Publié le 14 Août 2026

Mia Zabelka / Joshua Trinidad / Icostech - Aftershock Vol.3

   Violoniste autrichienne de formation classique active sur la scène expérimentale contemporaine, Mia Zabelka est la compositrice principale de ce troisième disque de la trilogie Aftershock sur lequel on retrouve également le trompettiste chicano-américain Joshua Trinidad et le fondateur du label Subcontinental Records Arun Natarajan, alias Icostech, compositeur indien de formation classique carnatique ayant exploré les territoires rock et métal extrême, qui apporte la touche finale à l'album. Murcof et Bill Laswell font partie des influences qu'il revendique. D'horizons différents, ils ont en commun d'avoir traversé et pratiqué des genres également très différents et de recourir à l'électronique. Les improvisations et motifs de Mia Zabelka ont été enregistrés en collaboration avec Alex Gámez, alias Asférico, producteur et ingénieur du son espagnol.

De la Beauté tumultueuse des Désastres !

   C'est un disque d'emblée sous haute tension, d'ambiante brûlante. "Influx" ne cesse d'imploser et d'exploser, trompette folle, violon déchaîné, électronique comme écrin onirique. On navigue dans des espaces enflammés d'une grande beauté, incantés à la fin du titre par des voix d'outre-monde. "An Ocean divided" parcourt des univers tordus, installe une atmosphère hypnotique de lentes boucles encerclées de poussées synthétiques. C'est superbe ! La musique ne cesse de nous surprendre par ses coloris, ses textures, ses ambiances. "A non existent photographic memory" (titre 3) se permet le luxe d'une phase méditative à base de graves distendus, granuleux, distillant une profonde mélancolie, suivie d'une coda rêveuse.

   "Beyond the impasse", attention, cataclysme ou guerre en cours : le monde est envahi par une épaisse couche de poussières, battu de rythmes célibataires comme si les machines existaient seules, avec la trompette, ce dernier souvenir d'une humanité soufflante, la trompette funèbre, grandiose par-dessus les ruines. Il y a un sens évident de l'épique chez ces musiciens, un épique transcendé par une distanciation qui pare l'ensemble d'une dimension fabuleuse et mélancolique, d'où de longues dérives splendides..

    J'aime bien cette manière de broder sur le vide "A canvas on emptyness" (titre 5). Le vide rayonne, la trompette vient s'y poser comme sur un fil, tout explose sourdement par derrière, dans une sorte de techno jazz post punk parsemé de glitchs. Qu'est-ce que "Terrarium in expanse", sinon un bouquet foisonnant de textures rapeuses, vibrantes de saturations, agitées de soubresauts, avant le lâcher de la trompette divinement mélancolique sur un clapotis de boucles emmêlées ?

   Le dernier titre avant le bonus, "The cosmic divide", nous offre une glissade parmi des mondes mouvants, une promenade onirique embarquée, du Tangerine Dream survolté, magmatique, traversé de vents cosmiques électrisés. Et tout cela peu à peu mangé par des failles internes !

   Le remix d'Icostech, en bonus, donne une des clés de ces univers en décomposition : titré "Rotten Sun" (Soleil pourri), il laisse entendre leur effondrement, leur longue chute fatiguée. C'est le seul titre vraiment déprimant de cet album illuminé et exaltant.

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Pas encore d'extraits à vous proposer en dehors de Bandcamp plus bas.

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Un sacré électrochoc, ce disque éruptif et visionnaire !

Paru le 7 août 2026 chez Subcontinental Records (Inde) / 8 plages / 1 heure et 7 minutes environ

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Publié le 9 Août 2026

Benjamin Fulwood - The Meadow & The Bridge

   Musicien expérimental, compositeur et multi-instrumentiste, Benjamin Fulwood vit depuis une dizaine d'années à Tokyo où « la présence humaine s'apparente moins à une histoire individuelle qu'à un flux. » Cette ville dépaysante de toutes les simultanéités est devenue étrangement séduisante pour le musicien qui a écrit pour elle, d'une certaine manière, ces deux longues plongées de chacune autour de dix-neuf minutes. Avec son saxophone ténor, sa clarinette et l'électronique, il chante la densité, les multiples trajectoires croisées, superposées, qui composent la vie d'une ville jamais en repos, où l'individu n'est plus qu'une simple silhouette dans un décor grandiose, surdimensionné.

