Publié le 16 Juin 2026

Atonauer - Ocean in A

[À propos du compositeur et du disque] 

   Atonauer est le pseudonyme de Lauri Wuolio, compositeur et artiste finlandais qui dirige depuis 2019 la maison de disques Future Rust, dont la vocation première est de soutenir la musique pour handpan, cette percussion faite de deux coupelles métalliques creuses assemblées et embossées au marteau, en forme de carapace de tortue, qui se joue à la main, surtout les doigts [ Merci au Grand dictionnaire terminologique de l'Office québécois de la langue française ! ]. Son projet Kumea Sound a grandement continué à développer son audience en mêlant handpan, électronique et exploration spatiale. Son nouveau disque Ocean in A inaugure son nouveau label Future Sonant, plus exploratoire et expérimental, en même temps qu'il coïncide avec la première apparition de son pseudonyme Atonauer, personnage qui lui serait apparu en rêve en 2023, le tirant du côté de la musique ambiante, des drones et d'une musique plus expérimentale. Il bénéficie de la finalisation de Taylor Deupree, fondateur et dirigeant du label 12k.

   Ajoutons pour les amateurs de handpan que cet instrument est totalement absent de ce nouvel album, que  Lauri Wuolio présente ainsi : « L'album est né d'un simple désir : entendre une note tenue très longuement jouée sur une flûte très grave. Il en résulte une exploration du minimalisme maximaliste : toutes les compositions s'articulent autour de notes de la tenue, de pulsations et de mouvements dans le champ stéréo, s'aventurant parfois dans l'harmonie. Je souhaitais explorer la relation entre une note tenue, les textures et la perception spatiale.» Comme son titre l'indique, l'album est construit autour de la note LA, en sept mouvements de presque cinq à huit minutes..

[L'impression des oreilles]

   "A1", c'est un un souffle initial énorme, suivi d'une pulsation respirante, bourdonnante. On est lancé en plein océan, dans une houle sereine traversée d'un entrelac1de frottements rythmés. La répétition obstinée d'une note forme le soubassement de "A2", lente apparition d'autres répétitions de sons tenus ou non. C'est un creuset harmonique, celui de l'envol majestueux d'un bourdonnement profond autour duquel croisent des irisations, des ondes chaleureuses qui occupent peu à peu le cœur de la pièce, d'une extraordinaire douceur que le retour du bourdon ne rompt pas en dépit d'une courte montée finale en spirale.

    La dimension minimaliste de l'album s'affirme avec "A3", à la pulsation très reichienne, mixte de clapotements harmoniques et de micro-battements rugueux. Cette fois, la pièce décolle dans une vision grandiose, oscillations et longues traînées se lovant dans une toile bourdonnante de remous épais. Au contraire, "A4" prend le temps de se déployer, entre corne de brume et tournoiements lointains aux bordures irisées. Le presque chant se creuse d'un charme mystérieux, comme l'écho de rivages mélancoliques...

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1 Je maintiens sans "s", comme Flaubert ou Aragon !

   Contre quels rochers viennent buter les vagues de "A5" ? Des vagues longues, parfois énormes, qui charrient des formes vagues, des objets sonores cliquetant dans le mouvement, le puissant levain peu à peu fractionné, vaporisé. Quant à "A6", c'est l'un des mouvements les plus beaux, agité de bruissements, de plaintes, habité par l'étrange de sons perdus. Il y a là une fermentation monstrueuse, une montée innommable de torsions rauques et déchirées, saccadées, comme au bord de l'épuisement. Le splendide "A7", bolide pulsant d'oscillations implacables, laisse imaginer ce qu'aurait pu donner une version techno d'un tel disque, auquel il ne manque guère qu'une sauvagerie définitive.

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  Une musique électro-ambiante tapissée de bourdons pour évoquer les chatoiements mystérieux de l'Océan. Une belle plongée dans les textures sonores frémissantes d'un minimalisme expérimental méditatif.

