sons de terrain et synthétiseur et KMRU, alias de Joseph Kamaru de Nairobi - présent sur l'album Touch paru en 2021 -, sons de terrain et synthétiseur) nous plonge dans une ambiante aérée : oiseaux, murmures de drones, électronique vaporeuse évoquent une intériorité paisible, chaude, voluptueuse, parcourue de courants sourds. "Chiapas Y Phinaya" (collaborateurs : Conceptión Huerta, enregistrements de terrain et bandes magnétiques et Tomas Tello, sons de terain et charango, sorte de guitare des populations andines) est construit sur de brèves séquences montées de manière hachée, donnant l'impression d'une fête foraine qui aurait déraillé, rythmée par de fines percussions étincelantes, puis déchirée d'éclats zébrés, travaillée par des nappes électroniques sourdes. Tout à fait incantatoire, ce Mexique et ce Pérou (Phinaya est une ville du Pérou) de la mémoire ! L'album se termine avec "Once Upon A Time" (collaborateurs : Elsa M'Balla, voix, synthétiseur et échantillons, et l'artiste multimédia chilienne Nicole L'Huillier aux échantillons percussifs), titre bouillonnant, aux percussions bondissantes sur la voix grave et rocailleuse d'Elsa, parfois démultipliée, réduite à des fragments très courts, au synthétiseur diaphane : comme un conte mystérieux, immémorial, enchâssé dans un faisceau de splendeurs irisées, qui s'efface pour laisser la place à une traînée méditative.

   Merveilleuses vignettes intemporelles : six microcosmes finement ciselés pour exprimer l'infinie variété du monde !

Lettre envoyée pour le titre "Once Upon A Time"

Lettre envoyée pour le titre "Once Upon A Time"

Paru en février 2022 chez Karlrecords / 6 plages / 39 minutes environ

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Publié le 17 Mars 2022

Hommage à Harold Budd (1)

   Discographie (très) sélective (1)

   Harold Budd (1936 - 2020)... N'attendez pas une biographie, Wikipedia en propose une, et l'excellent site Neosphères évoque très complètement l'ensemble de la carrière d'Harold, y compris les débuts que je connais mal : je vous y renvoie. Ce sera donc une discographie choisie, subjective, féroce parfois, plutôt chronologique, mais pas toujours (voyez le début !).

   Harold fait partie de mon univers sonore depuis si longtemps que j'ai l'impression curieuse d'être un peu Harold Budd ! Non pas que tout me plaise chez lui : l'œuvre est inégale, guettée par une mièvrerie nouvel âge. Mais quand Harold est en forme, il est l'un des très grands maîtres de la musique ambiante, de la musique tout court. C'est le cas sur un cd qui rassemble deux disques , The Serpent (in Quicksilver) (1981) et Abandoned Cities (1984). Autant l'album de 1981 est assez médiocre, en dépit de la contribution sur le premier titre de Chas Smith, qui fut son élève à la Cal Arts (California Institute of Arts), et à l'exception du quatrième titre au piano, "Children on The Hill", annonciateur du grand Harold, autant Abandoned cities reste un des grands monuments de la musique ambiante. Je ne peux, au sujet de ce dernier disque, réécouté récemment, que plaider pour une écoute sur une très bonne chaîne hifi, dans une salle suffisamment grande. Même un très bon casque ne rend pas le potentiel renversant de cette musique d'une noirceur abyssale.

De The Serpent (in Quicksilver) : "Children on the hill" (4)

De Abandoned Cities : TOUT ! Les deux longs titres "Dark Star" et "Abandoned Cities"

   Le premier album, en dehors d'un opus de 1971 que je ne connais pas, porte le très beau titre de The Pavilion of Dreams (1978). Déjà produit par Brian Eno sur son label Obscure Records. Même s'il compte parmi les musiciens, excusez du peu, Michael Nyman (au marimba) et Gavin Bryars (au glockenspiel) sur le premier titre, il me paraît aujourd'hui bien douceâtre et soporifique. Seul "Juno", la dernière des quatre pièces, atteint une fluidité vaporeuse malgré tout d'une belle consistance. Piano, vibraphone, marimba, percussion, glockenspiel, harpe, tissent des ondulations délicatement charmeuses.

