Publié le 3 Novembre 2020

Rafael Toral & João Pais Filipe - Jupiter and Beyond

   Jupiter and Beyond se présente de prime abord comme la suite de Jupiter (2018), la précédente collaboration entre Rafael Toral et João Pais Filipe. Mais l'album est aussi le fruit d'une plaisanterie tandis qu'ils s'amusaient avec des gongs joués avec des archets, les effets de retour. Décision est alors prise de faire un disque à partir de cette session improvisée, en enregistrant dans l'atelier de João Pais Filipe à Porto, atelier dans lequel il a fabriqué le gong étonnant qui figure sur la pochette. À cette matière première Rafael Toral a ajouté plusieurs couches sonores par endroits, utilisant même une guitare électrique à laquelle il n'avait pas touché depuis 2003. João est à la grosse caisse, aux gongs et aux cloches, Rafael aux retours (amplificateur modifié MS-2) et à la guitare.

Deux longs titres de près de vingt-et-une minutes chacun constituent cet album sidérant, c'est le cas de le dire... Deux longs envols dans les espaces infinis tapissés de drones sourds, traversés d'objets sonores étranges. Froissements mystérieux de cymbales, couinements tordus de guitare, palpitations, battements, irisations, comme un voyage dans un trou noir. Le vaisseau avance irrésistiblement, happé par les espaces en constante métamorphose, et je pensais aux grands opéras de l'espace de Nathalie Henneberg. Au centre du premier titre, "Jupiter", on tombe dans un archipel contemplatif hanté par les gongs - comment alors ne pas songer à Alain Kremski, ce Maître des Gongs -, on entend des oiseaux interstellaires, toute la matière noire fermente en arrière-plan, c'est absolument splendide, on croit entendre un saxo perdu (gong frotté à l'archet ?). Des vagues de plus en plus denses de retours déferlent, lâchant un drone massif que viennent éclairer des cloches, d'autres gongs plus profonds, un véritable feuilletage des couches qui se frottent l'une contre l'autre. L'atmosphère est extatique, cérémonielle, tellement les sons sont vrillés, donnant presque l'impression d'entendre un thérémine au cœur d'un creuset gigantesque.  

João Pais Filipe

João Pais Filipe

"Beyond" s'ouvre sur des vents noirs, des mouvements dans l'ombre. La guitare frémit, se torsade, tandis que d'étranges plaintes étouffées envahissent l'espace. Des choses respirent avec difficulté, d'autres éclosent. Cet au-delà est plus inquiétant, trouble, palpitant de vies monstrueuses. Des cloches toutefois illuminent brièvement cet antre goyesque, ce foisonnement louche d'embryons effrayants. Puis gongs et cloches se répondent, l'épaisseur des graves contre la transparence gracile des aigus. Des chauves-souris se déplacent. La tension monte insidieusement, gongs et cloches aux frappes plus rythmiques, comme une invitation à la prière. Le crescendo se stratifie, s'accélère, une matière noire finement striée de lumières diffuses ; la grosse caisse fouette le cauchemar en pleine gestation. Au-delà de Jupiter, c'est Saturne dévorant ses enfants, la libre circulation des créatures difformes avant le rappel à la raison, les coups de gong et la cloche qui sonnent la fin des visions.

Magistral, fascinant.

À paraître le 6 novembre 2020 chez three : four records / 2 plages / 41 minutes environ

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- album en écoute et en vente sur bandcamp :

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Publié le 30 Octobre 2020

Joana Guerra - Chão Vermelho

   La chanteuse et violoncelliste portugaise Joana Guerra s'inquiète pour sa terre natale du centre du Portugal, habituellement plutôt boueuse, mais dorénavant toujours plus sèche, craquelée, d'où le titre de son disque Chão Vermelho (Sol rouge). Accompagnée par la violoniste Maria do Mar, par Carlos Godinho aux percussions et objets, avec des contributions de Sofia Queiróz Orê-Ibir à la basse et de Bernardo Barata au chant, elle-même joue aussi de la guitare portugaise, d'une guitare électrique préparée et des claviers. Chão Vermelho est au moins son septième album, en solo ou en collaboration. Je découvre qu'elle a d'ailleurs participé à l'un des albums du Alvaret Ensemble constitué autour de Greg Haines (piano) et des frères Jan et Romke Kleefstra.

