Julio Cortazar : pas d'écriture sans "swing".

Publié le 1 Août 2009

Julio Cortazar : pas d'écriture sans "swing".
   Tout lecteur de Cortázar vit une étrange aventure. Très vite, il se sent happé par l'écriture, comme aspiré par les phrases qui courent devant lui pour l'entraîner vers l'autre côté. Il a le sentiment d'une urgence à dire, qu'il ne faudrait surtout pas s'arrêter pour y parvenir en même temps que le personnage, peut-être même avant lui pour le prévenir du danger, ou plutôt pour connaître le premier le doux vertige de la chute mortellement belle "dans le volcan" au centre de tout.
  Un court chapitre de Marelle, ce roman étonnant où l'on est convié de sauter de case en case pour atteindre le Ciel, éclaire un principe fondamental de l'écriture de Cortázar. Il permet aussi de saisir le rapport étroit entre le jazz et ses écrits. Peu de jazz sur ce blog, mais l'Argentin lutécien me le fait comprendre de l'intérieur, tant ses personnages baignent dans cet univers musical qui lui a aussi inspiré l'une de ses plus fortes nouvelles, "L'Homme à l'affût" (dans le recueil Les Armes secrètes ), sur la fin de vie de Charlie Parker.
  Le chapitre 82 appartient à la série des "Morelliennes", pages dans lesquelles l'écrivain Morelli, double de Cortázar, livre ses réflexions sur l'écriture, la composition romanesque. Le voici :
  « Pourquoi est-ce que j'écris cela ? je n'ai pas d'idées claires, ni d'idées du tout. Il y a des bribes, des élans, des morceaux, et tout cela cherche une forme, alors entre en jeu le rythme et j'écris dans ce rythme, c'est lui qui me fait écrire, qui me pousse, et non pas ce qu'on appelle la pensée et qui fait la prose, littéraire ou autre. Il y a d'abord une situation confuse, qui ne pourra se définir que par le mot ; je pars de cette pénombre, et si ce que je veux dire (si ce qui veut être dit) a suffisamment de force, immédiatement le swing, le branle est donné, un balancement rythmique qui me fait émerger à la surface, illumine tout, fond dans cette matière confuse et celui qui en est la victime est une troisième instance claire et pour ainsi dire fatale : la phrase, le paragraphe, la page, le chapitre, le livre. Ce balancement, ce swing dans lequel la matière confuse prend forme, est pour moi l'unique preuve de sa nécessité, car à peine a-t-il cessé je comprends que je n'ai plus rien à dire. C'est aussi l'unique récompense de mon travail : sentir que ce que j'ai écrit est comme un chat qu'on caresse et dont le dos arqué, électrisé, se lève et s'abaisse tour à tour, en cadence. Ainsi, grâce à l'écriture, je descends dans le volcan, je m'approche des Mères, je me branche sur le Centre — quel qu'il soit. Écrire, c'est dessiner mon "mandala", et le parcourir en même temps, inventer la purification en me purifiant ; corvée de pauvre "shaman" blanc en slip de nylon. »
 ( N.B. J'ai conservé les italiques, ajouté le gras et la couleur.)
  Traduire le mot "swing" par le "branle", voilà aussi au passage une belle idée de Cortázar, lecteur de Montaigne et de Rabelais.
En guise de prolongement, une chanson, "Java", dont le texte est de Julio, mise en musique par le Cuarteto Cedron, chantée par Juan Cedrón.
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P.S. J'inaugure une nouvelle catégorie, "La musique et les mots", qui glanera citations, réflexions diverses sur la musique de musiciens ou d'écrivains lorsqu'ils interrogent les rapports entre l' écriture et la musique.

Je ne résiste pas  à vous proposer une deuxième chanson, extraite du même disque, Trottoirs de Buenos Aires (1980). "Tu piel bajo la luna" (Ta peau sous la lune)

(Nouvelle mise en page + ajout d'illustrations visuelles et sonores le 17 janvier  2021)

Rédigé par Dionys

Publié dans #La Musique et les Mots

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