Paru le 8 mai 2026 chez Future Sonant (Helsinski, Finlande) / 7 plages / 47 minutes environ

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Publié le 13 Juin 2026

Kreng - Wormhole

   Brièvement mentionné à la fin d'un article consacré à Devolving Trust de Svarte Greiner, le musicien belge Pepijn Caudron, alias Kreng, revient en force avec son nouvel album Wormhole. Chez lui, la musique, le théâtre, le cinéma sont intimement liés. Il a joué dans de nombreuses pièces, s'est associé à la compagnie belge de théâtre d'horreur surréaliste Abattoir fermé pour laquelle il a composé plus de trente musiques. Son attrait pour l'horreur et les musiques sombres n'a pas manqué d'attirer l'attention du musicien Erik K Skodvin, qui dirige aussi la maison de disques Miasmah. Il en est résulté par exemple les disques L'Autopsie phénoménale de Dieu (déjà le titre, quel titre !) en 2009 et Grimoire en 2011. Mêlant instruments acoustiques, échantillons divers et électronique, Kreng se situe à la confluence d'une musique contemporaine expérimentale et d'une ambiante sombre.

Kreng (Pepijn Caudron)

Kreng (Pepijn Caudron)

   Kreng, c'est une expérience de dépaysement, une allée dans l'Étrange. Les cordes, ici, répondent à des configurations sonores monstrueuses. Le piano, dans "You are here", vous assigne une place au milieu de l'horreur inconnaissable. Ne cherchez pas à vous échapper ! Cette musique millimétrée est une toile d'angoisse dans laquelle viennent se prendre des voix, parfois.

    "Cepheide" (titre 3) chante une étoile géante variable : le violoncelle se meut dans un espace immense peuplé d'échos, de trajectoires frissonnantes que ponctue un piano feutré, mystérieux. Rarement on aura entendu une telle musique, de science-fiction si l'on veut. Une musique raréfiée, ramenée à son pouvoir hypnotique, au plus proche d'une transe énigmatique, à la beauté tranchante. " To Yield" (titre 5), ce serait le moment de céder, c'est-à-dire de s'abandonner aux fastes sombres de ces naufrages sidéraux. "Entropy" dérive insidieusement vers des chœurs à la Arvo Pärt, avec un saxophone  faussement réconfortant en contrepoint. Avec "Vacuum" (titre 7), on revient au cœur de ce trou de ver, les cordes inquiétantes ou librement lyriques, le piano toujours affilé : Kreng nous donne une musique contemporaine riche en surgissements tumultueux pour film surréel. "Donker" (titre 8, Sombre) déploie une palette quasi expressionniste parcourue de pulsations sauvages pour un rituel infernal, l'accouchement d'un chaos de gémissements depuis longtemps en germe. C'est le sommet de ce disque sculpté à même les frayeurs innommables, digne prolongement musical des récits de Lovecraft.

   "Altar" (titre 9) condense l'obscène en chants mirobolants, en avancées de blocs noirs sertis de bourdons : du Debussy détourné de tous les faunes pour une adoration veloutée, à se perdre...Le piano conclut dans une "Gymnopédie" dépouillée, bel hommage à Satie, peut-être celui de Le Fils de l'étoile, cette pièce pour piano en trois actes, écrite pour la pièce éponyme de Joseph Péladan : la trou de ver dans le réalisme ? Ou une manière de revenir des espaces effrayants et inhumains...

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  Une plongée dans des espaces inquiétants, à la sombre beauté.

Paru début mai 2026 chez Miasmah Recordings (Berlin, Allemagne) / 10 plages / 44 minutes environ

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Publié le 9 Juin 2026

Yann Novak - Meadowsweet (redux)
Vingt ans après...