Pastorale post-moderne pour Tokyo, Ville-Univers

   Ne lisons pas le premier titre, "The Meadow, Softly Bloomed with Celery and Violets" (La prairie doucement fleurie de céleri et de violettes) comme une antiphrase ironique ou amère. La ville, si elle est tension constante, bruits, est aussi libération de soi dans ce mouvement incessant des gens et des transports. Pour celui qui l'écoute, elle tient lieu de prairie émaillée de fleurs, ce lieu commun de la poésie pastorale des XVII et XVIIIe siècles. Elle est bruissante de glissements, traversée de courants puissants que l'électronique magnifie. Ce sont les fleurs du vingt-et-unième siècle, tous ces clignotements de clameurs, ces montées et descentes, on ne sait plus si c'est le Paradis ou l'Enfer, c'est une ville rimbaldienne, sauvage, une ville firmament, une ville sépulcrale. Des motifs reviennent, obsèdent une trame dérivante, fluctuante. Tout ne fait que passer, trains et métros dans une brume saturée de textures crachotantes, embrasées. La Ville ainsi rendue est comme un bolide lancé dans l'espace, toujours au bord de l'explosion, entouré d'une aura fabuleuse. La musique de Benjamin Fulwood, authentiquement extraordinaire, est une célébration exaltée, un hymne à la Beauté tumultueuse de Tokyo !

« Soudainement se lève, altière,

La force en rut de la matière...»*

     "Over Shinkamejima Bridge" prend son titre d'un pont dans l'est de Tokyo. À la dérive frénétique de la première répond une ambiance d'abord presque vraiment pastorale, tant le bruit de la ville est estompé, réduit à des sortes de sonnailles aplaties. Mais s'invitent peu à peu des vibrations machiniques de marteaux-piqueurs, des sifflements. On semble être dans un quartier industriel. Benjamin Fulwood métamorphose ce milieu en liant le tout par des spirales de synthétiseur qui nous élèvent peu à peu. À bonne distance, les sons tournent dans l'air du soir, comme dirait Baudelaire. La musique prend une tournure majestueuse qui lui permet de charrier grondements et bouillonnements emportés par d'énormes vents cosmiques. Elle s'enfle prodigieusement telle une marée colossale, et comment ne pas songer que le Japon connaît intimement tsunamis et tremblements de terre ? L'activité humaine se fonde dans l'activité tellurique, maritime et spatiale. Il règne alors une paix paradoxale, un équilibre des flux dans ces épaisseurs opaques qui se décantent, laissent passer à nouveau des bruits distincts, mais une onde de fond et une mélodie lointaine enchantent ce magma sublimé qui semble alors s'illuminer d' une ineffable et si douce transe extatique !

* Émile Verhaeren, Les Villes tentaculaires (1895)

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  Deux hymnes visionnaires d'une puissance magnifique !

Paru fin juillet 2026 chez A Guide To Saints (/ Room40, Brisbane, Australie) / 2 plages ( la troisième est un condensé des deux) / 38 minutes environ

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Publié le 5 Août 2026

Lawrence English - The Rest Is My Ghost

   Présent par ses disques, par exemple Even The Horizon Knows Its Bounds paru fin janvier 2025, par sa maison de disques Room40 et ses dérivés, mais aussi par son travail d'ingénieur du son sur de très nombreux albums, par son studio Negative Space, Lawrence English est un continent sonore à lui tout seul. Pour son nouveau disque, il a fait appel à une belle pléiade de musiciens et amis, de Chris Abraham à Norman Westberg, pour faire vivre sa musique. On pourra ainsi entendre selon les titres, guitares et percussions diverses, piano, saxophones, trombones, trompettes, un chœur sur trois titres et la voix de Madeleine Cocolas sur trois autres.