"Rajada", courte ouverture instrumentale, nous plonge d'emblée dans une atmosphère de fastueuse et lancinante mélancolie : sur fond de percussions  résonnantes, les cordes se lamentent suavement, soutenus par la basse. Avec "Equinopes", une introduction au violoncelle solo, rejoint par le violon, nous prépare à l'entrée en scène de la chanteuse à la voix veloutée, envoûtante, et c'est une mélopée mélodieuse, en douces volutes sur les griffures de violoncelle et de violon. On s'abandonne à cette voix doublée par des chœurs en bourdon discret. Superbe ! "Pedra Parideira" (Pierre de Parideira, ou pierre de reproduction, symbole de fertilité) est un interlude plus abrupt, sorte de rituel murmuré-chanté, chamanique. Cette dimension rituelle se prolonge dans "Onna Bugheisha", hypnotique pièce à l'allure de danse médiévale conformément au sens du titre, qui désigne une sorte de femme-samouraï dans le Japon médiéval. S'agit-il d'évoquer la nécessité d'un combat pour éviter la mort de la terre ? Premier titre en anglais, "White animal" est un chant poignant dramatisé par le violoncelle pizzicato dans les graves, sur une cellule mélodique répétée ad libitum, juste fracturé par une coupure un peu plus de deux minutes avant la fin. La voix se déploie jusqu'au cri, avant une coda magnifique à l'archet. "Oasis" nous ramène à la fraîcheur d'une naissance : atmosphère tranquille, cordes glissées, percussions mystérieuses, voix en libres pirouettes vocales, violon enjôleur un rien tzigane, tout respire une joie simple et belle. "Entropicar" lui succède, bref interlude de violoncelle grinçant, déchaîné avant "Lume" (Feu), autre chant incanté par la voix brûlante (bien sûr !) de Joana, dont les échappées montent au ciel avec les cordes envolées. C'est une jolie pyrotechnie mélodique que ce bijou serti entre les pétales du violon, rythmé comme une complainte intense. Autre interlude, "Redução" nous ramène aux éructations d'un violoncelle en folie, étrange coq sonore poussant son cocorico énergique. Le disque se termine avec "Micélio" (Mycellium), hymne déchirant de beauté à fleur de corde, discrètement et très ponctuellement hanté par la voix de Joana, hymne qui voudrait se terminer comme un chant de victoire sans y parvenir vraiment.

   Un disque habité qui défie les étiquettes.

   À paraître le 13 novembre 2020 chez Miasmah / 10 plages / 34 minutes 

Pour aller plus loin :

- "Micélio" en écoute sur soundcloud :

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Publié le 14 Octobre 2020

Guillaume Gargaud - Strange memories

Ma précédente rencontre avec Guillaume Gargaud remonte à juin 2011, quand j'ai chroniqué le très flamboyant Lost chords sorti peu avant, pour guitare et sons électroniques, et She, son second album solo paru en 2009, d'une sauvage beauté noire. Il en était déjà à son neuvième album, le troisième en solo. Depuis, il a encore multiplié les collaborations avec d'autres musiciens, la dernière en date avec le trompettiste finlandais Eero Savela, après la sortie en 2019 de Magic intensity  sur lequel interviennent le pianiste Burton Green et le batteur Marc Edwards. Strange memories est son huitième album solo, enregistré dans son studio personnel du Havre, et publié conjointement par le label new-yorkais Chant records et Setola di Maiale, label non conventionnel italien consacré aux musiciens indépendants travaillant dans le champ des musiques expérimentales et improvisées. Le disque regroupe en effet neuf improvisations pour guitare acoustique solo. Me voici donc confronté à un objet sonore  a priori peu dans la lignée éditoriale de ce blog... qui en a vu et entendu d'autre, et qui s'en remettra, quand bien même ce musicien a joué avec des grands noms du free jazz, jamais abordé. Loin des envolées électroniques dignes d'une science-fiction lyrique et grandiose, qu'a-t-il à vous offrir, qu'a-t-il qui me retient ?