   Après le magistral Continuity, paru en juillet 2025 chez Room40, l'artiste, compositeur et technologue (!!) Yann Novak, dont la démarche s'inspire de sa perspective personnelle d'autodidacte queer, nous livre une version retravaillée d'un album sorti en avril 2006, composé juste après le décès de sa mère et dédié à sa mémoire. L'album initial était une manière de faire son deuil, d'exprimer la hantise d'une présence-absence. Au fil du temps, l'œuvre est devenue une méditation sur la mémoire. Enregistrée en une seule prise, elle est proposée à la fois dans les sept moments de la version originale et dans sa continuité d'ensemble fondamentale. Composée de couches successives d'enregistrements de terrains traités, Meadowsweet (Reine-des-prés dans notre langue, voir la couverture du disque de 2006) contient en filigrane un enregistrement d'une lecture d'astrologie (proposée par un ami)  - en laquelle l'artiste ne croit pas, mais qu'il a conservé comme un témoignage d'une recherche de sens.

[ C'est une reparution que je ne comparerai pas à la publication originale, inconnue de moi -- version originale de 2006 que je découvre incidemment par curiosité, bien sûr, et je crois que de nombreux lecteurs seront dans mon cas, qui auront peut-être aussi du mal à distinguer les deux versions. Ne pensons donc plus qu'à celle qui se (re)propose à nous...]

La couverture du disque de 2006

La couverture du disque de 2006

Les strates superposées de l'émotion...

  On entend d'abord des voix dans une ouate poussiéreuse, celle du souvenir peut-être, des voix estompées et brouillées, inassignables. De quoi s'agissait-il, et qui parlait au juste ? Peu à peu, des toiles légères bourdonnantes recouvrent ces fantômes de voix, comme un orage qui refuserait d'éclater et se mettrait à danser en invitant d'autres couches sonores. La musique de Yann Novak irradie de l'intérieur, d'un lieu repeuplé par des dépôts actifs. Car l'absence est tout le contraire du vide, l'absence est un disque dur, puits inépuisable dont surgissent des fleurs délicates qui permettent de continuer à vivre.

    "Before the storm", justement, c'est une harmonie du soir sombrement baudelairienne, c'est la panique emprisonnée dans une forme tournoyante, aspirante, vaporisée dans une splendeur qui soulève l'âme en raclant les parois du cerveau, c'est l'envolée prodigieuse de ce météore qui fut elle-la-mère -- et qui est nous, aussi, dans son sillage, ce météore résorbé, transformé dans un immense au-revoir ("A Long Goodbye", parties 1 et 2, pistes 3 et 4), il ne saurait disparaître, il agite d'autres eaux, il suscite des univers. La barque de Caron est devenue un titanesque vaisseau fendant les flots de l'inconnu dans une navigation fabuleuse nimbée de scintillations et d'écharpes d'anthracite irisée. Il y a là un balancement souverain, une efflorescence continue d'un souffle d'archanges innombrables dont les ailes cendrées pleuvent des larmes d'outre-espace sur le jardin grondant des souvenirs. Il suffirait de presque rien pour que les strates inférieures reprennent forme, seulement le voyage entraîne toujours plus loin dans les tréfonds, charrie les douleurs et les hantises, broyées, laminées dans ce haut-fourneau et voilà le miracle, la remontée d'un essaim d'étourneaux ("Swarming Starlings", piste 6), comme la persistance malgré toutes les déperditions et perditions, du souvenir d'une nature recouverte par des couches denses de technologie, ô bien déformée cette nature, méconnaissable même, déchirée, mais agitant le ciel d'en-bas d'une marée de fulgurances énormes, faisant vivre ces épaisseurs d'une Vie farouche révoltée contre la Mort, faisant lever une aube libératrice ("Release", piste 7) qui ne serait pas apaisement : fulguration toujours d'une Beauté rayonnante dans sa noirceur de tumulte, seule réponse aux crachotements lamentables des voix noyées dans la mémoire flasque...