  Lawrence English est assez disert pour présenter son album. J'en extrait ces fragments : « C’est une œuvre qui examine comment la nostalgie est instrumentalisée pour occulter les futurs possibles. Récemment, j’ai proposé un terme pour désigner cet usage de la nostalgie érigée en arme : la « nostalgie acide » (...) désigne une projection politique de plus en plus répandue, qui opère sans aucun lien subjectif avec la mémoire qui l’entoure et qu’elle renferme. Telle de l’acide versé sur une surface, cette forme de nostalgie cherche à éroder et à lisser la complexité et la texture du vécu et du désir — ces éléments qui, jusqu’à récemment, guidaient notre rapport à la nostalgie. Au lieu de cela, la « nostalgie acide » efface la texture de l’histoire et dissout les contours du passé ; ce faisant, elle dématérialise l’horizon des possibles qui, par nature, constitue le point de départ de tout futur imaginable. "Acid Nostalgia" est un écran sans rêves, où l’incertitude, l’agitation et l’aspiration sont soumises à la corrosion, désagrégeant et neutralisant la source vive des futurs qui naissent au sein des atmosphères du présent — complexes, chaotiques par moments et chargées d’une ambiguïté particulière. » Mais le disque ne reste pas collé à ces analyses. Lawrence English y investit son parcours personnel, ses propres expériences de la nostalgie, en y intégrant un collage de références variées et de textes d'auteurs interrogeant notre manière d'exister dans le monde. Dans ce cadre, l'échec est accepté comme source de futurs imaginables.

Lawrence English par © Traianos Pakioufakis 2026

Lawrence English par © Traianos Pakioufakis 2026

Aux Ciels obscurs de la Nostalgie...

   Le début est très solennel : trois coups espacés, comme au théâtre, puis deux fois deux moins espacés, avant que le décor se lève, qu'on entende le chœur lointain, des oiseaux peut-être, dans un halo élégiaque ample et lent. Les voix semblent venir d'outre-tombe : entendrait-on peu après s'ouvrir les tombeaux, avec le grondement des morts-vivants ? "Acid Nostalgia" (titre 2) est un mur noir déchiré de brusques traversées, saturé de bourdons opaques et de voix perdues dans le rayonnement abyssal ou sépulcral. Si de petites lumières s'allument dans ces ténèbres grandioses d'une "Eclosion", est-ce l'annonce d'un futur se dégageant du passé informe ? Les voix du groupe The Australian Voices humanisent à peine ce qui s'enfonce à nouveau dans des vents épais. "Sodium Vapour Halo" (titre 4) serait le souvenir des éclairages au sodium de Los Angeles : la luminescence sonore saturée baigne la pièce d'une irréalité presque liquide, à s'y noyer dans ses clapotis,, poursuivis sur "Grey's Shadow". Décidément, Lawrence English se délecte dans les entre-deux. Son monde est crépusculaire, gris, fantomal, traversé d'ombres et rongé de halos. Qu'est-ce qui différencie le futur du passé ? Les deux sont aussi incertains, fragmentaires, au bord du chaos. Le ciel des deux tient en une ligne clignotante, celle de "One Line Sky" dessinée par les architectures de Hong-Kong, confie Lawrence, amenant le coup de tonnerre des falaises d'immeuble barrant le ciel comprimé qui nous emporte dans son vertige  grondant... Sa "Metabolic City"(titre 7) vit d'une vie fragile, menacée de disparition dans cet espace cosmique pour archanges. Un souffle épique saisit "Aerial Cable" envahi d'une brume où se sont abimés les gongs vaporisés, et la voix de Madeleine Cocolas très loin dans l'indiscernable effondrement d'imminences foudroyées. Le sommet de l'album  ! Au milieu de la débâcle, "Hack" (titre 9) exhume le piano de Chris Abraham comme le petit signe fragile d'une humanité en germe. "GhostType", enfin, est la réponse spectrale à l'entrée dramatique de l'album. Plus aérée, la composition esquisse des bribes de mélodie dans un brouillard qui s'effiloche, se lève, peut-être...

