Publié le 21 Mai 2026

ZÖJ - May The Devil's Ear Be Deaf

  À nouveau ZÖJ...Après Fil O Fenjoon (2023) et Give Water to Birds (2025), voici May The Devil's Ear Be Deaf, dont le titre vient d'un poème persan : c'est une phrase pour conjurer l'envie et le mauvais sort lorsque l'on prononce à voix haute quelque chose de beau ou porteur d'espoir. Leur musique se veut un acte de résistance, un. refus de laisser la peur étouffer la création.

Rappel : Zöj est le duo formé depuis 2016 par Gelareh Pour, musicienne iranienne primée pour ses interprétations au kâmanche (vièle à pique traditionnelle, instrument à cordes frottées), qu'elle a étudié depuis l'âge de sept ans, et le musicien australien Brian O'Dwyer, à la batterie. Et Gelareh chante, chante...

Enregistré en direct, sans superposition, l'album explore les thèmes du déclin, du désir, du rêve et du silence. Les poèmes, dont je n'ai malheureusement pas les textes, disent notamment la crainte que la beauté elle-même n'invite à la destruction...

Quatre hymnes brûlants à la VIE...

   "Termites", le premier titre, est comme une longue incantation où le chant envoûtant, démultiplié, de Gelareh Pour plane sur les percussions minimales de Brian O'Dwyer. Sans comprendre les paroles, on se laisse emporter par ce Verbe de déploration somptueuse et de désir ardent, cette voix de rêve qui peut s'envoler vers des ailleurs sublimes en quelques instants...

   Après un tel début, "Desert Motreb" surprend par son aridité crissante, le kâmanche dansant dans les aigus une transe répétitive que les percussions tirent peu à peu vers une mélodie qu'elles cernent d'un grondement tellurique. Sur ce double fond bourdonnant et crissant, le kâmanche s'élance, étincelant, il illumine de ses éclairs fulgurants l'orage percussif épaissi pour une hallucinante montée  dans une tourmente fabuleuse, comme une tempête de sable d'une violence inouïe !

    "Woe to the Ear" (Malheur à l'oreille) serait une ensorcelante imprécation instrumentale, commencée dans des marmonnements, continuée par des minaudages glissants. Puis la voix surgit, chaude et véhémente, insinuante, nimbée d'une infinie nostalgie, tandis que la batterie et le kâmanche créent un arrière-plan bouillonnant, frémissant. La pièce, de plus en plus envahie par des boucles irréelles, semble alors la fumée d'un rêve qui n'en finit plus...

   Le dernier titre, "She Sleeps with Genies" prolonge cette impression de rêve par les inflexions caressantes du kâmanche, le tambourinement percussif. Mais c'est en fait, comme semble le suggérer le titre, l'invasion d'une magie ancestrale venue des Mille et Une Nuits. C'est un chant éperdu, d'une nostalgie poignante, un appel à la Beauté intemporelle. Les cymbales déchaînées, la grosse caisse à son paroxysme, accompagnent la disparition du kâmanche dans un tournoiement vertigineux, comme dans une cérémonie soufie... 

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   Un troisième disque éblouissant par un duo exceptionnel. Batterie et kâmanche enveloppent l'une des plus belles voix du moment d'une sublime musique incandescente.

ZÖJ (Photographie © Andrew McKenzie)

ZÖJ (Photographie © Andrew McKenzie)

Paru début mai 2026 chez Parenthèses Records (Bruxelles, Belgique) / 4 plages / 37 minutes environ.