 

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  Le plus beau Requiem depuis celui de Mozart ? Somptueux et bouleversant hommage d'un artiste à sa mère, cette messe d'ambiante électronique atteint une grandeur ténébreuse vertigineuse.

Paru en avril 2026 chez Dragon'Eye Reordings (Los Angeles, États-Unis) / 7 +1 plages / 54 minutes x 2 environ

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Publié le 4 Juin 2026

Miska Lamberg - Evening, window

Écoutes vagabondes (2)

En marge de mes articles, série d'esquisses pour des disques que je butine par mes réseaux, ou que me signalent attachés de presse ou maisons de disques et que j'écoute sans déplaisir..., mais il y a là un peu de paresse, je le confesse !

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    Le disque s'est lentement imposé. Quelque chose m'empêchait de mettre les fichiers à la poubelle. Ils traînaient sur le bureau, résistant aux vagues d'effacement. De temps en temps, je réécoutais quelques bribes de l'album. Et aujourd'hui, avec l'orage qui gronde au-dehors, pendant d'ailleurs un nouveau nettoyage du bureau encombré, il m'a envahi...

Miska Lamberg - Evening, window

   Musicien et artiste sonore autodidacte résidant à Helsinski, Miska Lamberg capte des moments du quotidien (bruit de la pluie, cris d'animaux, sons des transports modernes...) pour les fondre dans des toiles ambiantes d'une profonde mélancolie qui consonne avec l'image de couverture, ce bouleau isolé devant un paysage embrumé que le soleil noyé au ras de l'horizon n'éclaire pas. C'est un monde sans couleur, envahi par des traces obsédantes de souvenirs. Aussi la musique de Miska Lamberg nous enveloppe-t-elle de mélodies sourdes, voilées, qui collent à l'oreille, s'insinuent dans notre conscience. Une fois que l'on a commencé de l'écouter, on ne s'arrête plus, on voudrait écouter en boucle, quitter le monde pour s'ensevelir dans ses trames fantomatiques, peut-être comme les Finlandais se laissent séduire par l'hiver implacable et sombre, mais d'une beauté à se perdre dans son infini poudroiement...   

   Au fil de cet envoûtement , il y a le troisième titre "The strings that hold now to then, snapped", majestueuse boucle de cordes qui montent et descendent, mimant un fatal emprisonnement dans les glaces troublées de la mémoire, du Arvo Pärt figé dans un mouvement perpétuel envoûtant...                   

   Et le dernier titre, "A gradual decline", ! Un violoncelle (synthétique ?) gémit et les autres cordes lui font écho en un mouvement de montée et de retrait. C'est le soir, par la fenêtre l'hiver et l'ombre ont tout envahi. Ce pourrait être le brame d'un cerf ou d'un élan au milieu d'une forêt pétrifiée par la montée de brumes inexorables qu'un vent distant ne dissipera pas. Peu à peu, la mélodie se faille, déraille, comme si elle ne parvenait plus à jouer au milieu du vent de plus en plus fort. Sublime !

Paru en janvier 2026 chez Dragon's Eye Recordings (Los Angeles, États-Unis) / 6 plages, 46 minutes environ

Précisons que cette maison de disques est dirigée par Yann Novak, bien présent dans ces colonnes (cf. lien, notamment)!

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Rédigé par Dionys

Publié dans #Musiques Ambiantes - Électroniques, #Ambiante sombre

Publié le 1 Juin 2026

Francis Heery - Garry Kasparov vs Deep Blue
Des échecs à la musique...