   Dès "Mystery travel", c'est l'impression que l'improvisation cherche avec obstination, qu'elle n'a rien de gratuit ou de futile, et surtout rien de démonstratif, ce qui m'agace toujours particulièrement chez nombre de musiciens de jazz. Oui, c'est bien un mystérieux voyage, avec ses haltes, sa frénésie passagère, ses hésitations, son recueillement devant la beauté soudain débusquée au coin du feu. La guitare chante, tranquille. "Free spirit" développe un climat d'intimité contemplative  : la guitare se fait coquillage à spirale, repliée sur ses cordes qu'elle pince avec une tendre ferveur, hoquetante de bonheur, et l'on entend le guitariste fondre dans un murmure d'acquiescement, à l'écoute de l'éblouissement qui vient illuminer la fin. Comme une plainte pudique, "Stay away" ondule au seuil de l'indicible, notes prolongées, infimes grincements. Le morceau se creuse dans les graves, un rien solennel et très énigmatique, prélude idéal au titre éponyme, "Strange memories", perdu dans des souvenirs enfouis que la guitare va débusquer, délicate. Entre rêverie et jaillissements brefs, un flux finit par se faire jour, une source vive qui se joue tout en courbures, en joie colorée de minuscules gouttelettes harmoniques. Frottements, doux pincements, énergiques poussées rythmiques, "Glissando" se laisse aller à ses vertiges, se ferait presque jazzy par sa mélodie assez attendue, mais se reprend, se tient, le morceau a un côté gitan trépidant, incantatoire, avec une belle coda à l'étouffée ! Débutée sur le bois, des pizzicati d'oiseaux courant en tous sens, "No closing" est une pièce ébouriffée, qui glousse comme une poule devenue folle à cause de son enfermement. C'est l'improvisation la plus drôlatique de l'album, un sommet ludique qui n'en souligne que mieux l'atmosphère recueillie des autres, notamment de la suivante, "Curious things". Pièce hésitante, interrogative, elle se contemple, prend la pose, ronronnerait pour un peu, absorbée dans ses graves veloutés. On retrouve un climat plus méditatif encore au début de "Leave open", étude intense éclairée de fréquents éclats nerveux. La guitare virevolte, s'enivre, poursuivant une fantaisie insaisissable. Où l'on finit par de vieilles mélodies... "Old Melodies", jeu frémissant, et puis des envolées, un rythme profond, la montée de l'enthousiasme, la sorcellerie guitaresque dansant entre les mains de son musicien, habité, qui n'a plus qu'à s'abandonner au silence...

Des improvisations illuminées par une inspiration d'une attentive intensité. 

Paru le 23 septembre 2020 chez Chant Records et Setola di Maiale / 9 plages / 44 minutes environ. À noter que Setola di Maiale signifie... Poils de porc !

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Rédigé par Dionys

Publié dans #Musiques improvisées

Publié le 12 Octobre 2020

  (Suite de l'article précédent) Annie Gosfield n'a pas toujours la tête dans les étoiles. Alors qu'elle vivait à Valencia, en Californie, elle se promenait souvent dans la ville-fantôme voisine, Mentryville, qui lui a inspiré un des titres de Lost signals and drifting satellites. Elle a recréé l'ambiance étrange de la cité abandonnée à l'aide de son piano préparé, dans lequel elle a placé des matériaux métalliques, du bois, du caoutchouc, entre et sous les cordes, qu'elle frappe avec un maillet de caoutchouc, produisant des sons qui coexistent avec ceux obtenus par la voie traditionnelle; rien d'étonnant au pays de John Cage, mais une belle illustration de la fécondité actuelle de l'invention. Avec The Harmony of the body-machine, titre pris dans un livre de H.G. Wells, elle signe une collaboration impressionnante avec la violoncelliste Joan Jeanrenaud, dont elle exploite l'incroyable virtuosité technique pour la faire dialoguer avec des sons industriels enregistrés dans des usines de Nuremberg : nouvelles harmonies, infinis bercements du métal adouci, respirations organiques de la matière caressée par le violoncelle, engendrent une mélancolie post-humaine, celle d'un monde où l'homme n'existe plus qu'à l'état de trace. En écoute, "Mentryville", pour piano préparé.
Annie Gosfield (2) : le chant retrouvé des machines.