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Publié le 19 Mai 2026

Anenon - Dream Temperature

   Saxophoniste, producteur et compositeur installé à Los Angeles, Brian Allen Simon, connu sous le pseudonyme de Anenon, a publié depuis 2016 plusieurs disques dont certains entièrement acoustiques. Avec "Dream Temperature", il inaugure un synthétiseur à vent comme outil de composition, qui vient compléter le piano acoustique et bien sûr son saxophone ténor. Toutes les sonorités électroniques de l'album sont déclenchées par sa respiration, traitée par le fameux synthétiseur et modulée, canalisée par un ordinateur portable, plateforme centrale de traitement des autres éléments ajoutés, enregistrements de terrain personnels (en Sardaigne, au Japon, à Big Sur et à Los Angeles) ou saxophone numérique.  À propos de Dream Temperature, il écrit ceci :

« Je voulais créer une musique qui incite l'auditeur à oublier qu'il l'écoute, et à se laisser emporter par le rêve. Une musique dans laquelle on se perd véritablement, en oubliant quand elle a commencé et quand elle s'est terminée.»

Anenon - Dream Temperature

   Paysages de Nulle part... 

   C'est un sacré choc que le premier titre, "June Gloom" : vents synthétiques et modulations chavirantes de saxophone nous emportent d'emblée sur une plage nocturne illuminée par le chant sublime de l'instrumentiste. "Piano Haze Bass Melt Wind Cry" mêle en effet brume de piano minimaliste en boucles rêveuses dans un brouillard poussiéreux aux vagues de saxophone, une atmosphère irréelle...

    Le disque, composé de onze titres assez brefs (le plus long dure moins de cinq minutes) assène des pièces intenses, mélancoliques ou fulgurantes. La mélodie au piano de "Last Sun 2" (titre 3) évoque aussi bien Ryūichi Sakamoto que Dustin O'Halloran ou Nils Frahm : on flotte dans un clapotis de notes brillantes et de résonances graves. Le titre éponyme développe des volutes de saxophone sur des basses profondes, des glissements crissants de sons synthétiques et des sortes de halètements. "Nulle Part 1+2" fait surgir d'un vent synthétique des envolées de saxophone fracassées sur d'étranges rochers par un orage métallique : quel paysage étrange ! Sur la pièce suivante, "Mirror" (titre 6), c'est la mer elle-même qui semble devenue synthétique, le piano un peu jazzy évoluant sur des échappées rapides de souffles synthétiques froissés. Avec "When the Light Appears, Boy" , la pièce la plus longue, on rêve à ce qu'aurait pu être l'album composé de morceaux plus longs. C'est une succession de pulsations, une pièce quasi reichienne, puissante, sombre, envoûtante, d'un chromatisme somptueux. Là, on est très loin, enveloppés dans les les bourdons, les traînées synthétiques, emportés vers un pays mystérieux où l'on entend pour la première fois une voix, avant que le saxophone ne déploie ses fastes étourdissants. Sans conteste la meilleure composition de l'album !

    Suit une autre miniature rêveuse, "Last Sun 1, le saxophone se faisant voix dirait-on, en contrepoint du piano en arpèges illuminés. "Room Tone" (titre 9) paraît un exercice de dégourdissement pour le saxophone qui finit par sortir d'une gangue ouatée en se livrant à quelques échappées claironnantes (si j'ose dire !) et dérives pas tout à fait free. "Toyama" est plus troublant dans l'entremêlement des textures : des voix insérées dans les plis des glissements synthétiques suggèrent des fantômes charriés par des forces ténébreuses ! Relativement plus clair, "Postscript" revient au bafouillement du piano entouré de réverbérations pour une fin d'album nimbée d'un brin de nostalgie.

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Publié le 18 Mai 2026

Uhushuhu - To Those Lost in the Woods

Écoutes vagabondes (1)

En marge de mes articles, j'inaugure une série d'esquisses pour des disques que je butine par mes réseaux, ou que me signalent certaines maisons de disques et que j'écoute sans déplaisir...