   La présentation de l'album m'avait laissé dubitatif, méfiant : encore une intrusion technologique dans la musique ! Certes, je n'oublie pas qu'elle était considérée par Pythagore comme une science mathématique, et qu'aujourd'hui logiciels numériques, algorithmes, déferlent sur Euterpe au point de sembler renvoyer au placard les vieilles méthodes de composition fondées sur l'inspiration, l'intuition, l'artisanat. De quoi s'agit-il ? L'improvisateur, compositeur et artiste sonore irlandais Francis Heery, dont la musique s'inspire de la science-fiction, des philosophies occultes et de la bio-esthétique, retrace dans cet album Garry Kasparov vs Deep Blue les coups joués lors du match revanche de 1997 entre le champion d'échecs Garry Kasparov et l'ordinateur Deep Blue de la firme IBM. Je ne sais pas comment il convient d'interpréter le choix du match revanche, perdu par le Russe : apologie de la technologie ou cri d'alarme. Toujours est-il que le compositeur, nous dit-on, a noté les coups à la main sur papier (!!!), puis composé à partir des données ainsi rassemblées grâce à une sorte « d'algorithme (biologique) à l'ancienne », souligne-t-il malicieusement. Ce qui compte, c'est le résultat, et le résultat, c'est sa présence dans ces colonnes !

Francis Heery / Photographie © Youngjun Kim

Francis Heery / Photographie © Youngjun Kim

   Ivresses électroniques

   Très vite, avec ce disque, j'ai perdu pied, complètement absorbé, fasciné par l'alternance entre les poussées montantes électroniques et les échappées dansantes de notes, esquissant des figures insaisissables. Je renonce à distinguer les six parties, quatre autour de dix minutes, une autour de huit et la dernière autour de quatre. C'est un brouillard qui monte, une fantasmagorie aux fleurissements baroques en fin de "Game 1". J'ai oublié les échecs, et toute la présentation. Il y a une musique, fabuleuse, et belle, qui vous reprend partie après partie. Une gigantesque partie de cache-cache avec les Mystères tapis au cœur des entrelacs, dans les sources glissantes des traînées électroniques. J'ai pensé parfois aux œuvres de Costin Miereanu, dont la republication fut l'un des événements discographiques majeurs de 2025. Comme chez Miereanu, l''électronique n'est ni effrayante ni machinique : elle est l'élégance même dans ses surgissements, ses répétitions, ses ondulations, ses courbes et contre-courbes d'une grâce sensuelle. "Game 3" est une succession de vagues chaleureuses, miroitantes, accompagnée de micro bousculements quasi aériens. Comment ne pas être sous le charme de cette musique d'une légèreté illuminante, grisante ? Chaque partie semble un labyrinthe aux facettes et couloirs évanescents, renaissants, qui se désagrège en bulles fantasques, se perdant dans une irréalité hypnotique, où le même et l'autre s'échangent dans un vertige fabuleux...

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  Francis Heery signe un album de musique électronique d'une beauté diaphane irrésistiblement ensorceleuse.

Paru le 8 mai 2026 chez Flaming Pines (Londres, Royaume-Uni) / 6 plages / 44 minutes environ

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Publié le 28 Mai 2026

Jozef Van Wissem - This Is My Blood

   Jozef Van Wissem ! J'écrivais en 2022, au moment de la sortie de Behold ! I Make All Things New : « Imaginez un luth, l'un des instruments fétiches de la musique baroque. Oui, mais un luth que Jozef van Wissem, néerlandais de Maastricht, d'abord guitariste, découvre à New-York grâce à un autre ancien guitariste, Patrick O'Brien. Un luth qu'il décide de sortir du musée et d'intégrer aux musiques d'aujourd'hui. Un luth dont il joue sur plus de dix albums, dont trois en collaboration avec le cinéaste Jim Jarmusch, qui y chante et joue de la guitare ! Un luth qui lui vaudra la consécration à Cannes en 2013 grâce à la musique qu'il co-écrit avec Jim pour son film Only Lovers Left Alive... Une belle histoire, non ? » Depuis, il a sorti d'autres albums, écrit des musiques pour jeu vidéo, pour des films. Et puis il y a eu en 2019 la commande par la Cinémathèque française d'une bande originale pour le Nosferatu de 1922, en 2025 la tournée mondiale en duo avec Jim Jarmusch... Jozef Van Wissem ne chôme pas !