Ne garder que "Juno"...

   En 1980, c'est le premier album avec Brian Eno, Ambient 2 / The Plateaux of Mirrors. Encore un titre magnifique, et cette fois un album marquant. Le piano (acoustique et électrique) brumeux d'Harold y fait merveille, Brian jouant des autres instruments et réalisant les traitements. Les compositions les plus réussies sont de grandes boucles mystérieuses, parfois discrètement exotiques. Le titre éponyme, au superbe début, n'échappe pas à un certain enlisement, hélas, à l'image d'autres titres très ronronnants.

Meilleurs titres : "First Light" (1) / surtout le chef d'œuvre : "Not Yet Remembered" (6) / "The Chill Air" (7) / "Wind in Lonely Fences" (9) / on peut garder aussi "Failing Light" qui répond au premier titre.

  En 1984, deuxième album avec Brian Eno, produit par Brian et Daniel Lanois, The Pearl. La recette ambiante est au point : l'album est toutefois assez inégal, n'évite pas les langueurs fades. Je m'y ennuie beaucoup. Trop d'évanescence me déprime. Les cinq premiers titres tombent dans les oubliettes. J'ouvre un œil pour "Dark Eyed Sister", bande sonore pour un roman gothique, avec une belle énergie butée, enfin un brin d'énergie dans cet océan d'inconsistance. Ah! Une autre réussite, le titre suivant : "Their Memories", bien décapé, concentré sur le piano et de bruissantes toiles de fond. "The Pearl" est aussi très bon, sobre, vraiment intriguant. Et l'énergie illumine le très beau "Foreshadowed" ! Trop de gri-gri façon forêt tropicale sur le titre suivant, "Echo of Night", très poussif. Et le dernier, "Still return", m'endort et m'agace avec ses touches hawaïennes, ça c'est le pire chez Harold !

Quatre titres surnagent : "Dark Eyed Sister" (6) / "Their Memories" (7) / "The Pearl" (8) / Foreshadowed" (9)

 

En 1986, Harold Budd collabore avec des membres des Cocteau Twins pour l'album The Moon and the melodies. On peut garder le très buddien "Memory Gongs", piano miroitant et toile de fond ambiante. Hélas, dès que des membres des Cocteau Twins interviennent (titres 1, 4 et 7), on sombre dans une pop plutôt affligeante, avec des vocaux à faire fuir. Ailleurs, Budd ronronne, je m'ennuie sur "Why Do You Love Me" (titre 3) et sur le long et poussif "The Ghost Has No Home" (titre 6). Donc...

Ne gardez que : "Memory Gongs" (titre 2)

  

Toujours en 1986, Harold enregistre seul Lovely Thunder, qui commence fort avec le très beau "The Gunfighter", débarrassé des mièvreries et joliesses auxquelles il se laisse parfois aller. Un peu dans le sillage de Abandonned Cities, atmosphère mystérieuse, drones profonds... J'avoue que les synthétiseurs brumeux du second titre, "Sandtreader", ne m'enthousiasment pas : enlisement dans des sables ambiants trop convenus, Harold se plagiant lui-même, un peu comme Philip Glass. Vous me direz que tout ceci était prévisible, après un tel titre. Puis c'est le côté californien d'Harold, encore plus sensible dans le langoureux "Ice Floes in Eden", de la musique à déguster en flottant sur un canapé gonflable dans une piscine de Beverly Hills. "Olancha Farewell" me glisse des oreilles. "Flowered Knive Shadows" me réveille, nuages grondants, piano altier sur une mer mouvante de synthétiseurs : excellent ! Quant à "Valse pour la Fin du Temps", une mélodie magnifique, et ça vole, et ça bouge, un minimalisme ambiant envoûtant ! Le disque se termine avec les presque vingt-et-une minutes de "Gypsy Violin", somptueux, complètement ailleurs. C'est pour des pièces comme celle-là qu'on aime Harold, et qu'on lui pardonne beaucoup, beaucoup... Un album important !