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De Russie nous vient un album d'ambiante sombre du groupe Uhushuhu, dont le nom évoque l'hululement des oiseaux nocturnes, ou encore celui des démons. Mené par Pavel Dombrovsky, artiste sonore, compositeur et multi-instrumentiste (guitares, basse, mélodica, batterie, synthétiseurs, échantillons et enregistrements de terrain, le groupe accueille D. Rylov (dit Prorok) aux mots parlés et au traitement de la voix, Dmitry N. Shilov (dit Nezmano) à la basse et aux synthétiseurs sur le second titre, et K. Borozda à la guitare sur le troisième.

     Le titre de l'album, dédicace à Ceux qui sont perdus dans les bois, m'a d'emblée séduit : il sonne déjà comme un appel à tous ceux qui partout résistent à la normalisation sociale Quant au nom du groupe,  il m'évoque irrésistiblement Howard Phillips Lovecraft, inventeur de la mythologie de Cthulhu. Leur disque est la bande sonore idéale de cet univers hanté par des forces obscures. Le premier titre bouillonne sous l'effet d'une fermentation souterraine étouffante. La superbe couverture, avec sa tête de mort, son clair de lune nocturne, son homme endormi au fond d'une barque sur un lac cerné d'épaisses forêts de conifères, consonne parfaitement avec cet univers hanté, parcouru de hurlements, glapissements. La basse de Nezmano installe sur "Soil", le second titre, une ambiance hypnotique, prolongée par le très beau "Down the river", longue descente au fil des rêves le long de boucles ensorcelantes irisées de guitare, de mélodica... J'aime ces musiques d'atmosphère, parfois un peu lourdes, draperies irréelles d'un autre monde, rêveries musicales éveillées de musiciens se laissant porter par leurs visions...

   Et le nom de la maison de disques ! Owl Totem Recordings ! Disques du Totem du Hibou !!!

 

Paru le 15 mai 2026 chez Owl Totem Recordings (Pays-Bas) / 7 plages / 49 minutes environ

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Publié le 14 Mai 2026

Magda Mayas - Chant

   Pianiste, compositrice et interprète la berlinoise Magda Mayas explore depuis vingt-cinq ans les possibilités sonores du piano, en jouant aussi bien sur le clavier qu'à l'intérieur de l'instrument, souvent préparé avec des objets et éventuellement amplifié de diverses manières. Chant, composé de trois pièces autour de vingt minutes chacune,  est son deuxième disque chez Unsounds. Il témoigne d'un univers personnel éloigné de celui de pionniers comme John Cage ou, plus près de nous, de Stephen Scott et de son "orchestre" à l'intérieur du piano avec son Bowed Piano Ensemble.

Magda Mayas (sur le site de Roulette, Brooklyn)

Magda Mayas (sur le site de Roulette, Brooklyn)

   Le patient réenchantement du piano inconnu...

   "Embodied", pour piano et objets, a été enregistré en direct au Festival SoundOut de Canberra (Australie) en février 2025. Une note tenue, une seconde lui répond, une troisième feuilletée en écho, la note initiale revient, entourée d'autres parfois plus graves ou feuilletées. Un climat s'installe, d'une immense douceur. Pas de démonstration dans la démarche de Magda Mayas, une recherche de beauté mystérieuse. Le piano se démultiplie, se fait orchestre secret, dans la patience des sons et de leurs résonances. Une voie se fraye parmi les buissons sonores, les éclosions somptueuses. Le piano n'est gamelan que superficiellement, il est aussi bien cloche, bourdon, instrument cérémoniel avant tout, sans fracas. N'oublions pas le titre "Embodied", incarné(e)  c'est un piano incarné, on plonge sous les notes pour découvrir la matérialité trouble des sons, les crissements, grincements, résonances voilées. Magda Mayas débusque l'étrange sans jamais renoncer à la beauté connue du piano dont quelques notes "normales" servent de structure délicatement hypnotique par leurs répétions, leurs boucles. L'étrange se love entre les mailles de la trame. Surgissent des plaintes, comme un lamento déchirant là tout au fond, un embrasement brouillé de vibrations, de frappes glissantes, un combat intérieur de cliquetis absolument fascinant. Et la dernière phase de la pièce est une lente avancée dans une jungle sonore fermement encadrée par la structure minimaliste et foisonnante du piano ordinaire : on y entend des bêtes inconnues tenues en laisse...Extraordinaire ! (un extrait ci-dessous)