   Décidément, Lawrence English se délecte dans les entre-deux. Son monde est crépusculaire, gris, fantomal, traversé d'ombres et rongé de halos. Qu'est-ce qui différencie le futur du passé ? Les deux sont aussi incertains, fragmentaires, au bord du chaos. Le ciel des deux tient en une ligne clignotante, celle de "One Line Sky" dessinée par les architectures de Hong-Kong, confie Lawrence, amenant le coup de tonnerre des falaises d'immeuble barrant le ciel comprimé qui nous emporte dans son vertige  grondant... Sa "Metabolic City"(titre 7) vit d'une vie fragile, menacée de disparition dans cet espace cosmique pour archanges. Un souffle épique saisit "Aerial Cable" envahi d'une brume où se sont abimés les gongs vaporisés, et la voix de Madeleine Cocolas très loin dans l'indiscernable effondrement d'imminences foudroyées. Le sommet de l'album  ! Au milieu de la débâcle, "Hack" (titre 9) exhume le piano de Chris Abraham comme le petit signe fragile d'une humanité en germe. "GhostType", enfin, est la réponse spectrale à l'entrée dramatique de l'album. Plus aérée, la composition esquisse des bribes de mélodie dans un brouillard qui s'effiloche, se lève, peut-être...

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  Aux frontières de la nuit chaotique des possibles, Lawrence English réinvente la nostalgie dans une fresque fabuleuse.

Paraît le 7 août 2026 chez Room40 (Brisbane, Australie) / 10 plages / 40 minutes environ

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Publié le 3 Août 2026

FLOCKS - Lagoon

   Second album du duo atypique que j'ai présenté lors de la sortie de leur premier album, au titre éponyme du nom de groupe, Lagoon comprend trois pièces, les deux premières d'une dizaine de minutes, la troisième de vingt. Si l'influence de Jon Hassell et de sa "Fourth World Music" est évidente, on ne saurait restreindre le disque à celle-ci. Les deux musiciens créent un univers sonore foisonnant entre rituels tribaux et musique expérimentale, grâce aux instruments à vent et à cordes qu'ils fabriquent eux-mêmes, à l'utilisation d'une percussion persane et d'une électronique subtile où les bourdons (drones) sont omniprésents. La liste des instruments employés est impressionnante : saxophone ténor, bourdons d'ondes sinusoïdales et effets, instruments à vents inventés : shakuhachi aux techniques étendues, pan-ney, ney à eau circulaire, corne de grenouille (!!), autres nys,  clarinettes et cors en PVC, pour Werner Durand // daf, kanjira, riq, ghatam, cloches tibétaines, coquilles vénitiennes,  cordes inventées, cithare tubulaire en bambou, électronique, pour Uli Hohmann...

Uli Hohmann & Werner Durand / Photogrphie © Moritz Dittmer

Uli Hohmann & Werner Durand / Photogrphie © Moritz Dittmer

Transhumances débridées...

   "Whirls" (Tourbillons), c'est le plus "Hassel"des trois titres, avec une sorte de trompette-saxo bouchée envoûtante, une percussion bondissante, et un grouillement que la couverture rend assez bien ! C'est un maelstrom d'appels, de grondements, de frottements, comme le nuage sonore dégagé par un énorme troupeau* de bêtes diverses. Des bouts de mélodie dessinant des motifs répétitifs émergent de ce magma dont l'effet est rien moins qu'hypnotique !

   "Tidal" est encore plus immergé dans une trame de bourdons enchevêtrés. Les instruments à vent se relaient pour donner un souffle incroyable à ce miroitement de textures déchirées. Une percussion genre tabla contribue à la dimension hallucinée par son rythme trépidant. FLOCKS crée un courant puissant, celui d'une marée (en effet !) qui charrie et emporte tout sur son passage, les vents prenant par moments l'allure de voix enfouies. C'est profond, chaleureux comme une techno surgie d'une jungle luxuriante.

* Je réalise après coup que FLOCKS, ce sont des troupeaux...

   Avec le titre éponyme, le plus long, les motifs intriqués tressent une trame épaisse, proprement hallucinogène, agitée par une polyrythmie changeante. Les vents chuintent, crachotent, ondulent comme des possédés sur le mille-feuille percussif de Uli Hohman, incroyable chamane inspiré des rythmes extra-occidentaux (Asie-Inde, Afrique-Guinée). Des clochent tibétaines se lovent même dans la partie finale de ce flux formidable, irrésistible marche vers le délire le plus total, qui se met à tintinnabuler extatiquement ! Difficile, alors, de ne pas penser aux compositions les plus hypnotiques de groupes allemands comme CAN ou Amon Düül ! Extraordinaire !