Il nous reste... la majeure partie du disque :

1) "Gypsy Violin" (titre 7) , "Valse pour la Fin du Temps " (titre 6) et "Flowered Knive shadows" (titre 5) et encore "The Gunfighter" (titre 1)

2) par mollesse, vraiment : "Ice Floes in Eden" (titre 3)

(à suivre)

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Rédigé par Dionys

Publié dans #Musiques Ambiantes - Électroniques

Publié le 11 Mars 2022

Nadja / Aidan Baker - Nalepa

   Ne faites pas l'étonné(e) : Nadja est bien sur INACTUELLES, et ce n'est pas la première fois. En 2016, j'avais chroniqué The Perfect World, rencontre entre le duo composé d'Aidan Baker et de son épouse Leah Buckareff avec le groupe japonais Vampillia. Pour ce nouvel opus (un LP), le duo est renforcé par Angela Muñoz Martínez à la batterie. Les trois musiciens ont travaillé ensemble au studio Funkhaus de Berlin, l'ancien studio de diffusion de la RDA, avec ses salles immenses, propices à la réception de cette musique épique, énorme session  enregistrée en direct de plus de cinquante minutes découpées en six plages.

   Cette musique ne fait pas dans la dentelle. C'est de la lave en fusion, entre post-rock éperdu, drone et expérimentale. Le silence, elle lui a coupé le cou, pour le convertir en convoi colossal écrasant tout sur son passage. La batteuse Angela frappe et frappe. La guitare d'Aidan et la basse de Leah déchirent le ciel, incendié. Les trois premières "Funkspiel" ont fait place nette. Les trois suivantes rentrent en ébullition grondante, les drones jouent leur propre partition. L'espace est occupé par des tourbillons que la batterie lacère à coups brefs. Le volcan menace d'exploser, il est bourré de nappes de soufre, l'air est épais et lourd. Est-ce l'entrée de la mer dans l'antre de Vulcain qui va provoquer la déflagration ? L'énigmatique et belle image de la pochette, une Mona Lisa à un œil, masquée et voilée, à la main noire, semble désigner une caverne mystérieuse, à laquelle on accède en suivant le rayon de lumière. Dans l'antre, c'est certain, règnent les démons, ou du moins des forces brutes déchaînées, ce qui n'exclut toutefois pas une lumière rasante, des gémissements presque humains : là sont les antiques Titans, les énergies primordiales, les révoltes irrémédiables. "Funkspiel VI" est la fanfare farouche de ces insoumis de toujours, debout au milieu du volcan-univers, source vive ivre.

    Une session exaltante...

Nadja / Aidan Baker - Nalepa

... que vous pourrez prolonger par l'écoute du Cd enregistré par Aidan Baker tout seul, à la guitare, la basse et la batterie, enregistré un peu plus tard dans le même studio berlinois. Quatre titres, quarante-trois minutes d'une musique plus ambiante, mais non moins foisonnante à base de boucles de guitare et de basse rythmés par une batterie tour à tour sourde, hypnotique. Certains préféreront sans doute ce disque. La musique y est plus subtile parce qu'elle a renoncé à la démonstration de force, aux éclats de l'épopée. On y découvre un Aidan Baker qui mijote ses atmosphères en jouant de ses alambics tel un alchimiste illuminé. Indéniablement du très beau travail, l'intérêt ne faiblit pas tout au long de ces quatre "Radioplay" qui virent peu à peu au délire psychédélique le plus séduisant en fin du deuxième titre ! Quant au troisième, c'est une longue extase peuplée de formes frissonnantes menée par une guitare au calme impérial. De toute beauté ! La dernière partie de "Radioplay" ne déçoit pas non plus : immense crescendo de montées lumineuses sur un fond de drones, comme une apothéose tranquille, en fin de compte, avec une belle part laissée à la batterie plus spatiale qu'on pourrait le penser !