   Pour "Halcyon", enregistré à Berlin en juin 2025, la compositrice a installé un petit amplificateur de guitare à l'intérieur du piano. Outre les deux microphones habituels pour enregistré les sons du piano préparé, elle a placé sur certaines cordes un micro de guitare mobile qui, relié à l'amplificateur, permet de produire des notes semblables à celles d'une guitare et d'un larsen. 

   Serait-ce une harpe ? Non, c'est un piano dont les cordes chantent dans une forêt qui s'épaissit. L'halcyon (avec ou sans "h"initial) est dans la mythologie un oiseau de mer fabuleux. La dimension fabuleuse est d'emblée présente dans cette pièce qui mêle résonances électroniques et acoustiques, joue de distorsions, de larsens grinçants. Les notes étirées glissent les unes sur les autres en un tuilage où s'entendent les chants intérieurs d'un piano totalement réinventé. Ce piano-guitare électrifié, amplifié, se déchaîne par paliers de longues résonances, simplement souligné d'une ligne très discontinue de piano-piano (pour ainsi dire !). Curieusement, cet enflammement n'est pas incompatible avec une dimension méditative certaine. L'incandescence, ici, est chant authentiquement sublime.

   Le troisième titre éponyme a été enregistré à la résidence Piano Mill à Queensland (Australie) en juin 2023. Seize piano droits situés dans la résidence ou à l'extérieur ont été utilisés. Magda Mayas intègre l'état très varié de chaque instrument, lié à la dégradation tonale et mécanique engendrée par le temps et l'environnement, à sa démarche. Deux accords différents sur les seize claviers forment la trame de la pièce. Elle y intègre peu à peu des décompositions de ces accords. Les différences de timbres, de résonances, évitent toute monotonie. Après le flamboyant "Halcyon", "Chant" est une pièce paisible, une mosaïque constituée de sortes de carillons plus ou moins désaccordés résonnant dans une éternité intimiste. Insolite élégie, n'est-elle pas, verlainienne,  « L'inflexion des voix claires qui se sont tues » ?

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   Magda Mayas invente de nouveaux chants magnifiques et fascinants pour le piano réinventé.

Paraît le 15 mai 2026 chez Unsounds (Amsterdam, Pays-Bas) / 3 plages / 59 minutes environ

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Publié le 11 Mai 2026

Leonie Strecker - Chroma

   La compositrice allemande Leonie Strecker, installée à Vienne après des études de musique électroacoustique à Rome et Düsseldorf, s'intéresse aux états intermédiaires du son, entre présence et absence. Le titre de l'album Chroma renvoie à l'instabilité de la couleur en tant qu'apparition susceptible de voilement, brouillage. Constituées essentiellement de timbres d'orgue synthétique, les couches se déplacent, se superposent, s'obscurcissent, avec des variations d'accordage, des déphasages rythmiques. Toutefois, On entend un véritable orgue à tuyaux sur "peripher", le troisième titre : c'est celui de l'Auditorium de la Cité des Arts, à Paris. Interprète de ses compositions, Leonie Strecker les a mixées elle-même. Encore un disque finalisé par Lawrence English dans son studio Negative Space...

Leonie Strecker par © Ronja-Elina Kappl

Leonie Strecker par © Ronja-Elina Kappl

   D'entrée, "chroma accuracy" plonge l'auditeur dans la chaleur colorée des rythmes oscillants des sons d'orgue synthétique, dans les glissements et superpositions rapides des couches en mouvement. En moins de six minutes, c'est une tentative avérée d'envoûtement, parsemée de flambées syncopées de notes tremblées...