Paru fin mai 2026 chez Karlrecords (Berlin, Allemagne) / 3 plages / 41 minutes environ

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Publié le 1 Août 2026

Driftwood - Maps

    Driftwood est le duo formé par Nick Ashwood, compositeur de musique expérimentale de nipaluna (Tasmanie), et la clarinettiste australienne Aviva Endean, tous les deux à l'harmonium et à l'électronique. Ajoutez les guitares de Nick et les clarinettes d'Aviva. Maps  est leur second album chez Room40, pour mémoire le premier sans titre était sorti en novembre 2025. Le nom du groupe, Bois flotté  en français, signifie avec l'adjonction du titre de l'album Maps "Cartes sur bois flotté", sans qu'il soit précisé si ce sens est voulu par les deux musiciens qui, à l'opposé de la terre, rendraient hommage aux Inuits et à leurs cartes de navigation côtière tactiles sculptées dans le bois. L'énigmatique image de couverture, tout à fait dans l'esthétique du label avec son goût des monochromes, conduit plutôt à l'idée de cartes de pierres...

   Pour Maps, les deux harmoniums sont accordés selon des micro-intervalles. Aux guitares et aux clarinettes, il faut ajouter l'utilisation du synthétiseur modulaire, de pédales d'effets, de guitare électrique et de micros de contact. L'électronique sature l'acoustique de basses profondes et de traitements du signal qui propulsent la musique ailleurs...

Nick, en haut / Aviva, en bas.
Nick, en haut / Aviva, en bas.

Nick, en haut / Aviva, en bas.

   Dans l'humus diapré des rêves...

   Boucle de guitare, bourdon et harmonium ouvrent "The Sky Wide Open", draperie dérivante de sonneries ondulées enrichie d'intrusions harmonieuses. Luxuriance sur un fond minimaliste hypnotique ! "Restless Earth" est scandé par une guitare plus grave qui égrène un accord répété tandis que s'éploient un bourdon et un harmonium tourbillonnant avant l'entrée d'une pulsation synthétique sur laquelle la clarinette dessine de lentes arabesques. Driftwood, en deux titres, impose son écriture serrée entre une ambiante électroacoustique et un minimalisme bourdonnant. Mis à part le très bref "A Clearing" (titre 6), les compositions, entre plus de cinq minutes et quatorze pour la dernière, prennent le temps de camper des atmosphères prenantes.

  Toujours la guitare en ostinato égrené, un bourdon très profond, et l'harmonium au chant comme irisé, c'est "From Star to Star", un peu comme un appel, une sirène dans l'espace envahi par la clarinette en volutes éperdues. On s'accroche à la guitare, à sa rythmique tranquille, avec l'impression d'être dans un raga indien, hors du temps. La merveilleuse clarinette d'Avea danse doucement sur le fil obstiné de la guitare et les dorures vibrantes de l'harmonium en arrière-plan. Les guitares se répondent sur "Dreaming North (titre 4), créant peu à peu un effet de cloches que les harmoniums soulignent de leur chaleur harmonique. Le rêve se lève du bruissement des saturations allongées. Juste avant le magnifique "Where You Are the Wind Stirs", presque neuf minutes de lente dérive dans l'irréalité des textures enchevêtrées, avec des trémolos pulsés de clarinette comme des zébrures sur un matelas de nuages.

   "A Clearing", c'est une miniature, une clairière pour la guitare seule, répétant un motif descendant, juste agrémenté de quelques notes autour : le temps de se nettoyer la tête, de se préparer à la pièce la plus longue, "You Are Here" (titre 7), la clarinette se détachant légèrement d'un ciel de grondements et d'irisations d'harmoniums, ceux-ci sonnant presque comme des cornemuses, parfois, ou se rapprochant des orgues à tuyaux. La clarinette plonge dans les graves pour se lover dans ce bain de sonorités buissonnantes, et ses chuintements à ras de silence préparent l'entrée de la guitare, des guitares, dont les notes cristallines résonnent alors dans le vide ou du moins le recul du fond sonore. Peu après commence un duo avec la clarinette revenue, mais un duo épuré, méditatif, sans virtuosité, dans un calme extatique relevé par le bourdonnement, la buée saturée, qui viennent envelopper les solistes d'une parure diaprée, comme le fumée montante d'un sacrifice...