   Deux disques pour croire à la vie éternelle !

LP : Paru en février 2022 chez Midira Records / 6 plages / 52 minutes environ

CD : Paru en février 2022 chez Midira Records / 4 plages / 43 minutes environ

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Publié le 1 Mars 2022

Svarte Greiner - Devolving Trust

   Le Chant des âmes perdues

   Prenez un violoncelle. Mettez-le dans les caves-bunkers de la brasserie Schneider (ruinée par les bombardements) à Berlin. Laissez-vous aller à une méditation improvisée, avec un prolongement électroacoustique. Vous obtenez le premier long titre, "Devolving Trust", fabuleuse dérive sonore dans cet espace humide et creux, au noir passé et à la réverbération magnifique. Musicien norvégien installé à Berlin, qui dirige le label Miasmah recordings, Erik K Skodvin, sous le pseudonyme de Svarte Greiner, revient à la veine de ses deux longues formes des albums Black Tie et Moss Garden, une veine qu'il qualifie de "musique zen pour âmes troublées".

  "Devolving Trust", enregistré en direct. Le violoncelle dans les graves laisse résonner chaque note, déchire le silence énorme. On s'enfonce encore plus dans le sol. C'est une musique désolée, superbe, traversée de zébrures violentes, avec les sons qui ricochent, reviennent. Du drone naturel, impressionnant, dont s'élève au bout de cinq minutes un chant profond en longues lames vibrantes, parsemé de micro gémissements, de craquements, comme un cercueil qui s'ouvrirait pour laisser sortir les morts-vivants, dont les esprits font grincer le bois et dessinent de frêles entrechats. Musique hantée, sépulcrale, respirations et râles dans les caves d'un passé maudit. Tumultueuse résurrection ponctuée de coups d'archets abyssaux pour un monochrome d'une splendeur confondante. Les sons s'enroulent, s'échappent, rugissent, enveloppent l'auditeur dans un manteau de vivantes ténèbres. Les âmes troublées laissent échapper comme des jappements, des petits cris, on dirait des chauves-souris lacérant l'espace clos. Angoisse et déréliction, et pourtant une beauté bouleversante portée par un rythme ample, lent. Tout retournera au noir sur un tapis intermittent de notes percussives très basses, en dépit de plaintes ultimes, d'une révolte farouche.

Svarte Greiner - Devolving Trust

     "Devolve", la seconde pièce, est un peu comme l'écho de la première, dit le musicien, construite à partir de fragments de la performance précédente : « un écho minimal et inversé, creusant davantage dans l'inconnu ». Plus dépouillée, autour de rayures noires, amplifiées, résonnantes, la pièce n'est pas moins réussie que la précédente. La méditation s'intériorise, tout en courbes retournées vers le dedans, grondantes dans un tapis épais de drones opaques. Une grande paix se dégage de cette prière austère, qui ne sort des graves après six minutes environ que pour s'envoler dans des hauteurs voilées. La pièce s'anime alors, théâtre d'un étrange ballet pulsant à basses fréquences tandis que le ciel est parcouru de notes prolongées, d'éclairs immobiles, de battements d'ailes. Tout se met à tournoyer, dans un mouvement hypnotique saisissant qui ne laisse que les drones et un sillage éthéré, comme si des esprits prenaient possession de l'espace avant de disparaître.

   Un disque extraordinaire, d'une beauté épurée, hallucinée.

Paru en février 2022 chez Miasmah Recordings / 2 plages / 43 minutes environ

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   Si vous aimez la musique d'Erik, je vous conseille aussi le disque The Night Hag, en collaboration avec le pianiste Kreng (alias de Pipijn Caudron), musicien belge qui a déjà collaboré avec Erik, mais aussi avec Kaboom Karavan. Une pièce unique de plus de trente minutes, tapisserie ambiante hypnotique, le piano harmonisé de Kreng enchâssé dans les "miasmachines" d'Erik K Skodvin. Paru en février 2021... à prendre en compte pour ma future liste des disques de cette année 21 !