   La miniature "a tear in my eye" nettoie l'oreille aux limites du son, entre stridences fines et silences, ponctuations mystérieuses, avant les trois longs titres, entre douze et dix-huit minutes. C'est d'abord "peripher", où l'on entre à l'intérieur de l'orgue à tuyaux, de ses mécaniques et de sa soufflerie. Une patiente exploration dégage des échappées sonores fluctuantes, installant un climat d'écoute attentive. Derrière les avant-postes en glissendos fragiles, des bouffées bourdonnantes se mêlent aux apparitions oscillantes, scintillantes. Il devient vite difficile de distinguer entre sonorités instrumentales et synthétiques dans cette houle ample qui brouille les repères en jouant de la matière vibratoire des textures  troublées.

   La quatrième pièce, "MONO", se développe à partir d'un bruit de fond envahissant, agité en dessous par un battement sourd en crescendo, comme si l'on était immergé dans des profondeurs océaniques presque inquiétantes, engloutissantes... Dans ce magma on perçoit des bribes de voix, comme d'un noyé pour filer l'image précédente. À mesure que décroît la menaçante agitation, la voix se fraie un chemin, affirme son être propre, la langue allemande se reconnaît, comme renaissant d'un cauchemar.Je me suis demandé en entendant cela si on ne pouvait pas y entendre une métaphore de ce qui a failli arriver à la langue allemande affectée par les nazis, sa disparition dans la catastrophe, puis sa renaissance des années plus tard, mais guettée par l'informe, car à nouveau la langue se perd, se fond dans les poussières absorbantes.

   Le dernier et plus long titre (presque dix-neuf minutes), éponyme de l'album, est le sommet de l'album, déployant ce qui était condensé dans la composition initiale. C'est une pièce qui prend son temps, tout en chatoiements, en superpositions troubles, structurée par une oscillation hypnotique, un balancement lancinant. Les glissements de textures produisent par intervalle des halos saturés, des dérapages. Cette musique menace toujours de se vaporiser, et en même temps elle ne cesse de nous envahir par l'assaut obsédant de ses vagues éblouissantes, pressées et compactées jusqu'à créer le vertige. Une coda de quatre minutes nous projette au-delà de l'offensive sonore, dans les replis des notes étirées, peu à peu sombrant dans un très léger bourdon nimbé d'ailleurs...

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   Une musique expérimentale plutôt minimale, aux frontières de l'étrange par ses savants clairs-obscurs et ses dégradés instables.

Paru en mars 2026 chez Line (Los Angeles, États-Unis) / 5 plages / 52 minutes environ

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Publié le 5 Mai 2026

Hara Alonso - Music of Many Nows

   Pianiste, compositrice et artiste sonore, Hara Alonso s'est faite remarquer en 2018 par son premier disque court Pianoïse  pour piano et électronique. Plusieurs disques ont suivi, dont son premier disque pour piano solo Notions of Hope en 2023. Avec ce nouvel album, elle mêle à nouveau piano, électronique et y ajoute le violoncelle de Lia Kohl sur le troisième titre, la guitare électrique de Helga J sur le quatrième.

   Le disque est pour moi un peu court, vingt-sept minutes : je fais une exception, même si je trouve le disque inégal. Le charme décontracté de cette promenade musicale enregistrée dans différents lieux ( de Grenade à Stockholm) me repose. Voilà une musique un peu rêveuse, aux sinuosités mélodieuses attachantes, qui vaut le détour surtout pour le premier titre "Everything is Moving", où le piano répétitif évolue dans une brume électronique tintinnabulante, et pour le cinquième et dernier, "Linnéplatsen", de la belle ambiante chaudement colorée, que le piano anime d'un flux immergé dans un crescendo scintillant. L'utilisation de bruits divers dans les trois autres me semble distraire inutilement l'attention de pièces qui chantent le moment avec un abandon par ailleurs vraiment agréable, comme dans "A Second is a Choir" (titre 3) où le violoncelle est le trait d'union bienveillant d'une chorale lointaine et autres enregistrements de terrain.