   Ce nouveau disque, qu'il sort sur son label personnel Incunabulum Records, comprend sept titres. Il y joue des luths de la Renaissance  et de l'âge baroque, qu'il accompagne d'électronique, de battements percussifs, de sa voix (sur un seul titre, en chorale). Il signe la musique, les titres (importants !), les mots... Certaines pièces sont nées d'improvisations pour le film Maquina, tourné dans le désert du Colorado lors d'un voyage psychédélique du cinéaste Joaquim Pujol.

Luths d'Ombres et de Lumière éternelle

"WHAT THE ETERNAL BEGINNING IS", comme les titres suivants, est entièrement en majuscules : la musique de Van Wissem est transcendante, inspirée par les sermons du mysticisme chrétien le plus austère. Le monde est un désert que le luth remplit des échos désolés de la lumière des origines. La musique chaloupe, résonne, reproduisant un état de ferveur extatique marqué par un balancement régulier. C'est un luth qui arrache, un luth abrasif aux dérapages métalliques, pour se jeter à genoux et adorer l'Éternel. La trame répétitive minimaliste, d'une austérité sévère, s'embrase çà et là de rares flammes qui illuminent le cheminement hypnotique.

    L'énoncé du second titre est tout à fait clair : Les Louanges retentiront d'une rive à l'autre jusqu'à ce que le soleil ne se lève ni ne se couche plus. La perspective de la musique de Jozef Van Wissem est avant tout eschatologique. Plusieurs luths donnent à cette composition une chaleur, une rondeur chantante éloignée du titre précédent : les neuf minutes sont une suite de séquences entrecoupées d'un brève suspension résonnante avant la reprise augmentée de la précédente, ce qui donne à l'ensemble une dimension orchestrale lyrique, la pièce prenant l'ampleur d'un hymne de plus en plus vibrant.

   Par contraste, "CONCERNING OUR SAVIOURS SILENCE" est dépouillé, troué de silences dans lesquels s'engouffrent les résonances. Car c'est un Mystère, que ce silence de nos Sauveurs, un Mystère à méditer dans un temple. Les accords du luth rentrent en écho avec des amplifications électroniques suggérant la profondeur spatiale dans laquelle les notes se perdent en une lamentation condensée, intense...

   On croit revenir au premier titre avec "HOW YOU MUST ENTER INTO SUFFERING" (titre 4), ce luth sombre, rocailleux. Mais le motif implacable de l'instrument éveille un arrière-plan électronique de plus en plus inquiétant, gothique, peuplé de voix déformées, érasées. On comprend que Van Wissem ait été contacté pour réaliser la musique de films d'horreur !

  Introduit par une rare percussion, "REMISSION" a toutes les allures d'une danse de la Renaissance, une danse d'extase, celle du rituel du Sang évoqué par le titre de l'album, dédié à la mémoire de Elisabeth Van Wissem-Habets (1940 - 2025), probablement sa mère. Si "Ceci est mon Sang" renvoie au Christ, la formule célèbre peut aussi bien célébrer le lien du sang entre mère et fils, ce dernier demandant la rémission de ses péchés en un beau chant grave presque fondu dans le bourdonnement de la musique. Libérée de ce poids, la musique du sixième titre, le plus court, se tient à la limite de la grâce, auréolée par la lumière d'un luth plus diaphane.

   Mais "WHAT THE ETERNAL END IS", symétrique du premier titre, ramène l'âme vers la contemplation des fins dernières. Abrasements et glissements sur les cordes, cousins éloignés de la musique hawaïenne et souvenirs du passé de guitariste du compositeur, colorent toutefois cette fin d'album d'une atmosphère plus paisible.

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Ci-dessous, une partie du dos du disque, avec un texte tiré de l'Apocalypse, 15, 1-4

Nota * de mon titre en rouge : je n'ai vu le possible jeu de mots qu'après, je vous assure !