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Publié le 23 Février 2022

Christina Giannone - Zone 7

   Les mauvaises langues diront qu'il n'y a rien de nouveau sous le soleil musical. Je le leur accorde volontiers. Il n'empêche que j'aime bien cet album, auquel je reprocherai plutôt ses courtes trente-et-une minutes. J'aurais aimé entendre d'autres zones... Christina Giannone ne manque pourtant pas de souffle. Ses fresques atmosphériques ont grande allure.

   Cette new-yorkaise crée des mondes sonores qu'elle considère comme des portails de nos expériences vécues, en marge ce que nous connaissons. Trois titres, dont celui retenu pour le disque, réfèrent à des "zones", lieux indéfinis quelque part au fond de nos consciences. Le premier renvoie à un "(pour) toujours", et le troisième, le plus long avec ses dix minutes serait un voyage stratosphérique...intérieur si l'on suit son propos. Toujours est-il que cette musique sombre est emportée par un souffle, disais-je, une fièvre, qu'elle est balayée par des vents cosmiques de particules, des oscillations. Il se passe quelque chose, les énergies strient l'espace, se vaporisent en rideaux de fumées. Écoutée à fort volume, elle a un relief étonnant, comme une sculpture vibrante qui traduirait des batailles invisibles. C'est son côté épique qui me frappe et me séduit, sa radicale noirceur qui, loin d'inciter au pessimisme, nous donne l'idée de forces vives au seuil d'un inconnu mystérieux. N'y cherchez pas des expérimentations, Christina Gianonne utilise les synthétiseurs et l'électronique avec une volontaire simplicité : les volutes sont amples, lentes, denses, saturées de drones, elles nous immergent, nous emmènent, elles sont comme l'émanation d'une transcendance familière partout répandue, jusqu'au fond de nous. Laissons-nous emporter, c'est si pur, pour un baptême d'azur noir.

Paru fin janvier 2022 chez Room40 / 5 plages / 31 minutes environ

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Publié le 20 Février 2022

Christopher Cerrone - The Arching Path

   Je ne perds pas d'oreille le compositeur américain Christopher Cerrone, dont j'ai célébré avec ferveur The Pieces That Fall to Earth paru en 2019. Il a sorti en mai 2021 un autre disque remarquable, The Arching Path. Sorte de carnet de route, l'album enregistre le choc en retour produit par certains lieux longtemps après être rentré chez soi. Comme le disque est accompagné d'un livret très éclairant, je laisserai de côté un certain nombre de renseignements.

Pont sur la rivière Basento (1967) à Potenza / Architecte : Sergio Musmeci

Pont sur la rivière Basento (1967) à Potenza / Architecte : Sergio Musmeci

  The Arching Path (2016), cycle de trois pièces pour piano solo, est lié au pont sur la rivière Basento, à Potenza en Basilicate (Italie). Un pont en béton armé d'une seule travée soutenu par quatre arches en forme de bois de cerf, ce dernier point étant le plus étonnant. C'est le pianiste Timo Andres qui interprète ce cycle magnifique. Le premier mouvement évoque par une note répétée à intensité crescendo la travée unique, soutenue par des éclaboussures harmoniques en strates de hauteur variable : pièce éblouissante par ses boucles dynamiques et sa mélodie courante, diffractée ! Le second plonge dans les eaux, songeur, parcouru de frémissements, d'alanguissements élégiaques. Quelle douceur souveraine, et quelle force lumineuse ! Le troisième, à nouveau s'appuyant sur le pointillisme du premier, semble poser une question insistante, se laisse aller à une contemplation extatique dans un semis d'aigus et d'éclats.