Paru chez FUU (Berlin, Allemagne) / 5 plages / 27 minutes environ

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Rédigé par Dionys

Publié dans #Musiques Ambiantes - Électroniques

Publié le 3 Mai 2026

Ben Vida + Lea Bertucci - Murmurations

Ben Vida (suite)

[ Suite de l'article précédent consacré au tout dernier disque de Ben Vida, Oblivious Seekers, car j'ai retrouvé dans mes archives sonores un album d'avril 2022, Murmurations, fruit de la collaboration avec Lea Bertucci, que j'avais découverte sur l'album au si beau titre I Know the Nimber of the Sand and the Measure of the Sea, réalisé en collaboration avec Olivia Block et sorti en avril 2025.] D'une collaboration l'autre...

Quand la musique expérimentale ne se prend pas au sérieux...

   Ce n'est pas un album évident en dépit de sa magnifique couverture, qui annonce toutefois la jubilation déconstructrice du premier titre "Gasps and Spasms", curieuse réminiscence lointaine d'un groupe comme Gong dans les années soixante-dix, en beaucoup plus expérimental, mais aussi délicieusement érotique dans sa bouffonnerie espiègle.. Ben Vida est aux échantillons, au synthétiseur, Lea Bertucci à la clarinette basse, au saxophone, à la flûte, aux bandes magnétiques, et tous les deux jouent de leur voix bien évidemment. "Ghost Pipes" plonge dans des drones profonds que la flûte traverse de part en part. Ces tuyaux fantômes sont également facétieux, on y joue à cache-cache (voir la créature masquée de la couverture...) pour s'y engloutir paisiblement. "Flared Margin" propose une polyphonie d'une folle vivacité dans une atmosphère enchantée. Ce qui me frappe dans ce disque, c'est sa liberté, son inventivité permanente. Cette musique respire, elle déborde d'une poésie rare. La belle voix grave de Ben Vida sert de base à "Static Pressure" : nous sommes au bord de murmures, de jouissances minuscules qui prennent soudain une ampleur inattendue, comme si nous étions dans un temple, et le morceau finit presque comme une prière ! "Fugue State" (titre 5) est une suite rapide de moments esquissés, de chuchotements terminés en queue de poisson : très joli titre à l'ambiance magique, juste avant "Basso Profundo", la plus longue pièce, aux bourdons délicatement foisonnants, avec des accents curieux de musique bouddhique, les voix entremêlées dans un arrière-plan brumeux. Ce serait presque sérieux, sauf que ces deux-là s'amusent beaucoup à subvertir les formes qu'ils empruntent, ici par une outrance de belle allure, une explosion interne de chuintements conjurés.

   "The Vast Interiority" (titre 7) marque tout de même un changement de cap momentané, en dépit des accidents sonores dont les deux musiciens se plaisent à peupler leur composition : nous voici dans une musique ambiante extatique, animée d'une ample pulsation ondulante, tapissée de réverbérations et de vocalises minuscules, marque de l'album.

   Le très court titre éponyme est une pochade moqueuse, faux entretien s'effilochant en cascades de gloussements et terminé par un grand rire. "Permanent Singularity", entre clapotements et battements, sifflements, crée un climat mystérieux et prenant avant de s'évaporer en nouvelles facéties vocales. L'impressionnant dernier titre, "I am the size of what I see", n'échappe pas à ces glissements délicieux, manifestations d'une vitalité débordante qui excède la forme foisonnante pour l'aérer, l'ouvrir au plaisir du démasquage...

Paru en avril 2022 chez Cibachrome Editions (apparemment le label de Lea Bertucci) / 10 plages / 40 minutes environ

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- Plus rien sur Bandcamp...

- En concert le 5 novembre 2022, au Kunsthalle de Mannheim.