Jozef Van Wissem - This Is My Blood

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  Jozef Van Wissem est un authentique Inspiré égaré dans nos temps de mécréance et de consommation matérielle. Sa musique retrouve une âpreté fascinante en abolissant l'opposition factice entre l'Ancien et le Nouveau, à la lumière farouche de l'Éternité.

Paru début mai 2026 chez Incunabulum Records (Rotterdam, Pays-Bas) / 7 plages / 40 minutes environ

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Publié le 21 Mai 2026

ZÖJ - May The Devil's Ear Be Deaf

  À nouveau ZÖJ...Après Fil O Fenjoon (2023) et Give Water to Birds (2025), voici May The Devil's Ear Be Deaf, dont le titre vient d'un poème persan : c'est une phrase pour conjurer l'envie et le mauvais sort lorsque l'on prononce à voix haute quelque chose de beau ou porteur d'espoir. Leur musique se veut un acte de résistance, un. refus de laisser la peur étouffer la création.

Rappel : Zöj est le duo formé depuis 2016 par Gelareh Pour, musicienne iranienne primée pour ses interprétations au kâmanche (vièle à pique traditionnelle, instrument à cordes frottées), qu'elle a étudié depuis l'âge de sept ans, et le musicien australien Brian O'Dwyer, à la batterie. Et Gelareh chante, chante...

Enregistré en direct, sans superposition, l'album explore les thèmes du déclin, du désir, du rêve et du silence. Les poèmes, dont je n'ai malheureusement pas les textes, disent notamment la crainte que la beauté elle-même n'invite à la destruction...

Quatre hymnes brûlants à la VIE...

   "Termites", le premier titre, est comme une longue incantation où le chant envoûtant, démultiplié, de Gelareh Pour plane sur les percussions minimales de Brian O'Dwyer. Sans comprendre les paroles, on se laisse emporter par ce Verbe de déploration somptueuse et de désir ardent, cette voix de rêve qui peut s'envoler vers des ailleurs sublimes en quelques instants...

   Après un tel début, "Desert Motreb" surprend par son aridité crissante, le kâmanche dansant dans les aigus une transe répétitive que les percussions tirent peu à peu vers une mélodie qu'elles cernent d'un grondement tellurique. Sur ce double fond bourdonnant et crissant, le kâmanche s'élance, étincelant, il illumine de ses éclairs fulgurants l'orage percussif épaissi pour une hallucinante montée  dans une tourmente fabuleuse, comme une tempête de sable d'une violence inouïe !

    "Woe to the Ear" (Malheur à l'oreille) serait une ensorcelante imprécation instrumentale, commencée dans des marmonnements, continuée par des minaudages glissants. Puis la voix surgit, chaude et véhémente, insinuante, nimbée d'une infinie nostalgie, tandis que la batterie et le kâmanche créent un arrière-plan bouillonnant, frémissant. La pièce, de plus en plus envahie par des boucles irréelles, semble alors la fumée d'un rêve qui n'en finit plus...

   Le dernier titre, "She Sleeps with Genies" prolonge cette impression de rêve par les inflexions caressantes du kâmanche, le tambourinement percussif. Mais c'est en fait, comme semble le suggérer le titre, l'invasion d'une magie ancestrale venue des Mille et Une Nuits. C'est un chant éperdu, d'une nostalgie poignante, un appel à la Beauté intemporelle. Les cymbales déchaînées, la grosse caisse à son paroxysme, accompagnent la disparition du kâmanche dans un tournoiement vertigineux, comme dans une cérémonie soufie... 

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   Un troisième disque éblouissant par un duo exceptionnel. Batterie et kâmanche enveloppent l'une des plus belles voix du moment d'une sublime musique incandescente.