   Suit un deuxième cycle de cinq pièces baptisé Double Happiness (2012, arrangé en 2016), pour vibraphone, piano, électronique et enregistrements de terrain (de son séjour en Ombrie : orages, cloches d'église, gare et campagne italienne ). Pour commencer, un délicieux "Autoportrait" à partir de quatre notes mélancoliques au piano puis au vibraphone sur un fond cristallin de particules électroniques. Le cycle est presque buddien (Harold !), emprunt d'une ambiance délicatement orientale (clin d'œil au mariage du compositeur avec l'écrivain Carrie Sun, d'origine chinoise ?). La deuxième partie de l'Autoportrait est une splendeur de cloches sonnantes et de vibraphone, prolongé par le piano dans le dernier tiers, extraordinaire crescendo minimaliste. Un deuxième interlude ménage une phase de rêverie avant la "New Year's Song", mélodie diaphane agrémentée de bruissements de violon (joué par le compositeur en personne), retombant sur un fragment mélodique répété au piano. Un cycle miraculeux !

 

  I Will Learn to Love a Person (2013), cycle en cinq mouvements, notamment pour piano, percussion à archet, vibraphone et clarinette, est chanté par la soprano Lindsay Kesselman : il s'agit de la mise en musique de cinq poèmes de l'écrivain Tao Lin. Je retrouve le génie de Christopher Cerrone, dont The Pieces That Fall to Earth m'avait enthousiasmé. Quelle musique précise, exquisement expressive ! Je reste rivé au livret, suivant le texte mot à mot, ébloui, en dépit de textes bien inférieurs à mon sens à ceux du disque mentionné ci-dessus.

  Inspirée d'une station de métro dans laquelle le compositeur a passé bien des moments nocturnes, Hoyt-Schermerhorn, les presque huit minutes de cette pièce pour piano solo terminent cet album varié, généreux. C'est une lente dérive, une rêverie au piano d'un dépouillement émouvant, magnifiée par un cliquetis électronique miroitant en direct dans les dernières minutes.

   Le disque splendide d'un compositeur capital. Meilleur disque de 2021 ?

Paru en mai 2021 chez Outburst - Inburst Musics / In a Circle Records / 14 plages / 53 minutes environ

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Christopher Cerrone - The Arching Path

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Publié le 17 Février 2022

Tom Lönnqvist - Aria

   Nocturnes crépusculaires

   Après Noir sorti en juin 2021, le finlandais Tom Lönnqvist sort un deuxième album à nouveau chez Mille Plateaux. Le titre surprendra, s'agissant d'une musique techno minimale. Pourtant, une aria, c'est  « une mélodie de chant généralement continu chantée par une seule personne, accompagnée d'un instrument ou d'un petit nombre d'instruments. » La mélodie est tenue par l'orgue en nappes flottantes, brumeuses, voyez la belle pochette. Mélodie monochrome, avec une note prolongée comme dans le premier titre, "Mauritum", piquetée par le martèlement techno puis envahie de poussières électroniques. Tout retourne au gris. "Monterey" déploie une techno plus radicale, mais bientôt une étrange douceur nimbe le paysage habité d'incidents sonores lovés dans le brouillard d'orgue. Tom Lönnqvist est le peintre musical de la nuit polaire, "Kaamos" en finlandais, d'où une esthétique se refusant aux séductions faciles.

   Indéniablement moins flamboyant que Noir, Aria est plus intériorisé, en demi-teintes, jouant avec une monotonie ascétique comme dans "Serima", le troisième titre. Le remixe du titre 1 proposé par Simona Zamboli en quatrième position vient réchauffer ce début assez glacial par ses outrances, ses stridences. L'espace est déchiré, haché, des voix caverneuses se font entendre comme si nous étions dans l'antre des démons. Haute tension réjouissante ! Et le titre éponyme revient à une brume hypnotique chargée de pluie électronique, l'orgue en retrait dans une aura crépusculaire : c'est de toute beauté, d'une beauté presque diaphane sur laquelle dansent des bribes mélodiques, si bien que je pense soudain, malgré le dépouillement du finlandais, à un artiste comme Pantha du Prince et à sa musique suavement carillonnante. "Hain" est une somptueuse ode à l'indistinction, à l'effacement, le battement techno se fondant dans les nappes d'orgue imprégnées de drones, crépitantes d'étincelles étouffées sur la fin. Avec "Lia", retour à "Mauritum", en plus austère encore, implacable dans sa lenteur peuplée de tournoiements électroniques.