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Publié le 28 Avril 2026

Ben Vida - Oblivion Seekers

À la première écoute...

   J'avais vite écarté les fichiers, submergé par le flot d'anglais. Je m'étais dit que je ne pourrais pas rendre compte du texte, que ça n'intéresserait que les anglo-saxons. Le sort du disque semblait réglé pour moi.

À la seconde écoute...

 Par hasard, j'ai réécouté le premier titre en faisant de la photographie (c'est souvent ma phase de test...). Et je n'ai plus lâché le disque, emporté, conquis. La langue n'était pas un obstacle en soi, d'ailleurs je me débrouille plutôt bien en anglais, mais peu importe. Au-delà du texte, les mots constituent la musique de cet album à égalité avec les différents instruments (acoustiques). À ce propos, je n'ai pas compris pourquoi sur Bandcamp il est affublé du seul mot-clé "electronic", quand bien même on trouve une vidéo de présentation et d'entretien avec Ben Vida enregistrée par INA Grm / PRÉSENCES électronique...

[À propos du compositeur et du disque] 

    Né en 1974, l'artiste, compositeur et improvisateur new-yorkais Ben Vida est actif dans le domaine des musiques expérimentales depuis une vingtaine d'années, multipliant projets et collaborations, actif aussi en tant qu'artiste visuel, ses œuvres étant présentées dans divers pays. Cofondateur du quatuor minimaliste Town & Country, il joue de différents instruments, notamment guitare et trompette, et travaille depuis ses derniers disques sur la manière dont nous percevons textes et voix. Partant du constat que le langage imprègne notre monde, que la parole résonne partout, proliférant à l'infini, il élabore une musique qui fait du flux vocal une sorte d'hyper-instrument, mis à égalité avec le contrepoint instrumental. Le sens des paroles devient secondaire, sans être annulé pour ceux qui veulent suivre ce curieux libretto formé de bribes accumulées par le compositeur. Il ne s'agit pas de cut-up à la William Burroughs, plutôt d'un gisement personnel de fragments entendus, lus, tout au long de sa vie : des petits riens pour dire à travers leur agencement l'intense étrangeté du monde La couverture fournit le texte intégral du titre éponyme, et on peut trouver les autres textes sur les vidéos disponibles. On y remarque aisément les répétitions obsédantes, les anaphores, qui créent du lien dans le vaste ensemble disparate. Le fait même de juxtaposer des fragments dont le sens peut être éloigné produit du sens, on le sait depuis fort longtemps. On reste toutefois très éloigné du hip-hop, dont les textes veulent signifier, discourir, sont aussi charpentés que les rythmes puissants ou disloqués du genre. Ici le sens n'est pas donné à l'avance, il jaillit du montage, des rencontres, des rythmes, de la manière de prononcer les mots, influencé par la partie instrumentale. Le résultat est très anglais (plus qu'américain, mais qu'est-ce à dire ??) - dans le meilleur sens du terme. Je pensais au disque magnifique de Mark SpringerSleep of Reason, avec la participation vocale de Neil Tennant, chanteur du duo britannique Pet Shop Boys. Le disque repose sur une suite de duos parlés en rythme, ou murmurés, dialoguant avec les instruments. Cinq voix au total, celles de Nina Dante, Christina Vantzou, John Also Bennett et Félicia Atkinson. Du côté de l'accompagnement, la harpe de Nina Dante, la flûte basse de John Also Bennett, le saxophone ténor et alto de Matt Bauder, la basse acoustique de Henry Fraser, le violon de Cleek Schrey, la percussion de Booker Stardrum, sans oublier les instruments du compositeur, claviers, vibraphone, guitare (liste ouverte). Le disque a été enregistré dans la vallée de l'Hudson, mais aussi à Athènes, à Welches (Oregon), à New-York...et en Normandie !

Ben Vida - Oblivion Seekers

[L'impression des oreilles]

Le brouillard d'un bourdonnement intertextuel s'insinue...