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   Un disque de dérives douces et chatoyantes, où les instruments acoustiques sont sublimés par une électronique veloutée de bourdons.

Paru en juin 2026 chez Room40 (Brisbane, Australie) / 7 plages / 50 minutes environ

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Publié le 27 Juillet 2026

Terry Riley - The Holy Liftoff (Claire Chase / JACK Quartet / Samuel Clay Birmaher))

[À propos du disque et des musiciens impliqués] 

   Ce disque de la flûtiste Claire Chase s'insère dans le projet de célébration du centenaire de Density 21.5, pièce pour flûte seule composée en 1936 par Edgar Varèse. C'est le onzième volet de cette initiative qui se déploiera au total sur vingt-quatre ans, dans le but de constituer un répertoire nouveau et audacieux pour la flûte. Le compositeur en est.. Terry Riley ! En 2022, alors âgé de 87 ans, il commence la composition de The Holy Liftoff (Le Saint Décollage), sous la forme d'un carnet d'esquisses à partition ouverte destinées à être interprétées par Claire Chase en collaboration avec un nombre variable de musiciens. Terminée en 2024, l'œuvre comporte d'importantes sections entièrement écrites et d'autres en notation graphique, laissant aux interprètes une grande liberté d'interprétation. La version que nous entendons, conçue par le compositeur new-yorkais Samuel Clay Birmaher, en étroite collaboration avec Terry Riley et les interprètes, est écrite pour plusieurs flûtes et un quatuor à cordes.

[L'impression des oreilles]

« ...et toutes les énergies s'élevaient vers un paysage céleste surréaliste. » *

Joies et gravités d'une Suite illuminée !

   The Holy Lifthoff est caractéristique de la veine cosmique prise par Terry Riley depuis quelques années. Les vingt-deux mouvements évoluent dans une atmosphère douce et fluide, vaporeuse dans la première partie, plus grave parfois dans la seconde moitié. On y entend à plusieurs reprises la voix de Terry annonçant le titre de la nouvelle section. La flûte, seule ou en chœur multi-pistes à huit voix, dialogue avec le quatuor à cordes dans une joie merveilleuse. Ce sont d'abord comme des vignettes, des tableautins charmants inspirés par les dessins du compositeur. La flûte y est tantôt pastorale (deux sections sont titrées "Pastorale" et "Pastorale Hymn"), suave, tantôt brillamment dans des harmonies envolées. Le quatuor la soutient de ses boucles minimalistes et incantatoires. La musique est çà et là tapissée de bruits de pierres frottées ou de vents, de chants d'oiseaux.
   Presque au centre de l'œuvre, "Ishi Dream" (titre 13) campe brièvement une atmosphère presque grinçante se résolvant en une élégie bourdonnante. Ishi, dont le nom revient pour plusieurs sections, est-il une référence au dernier du peuple autochtone Yahi en Californie, ou le mot japonais (Terry vit au Japon depuis quelques années) signifiant « pierre ou roche » ? Je penche pour la première solution, qui rend mieux compte de l'alternance entre joie et mélancolie dans la seconde moitié du disque, avec le poignant "The Realm of the Silver Balloons" et le grand moment de "The Tragedy of What We Lost" en mémoire à la tragédie de la fusillade d'Uvalde le 22 mai dans une école du Texas (titres 16 et 17), cordes envoûtantes, mystérieuses et flûte passant d'une suprême douceur à d'étourdissantes arabesques. La gravité cède à nouveau la place à la légèreté, à la fantaisie sur "Angels in the Snooker Parlor" : qu'on s'imagine des anges jouant au billard américain, et figurez-vous qu'ils dansent et jouent comme des claquettes ! "Horizon Streakers Rag" est tout aussi réjouissant, cordes charmeuses et flûte sémillante.