De belles fresques épurées, vibrantes de lumière intérieure.

Paru en janvier 2022 chez Mille Plateaux / 7 plages / 41minutes environ

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Publié le 12 Février 2022

Kiwanoid - enter the untitled

Premier album de l'artiste estonien Kiwanoid (alias Kiwa), enter the untitled rassemble neuf titres composés et arrangés en utilisant uniquement les sons du synthétiseur modulaire Buchla 200  du Studio de musique électronique de Stockholm. Kiwanoid est un expérimentateur sonore depuis les années quatre-vingt-dix, présent dans de très nombreux festivals internationaux.

     Si la musique de l'estonien peut évoquer certains disques de Autechre, elle est un composé audacieux de techno, d'ambiante électronique spectrale, de glitch et d'écriture minimale, offrant à l'auditeur des atmosphères plus variées qu'on ne s'y attendrait de prime abord. L'album commence avec un titre d'allure techno, "black sq fade", , mais une techno aérée, bondissante, émaillée de glitchs : de l'artillerie légère en somme ! Au très techno second titre éponyme, parcouru de vents de drones étonnants, répond l'abyssale et sombre fresque ambiante de "nulifield", le titre cinq. Entre les deux, "deleted scenes" (titre trois) a martelé une techno minimale à partir de bribes vocales répétées, de torsions vocodées ; "kim uri", le titre quatre, a évoqué une musique industrielle désarticulée, peut-être une musique pour un jeu vidéo détraqué. L'univers sonore de kiwanoid rime évidement avec humanoïde : plus trace d'affects, ni de mélodies. Des boucles de tronçons créent une ambiance hypnotique qui peut s'apparenter à une non danse fascinante d'éléments s'autogénérant, comme dans "autotautonaut" : plus d'astronaute dans la fusée, les sons se génèrent ad libitum en déclinant toutes les aberrations monstrueuses (drones, glitchs, craquements, torsions...) qui atterreront le mélomane déboussolé. La paradoxe est que ce long morceau de plus de onze minutes transpire d'une vie interne indéniable, jusqu'à donner le sentiment d'une fragilité émouvante dans la très belle coda dépouillée suspendue dans le vide.

   Le titre sept, "m. valdemar experience" nous invite dans un univers sombre, celui d'Edgar Poe, dont la nouvelle La Vérité sur le cas de M. Valdemar serait le pré-texte. Fantasmagorie nocturne agitée, le morceau nous plonge dans le sommeil hypnotique de ce malade au bord de la mort, retardée par le maintien dans l'état hypnotique. Les songes se bousculent à grande vitesse dans la conscience obscurcie de l'endormi, créant un panorama psychédélique sidérant.  Kiwanoid n'a pas fini de nous étonner. Plus de quatorze minutes pour le titre suivant, "pank-t6h-pil": cette techno proliférante, traversée de courants puissants, saturée de drones énormes, est la bande passante d'un autre monde. La tempête électronique a tout balayé, transformé en motifs intriqués, superposés, en expansion. On comprend mieux le titre : « Qu'entre le non titré (ou le sans titre) », avec une disparition des majuscules jusque dans le nom de l'artiste, qui arbore une combinaison noire dont la seule décoration est l'inscription "nothing". Le titre devient peu à peu un hymne à la destruction finale dans un impressionnant crescendo apocalyptique.

Kiwanoid - enter the untitled

Le dernier titre "haunted trance", le plus court, me donnera le mot de la fin pour ce disque vraiment réussi.

   Un joyau noir de la musique électronique, une transe hantée !

Paru en septembre 2021 chez Force Inc / Mille Plateaux / 9 plages / 1heure et 7 minutes environ

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Rédigé par Dionys

Publié dans #Musiques Électroniques etc..., #Techno et alentours