ZÖJ (Photographie © Andrew McKenzie)

ZÖJ (Photographie © Andrew McKenzie)

Paru début mai 2026 chez Parenthèses Records (Bruxelles, Belgique) / 4 plages / 37 minutes environ.

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Publié le 19 Mai 2026

Anenon - Dream Temperature

   Saxophoniste, producteur et compositeur installé à Los Angeles, Brian Allen Simon, connu sous le pseudonyme de Anenon, a publié depuis 2016 plusieurs disques dont certains entièrement acoustiques. Avec "Dream Temperature", il inaugure un synthétiseur à vent comme outil de composition, qui vient compléter le piano acoustique et bien sûr son saxophone ténor. Toutes les sonorités électroniques de l'album sont déclenchées par sa respiration, traitée par le fameux synthétiseur et modulée, canalisée par un ordinateur portable, plateforme centrale de traitement des autres éléments ajoutés, enregistrements de terrain personnels (en Sardaigne, au Japon, à Big Sur et à Los Angeles) ou saxophone numérique.  À propos de Dream Temperature, il écrit ceci :

« Je voulais créer une musique qui incite l'auditeur à oublier qu'il l'écoute, et à se laisser emporter par le rêve. Une musique dans laquelle on se perd véritablement, en oubliant quand elle a commencé et quand elle s'est terminée.»

Anenon - Dream Temperature

   Paysages de Nulle part... 

   C'est un sacré choc que le premier titre, "June Gloom" : vents synthétiques et modulations chavirantes de saxophone nous emportent d'emblée sur une plage nocturne illuminée par le chant sublime de l'instrumentiste. "Piano Haze Bass Melt Wind Cry" mêle en effet brume de piano minimaliste en boucles rêveuses dans un brouillard poussiéreux aux vagues de saxophone, une atmosphère irréelle...

    Le disque, composé de onze titres assez brefs (le plus long dure moins de cinq minutes) assène des pièces intenses, mélancoliques ou fulgurantes. La mélodie au piano de "Last Sun 2" (titre 3) évoque aussi bien Ryūichi Sakamoto que Dustin O'Halloran ou Nils Frahm : on flotte dans un clapotis de notes brillantes et de résonances graves. Le titre éponyme développe des volutes de saxophone sur des basses profondes, des glissements crissants de sons synthétiques et des sortes de halètements. "Nulle Part 1+2" fait surgir d'un vent synthétique des envolées de saxophone fracassées sur d'étranges rochers par un orage métallique : quel paysage étrange ! Sur la pièce suivante, "Mirror" (titre 6), c'est la mer elle-même qui semble devenue synthétique, le piano un peu jazzy évoluant sur des échappées rapides de souffles synthétiques froissés. Avec "When the Light Appears, Boy" , la pièce la plus longue, on rêve à ce qu'aurait pu être l'album composé de morceaux plus longs. C'est une succession de pulsations, une pièce quasi reichienne, puissante, sombre, envoûtante, d'un chromatisme somptueux. Là, on est très loin, enveloppés dans les les bourdons, les traînées synthétiques, emportés vers un pays mystérieux où l'on entend pour la première fois une voix, avant que le saxophone ne déploie ses fastes étourdissants. Sans conteste la meilleure composition de l'album !

    Suit une autre miniature rêveuse, "Last Sun 1, le saxophone se faisant voix dirait-on, en contrepoint du piano en arpèges illuminés. "Room Tone" (titre 9) paraît un exercice de dégourdissement pour le saxophone qui finit par sortir d'une gangue ouatée en se livrant à quelques échappées claironnantes (si j'ose dire !) et dérives pas tout à fait free. "Toyama" est plus troublant dans l'entremêlement des textures : des voix insérées dans les plis des glissements synthétiques suggèrent des fantômes charriés par des forces ténébreuses ! Relativement plus clair, "Postscript" revient au bafouillement du piano entouré de réverbérations pour une fin d'album nimbée d'un brin de nostalgie.

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