   Avec "All Arise" (piste 20), on est au cœur de l'alchimie à la Riley, de ses meilleurs quatuors à cordes : envolées frémissantes, voltes et contre-voltes, bousculades sur un bourdon, atmosphère irréelle de conte et passages élégiaques. Une splendeur ! Que l'étonnant "Pulsing Liftors" prolonge d'une rêverie frémissante, où la flûte se baigne dans les cordes et par-dessus elles en tremblements et roulements. "Escape" conclut par une pulsation farouche, écorchée, caquetage d'un poulailler halluciné, suivie d'une échappée glissante, cette œuvre inépuisable qui n'a cessé de nous surprendre et de nous enchanter !

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* Terry Riley présentant son œuvre.

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   Un nouveau chef d'œuvre de Terry Riley !

Paru le 17 juillet 2026 chez Sono Luminus (Boyce, Virginie / États-Unis) / 22 plages / 1 heure et deux minutes environ

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Publié le 23 Juillet 2026

Lynn Wright - Before the Sinking Plains

   New-yorkais installé à Berlin depuis fin 2022, le compositeur Lynn Wright, qui joue de la guitare hawaïenne au sein du groupe Insect Ark,  a arpenté les scènes underground de New-York et d'ailleurs avant d'enregistrer son premier album personnel  avec son collaborateur le compositeur, monteur et ingénieur du son Simon Goff qui l'a mixé.

  Before the sinking plains (Devant les plaines qui sombrent) est né de boucles de guitare que Wright créait chaque matin dans son appartement. Il en a sélectionné certaines pour y ajouter des couches de guitare traitées, de voix sans paroles et de synthétiseurs. Le résultat est une suite de compositions atmosphériques dénuées de toute violence ou agressivité sonore.

Le compositeur Lynn Wright

Le compositeur Lynn Wright

Élégies perdues...  

L'ouverture du disque, "El Cabanyal" est grandiose : orgue d'église (ou synthétiseur...), bourdons, voix éthérée(s), sur lesquels la guitare vient poser ses quelques notes détachées, gouttes de lumière sur un océan sombre. Les voix reviennent hanter la trame, comme un prélude au naufrage annoncé. "Surely As the Tea" se fait plus ténébreux, respiration trouble de synthétiseur et poussées glauques. Lorsque les voix se font entendre, c'est pour un lamento déchirant que la guitare réapparue brode d'un motif obsédant. "The Simple Keys Falling" semble une chanson mélancolique au bord de la dissolution mais s'élançant vers le ciel en élans mélodieux.

    Quand tout disparaîtra...

   Rhodes brumeux aux longues résonances, guitare aux notes comme figées, répétées, "Réunion" (titre 4) avance lentement sur un fond de voix perdues. "Morning Voices", aux boucles entêtantes de guitare, s'enfonce dans des graves bourdonnants sur lesquels évoluent des voix presque défaites, puis envolées dans les hauteurs. La musique de Lynn Wright excelle à magnifier une tristesse sans nom, sans paroles !

   "Snowbirds" (Hivernants ?), c'est une comète floue, brouillée, lancée dans l'infini, hantée de voix diaphanes. Le titre éponyme, le plus long avec ses sept minutes, déploie un chœur de voix à demi effacées sur un carillonnement de guitare et de synthétiseur fondus dans une trame grondante scintillante lui conférant une dimension majestueuse.

  "At Last It Leaves You" répond au morceau d'ouverture par des textures de synthétiseur-orgue en voiles ondoyants, doux, au revoir ralenti d'une tristesse exsangue... 

Paraît le 4 septembre 2026 chez Miasmah Recordings (Berlin, Allemagne) / 8 plages / 33 minutes environ

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Publié le 21 Juillet 2026

Futuro Ancestrale (Giuseppe Doronzo, Yannis Kyriakides, Andy Moor, Franck Rosaly) - Elsewhen

   Futuro Ancestrale, c'est la rencontre entre le saxophoniste et multi-instrumentiste italien Giuseppe Doronzo, installé à Amsterdam, et les cofondateurs du label Unsounds Andy Moor (guitare électrique) et Yannis Kyriakides (électronique en direct, échantillonnage), avec le renfort du batteur portoricain - américain Frank Rosaly. Elsewhen est le deuxième disque du groupe, dont le nom même annonce la volonté de célébrer les musiques anciennes en les confrontant aux nouvelles musiques, y compris électroniques. Autrement dit, on s'attend à un disque sous haute tension, entre musiques du monde, free jazz et musique contemporaine, le tout avec une bonne dose d'improvisation ! Des instruments traditionnels chinois, tchadiens, albanais, côtoient l'électronique.