   Saxophone et vibraphone, rejoints par les claviers, ouvrent en douceur le premier titre "Be Yr Own Abyss" (Sois ton propre abîme - quel beau programme! ). C'est le début du lent envoûtement. On coule dans le flux verbal, ses articulations, emporté par des boucles parfois dédoublées, onduleuses. Sur cette trame minimaliste, la flûte basse hante les lointains. Après un duo masculin-féminin, un duo entièrement féminin, puis mixte, suggèrent comme un oratorio (non religieux, non vraiment dramatique), à tout le moins une musique de chambre raffinée, au cours de laquelle les vocables se dissolvent parfois en leurs composantes élémentaires. Tout cela est feutré, on nous murmure des secrets, on nous enchante, on nous enchaîne, comme Ulysse à son mât !

Une spirale se répète presque toujours en rimes, au fil du temps...

"New Distortion Properties" avance sur un rythme tranquillement implacable, mécanique, comme celui d'un voyage en train, enveloppé dans des volutes lentement tourbillonnantes. La partie vocale est plus enchâssée, lovée au milieu des instruments enjôleurs. J'ai totalement oublié la question du sens, honte sur moi ? Non ! Chaque auditeur n'appartient-il pas à la secte des chercheurs d'oubli ? Les mots s'empilent, est-ce une ligne ou un cercle, une spirale avec son histoire ? Les mots se perdent dans l'indistinction...

Rêve répétitif traînant l'infini après lui...

Et c'est le troisième titre éponyme, définitivement envoûtant. Piano et vibraphone ponctuent et enrobent le texte dans une ouate de résonances en suspension. Le texte déploie son surréalisme discret auquel la basse bourdonnante vient progressivement donner une dimension dramatique. « RÉVEILLÉ EN SURSAUT FAUX SEUILS BORDS DÉCHIRÉS UNE VAGUE SUBTILE À TRAVERS L'ESPACE À TRAVERS UNE FRONTIÈRE UNE CHANCE DE SE SOUVENIR MAIS SANS TOUCHER À BAS PROVOQUÉ PAR UNE DOSE RAMENÉE DU SOMMEIL UN ESPACE PRÉ-IMAGINÉ QUI A MAINTENANT EXPLOSÉ EN UN NOMBRE ÉTONNANT DE DIMENSIONS » (traduction minimale...). En écoutant ces fragments d'un vertige aux symétries déconcertantes, j'ai parfois pensé au film de Bernard Queysanne adapté du roman de Georges Perec Un homme qui dort. On se laisse porter vers une vacuité à la fois incroyablement douce et anéantissante.

   Ne s'agit-il pas de défaire un monde ("Unmake a World", quatrième et dernier titre), de le détisser avec l'aide de la harpe insidieuse, arachnéenne, mêlée à la guitare enfermée dans ses boucles trop paisibles ? Rien n'est vraiment réel, tout se dissout dans les répétitions, dans le clapotis de l'accompagnement musical ravissant.

   Ce disque est au fond une tentative délibérée d'enchantement réussi au royaume évanescent des ombres qui se déconstruisent sans cesse pour mieux ressurgir dans les coins...

« TU DORS TOUJOURS REPRENDS TON ÉTAT D'ESPRIT LE RÊVE S'EST TERMINÉ, TU DORS TOUJOURS TU APPRENDS CES CHOSES DEMANDE À LIZ SI ELLE TRAVAILLE POUR MAYO NE DEMANDE PAS À MAYO SON OPÉRA ET MAINTENANT, TU ÉCOUTES DES RÊVES ANCIENS ET NOUVEAUX DES HAUT-PARLEURS QUI S'EFFORCENT VERS UNE SORTE D'EXTASE »

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   Un disque magistral pour se perdre dans le flux des mots et la beauté ensorcelante des arrangements.

Paraît le 1er mai 2026 chez Shelter Press / 4 plages / 39 minutes environ

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