 

   

   Sur le premier titre, "Eye of the Hurricane" (L'Œil du cyclone), Giuseppe Doronzo joue du hulusi, sorte de flûte chinoise composée de trois tubes percés de trous sortant d'une calebasse, dont le son rappelle celui de la clarinette. Sa douceur contraste avec la guitare électrique d'Andy, aux sons métalliques, écorchés. La mélodie sinueuse est emportée dans un rythme blues-rock bien lourd, de plus en plus chargé de décharges rageuses, enflammées. De quoi réveiller l'été engourdi de chaleur !

   La cyla dyjare, double flûte albanaise, se pose sur un socle de  gestes percussifs erratiques dans "Ghostline" (Ligne fantôme). Musique bucolique revisitée, bousculée, d'un berger hanté par des esprits manifestement frappeurs, jappeurs ! Des textures électroniques feutrées, râpeuses, rêveuses, s'immiscent entre les hoquets, soubresauts de la batterie, de la flûte, de cette pièce fantasque, apaisée sur la fin. 

   Le troisième titre, "Scindone", prend son nom d'une ancestrale prière païenne des Pouilles, murmurée par les paysans au soleil avant d'entrer dans les champs. Jolie pièce à l'introduction chorale chantée en italien (ou/et dialecte ?) sur un frottis percussif, elle se développe ensuite librement en nuages de saxophone, étincelles de guitare, presque irréelle. Une atmosphère magique, méditative, se dégage de ses volutes harmonieuses tapissées de textures étranges concoctées par Yannis Kyriakides.

  "Elsewhen" sonne comme une cérémonie secrète : pièce plus nettement contemporaine, elle se tisse sur une ligne resserrée, lacérée de guitare, de saxophone très free, de batterie attentive et frémissante, sur un fond bourdonnant de basses.  Le saxophone sur "Blind Needle" se débat entouré de sons troubles, comme s'il était, justement, pris dans une aiguille à chas borgne (beautés de la traduction, quand même !). Toutes les textures sont déchirées, le saxophone craque les tissus vers la sortie... "Saturno" (titre 6) est un bouillonnement autour de la guitare déchaînée et du saxophone halluciné, la batterie ponctuant ce pandémonium de fourberies sonores que "Underrun" prolonge de plaintes de saxophone et d'une mixture de guitare enflammée en longue pulsation, avant une pause méditative hantée par les sons d'ailleurs de Yannis Kyriakides.

   Sur "Faló"(cheval, en hongrois ???), Giuseppe Doronzo enfourche le kakaki, une trompe de trois ou quatre mètres de long utilisée en Afrique lors de cérémonies officielles et de rituels, ici le rite nocturne de passage de l'hiver au printemps. L'impressionnante sonnerie est entourée de sons comme d'insectes, devient danse, avec retour du saxophone affolé, sur un mur électronique qui dépayse la cavalcade trépidante, trépignante, achevée par la guitare implacable.

   Le dernier titre est pour moi le plus beau, plus épuré, plus dans la lignée des compositions de Yannis, même si le morceau est crédité à Giuseppe, ce qui montre bien l'étroite parenté musicale entre ces hommes. "Driftlight", oui, une lumière dérivante, éclairs de guitare, quelques notes de piano, coups de gong, dans une atmosphère d'orage latent, quand tout prend du relief, le saxophone se faufilant dans cette avancée magnétique, suspendue, cymbales frottées sous le saxo parti dans les aigus, la guitare au plus proche de froissements métalliques, bruit de sonnailles sur la fin du titre, extatique, recueillie...

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   Un disque turbulent, entre magie et extase, où les musiques traditionnelles sont emportées dans le tourbillon d'un mélange détonnant de free jazz et de musiques contemporaines inventives.

Paru en juin 2026 chez Unsounds Records / Tora Records (Amsterdam, Pays-Bas) / 9 plages / 46 minutes environ

Pour aller plus loin

- album en écoute et en vente sur Bandcamp :

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