  Flying sparks and heavy machinery, paru en 2001 chez Tzadik comme ses trois autres albums, rassemble deux œuvres liées à sa résidence en Allemagne, à Nuremberg. "Ewa7", un morceau en trois parties de plus de quarante minutes, intègre la machinerie lourde des usines en tant qu'interprètes, soit en direct comme ce fut le cas lors d'un concert donné sur l'un des sites industriels explorés, soit en tant qu'échantillons sonores mixés et joués sur les claviers de la compositrice. Ewa7 est au final un voyage fascinant, galvanisant, au cœur de l'énergie, depuis la rotation initiale des moteurs qui démarrent jusqu'à la chambre de combustion, chaque étape accompagnée par l'entrée en scène d'un instrument (clavier échantillonné, guitare électrique préparée et percussions "traditionnelles"). L'ajout de nombreuses percussions métalliques, lourds cylindres et autres, frappées contre les machines elles-mêmes, contribue à donner à cette plongée une force extraordinaire. Voilà une artiste qui écoute le monde en face, sans a priori, pour en faire jaillir les beautés ignorées. Des lourdes machines sourdent une lumière, une émotion inattendues. Elles se mettent parfois à danser un sabbat frénétique, ou bien alors semblent bégayer un langage qui n'attend que notre oreille pour nous dire cet au-delà des épaisseurs et des opacités, et, qui sait, la fusion de l'homme et de la machine. Un monument de la musique contemporaine, expérimentale et électronique !!
   Le titre de l'album est celui du second morceau, écrit pour quatuor à cordes et quatuor de percussions juste après son retour à New-York. Tandis que les cordes explorent les micro-tonalités et toutes les ressources acoustiques pour suggérer les étincelles volantes du titre, les percussions évoquent l'univers industriel de la machinerie lourde, dans un dialogue inspiré du constructivisme, enrichi par des rencontres de hasard et ménageant des espaces apaisés où l'on peut écouter les infimes bruissements de la matière. Il y a quelque chose de japonais dans ce morceau, qui me fait penser aux compositions de Kaija Saariaho consacrées aux jardins japonais, pour l'espèce d'austérité suave qui se dégage de cette joute impeccablement menée.

(Nouvelle publication d'un article du 2 mai 2008, avec nouvelles images - numérisations de mes pochettes - et nouveaux sons, hélas bloqués, d'où d'autres illustrations sonores, pas toujours en phase avec l'article, j'en suis désolé)
 

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Publié le 12 Octobre 2020

Annie Gosfield (1): la musique est l'avenir de tous les sons.
 
   Après Eve Beglarian, Julia Wolfe (cf. article du 15 mars 2008), me voici sur la piste d'une autre immense compositrice américaine, Annie Gosfield. Née à Philadelphie en 1960, elle vit à New-York. Claviériste, improvisatrice, elle s'intéresse aux sons non-musicaux, davantage séduite dès le plus jeune âge par les oscillations sauvages d'une alarme de voiture, les trépidations de baratte d'un camion qui fabrique le ciment, les pianos cassés, les grésillements entre les stations de radio, que par les comptines. Ajoutons le choc occasionné par Come out (1966), pièce de Steve Reich dans laquelle celui-ci travaillait à partir de cinq mots prononcés par un jeune noir, diffusés à l'unisson en boucle sur deux voies qui se déphasent progressivement, créant réverbérations, canons, démultiplications, et qui ne gardent des mots, devenus inintelligibles, que les motifs rythmiques et le phrasé de l'intonation, pièce que son frère aîné écoutait la tête entre les haut-parleurs de sa chaîne, et l'on aura une idée assez juste de l'ouverture musicale d'Annie Gosfield, bien décidée à révéler la beauté des sons dits non-musicaux. Sa démarche pourrait sembler rejoindre celle des musiques industrielles, mais elle me semble adopter le mouvement exactement contraire. Tandis que ce courant musical, très influencé par l'esthétique punk, se veut agressif et destructeur en reniant l'harmonie et tout ce qui pourrait flatter l'oreille -pour aller très vite !, plongeant l'auditeur dans un univers sonore saturé, brutal, Annie Gosfield tend l'oreille pour débusquer la musicalité dans l'univers quotidien, apprivoise les sons industriels pour qu'ils livrent la musique qu'ils ont en eux, une musique proprement inouïe, donc jamais mièvre ou flatteusement séduisante : incroyable, étrange, la matière qui s'ouvre pour chanter du fond de ses interstices...
    Rassurez-vous toutefois, elle travaille aussi à partir de matériaux musicaux conventionnels (instruments solistes, ensemble de chambre)...pour les faire sonner autrement, en les confrontant à des sons électroniques, échantillonnés, en jouant sur des micro-tonalités, des intervalles inédits, le désaccordage et la préparation des instruments, en cela dans la lignée de John Cage et de son invention du piano préparé dans les années quarante. Sa musique, jouée par de nombreux artistes de part le monde, est disponible sur quatre disques, tous parus sur le label du saxophoniste John Zorn, Tzadik, label entièrement dédié à la musique expérimentale, d'avant-garde.
 
  Paru en 1998, Burnt ivory and loose wires rassemble pour l'essentiel des œuvres dans lesquelles le clavier échantillonné d'Annie Gosfield joue un rôle central. Elle y est accompagnée, selon les morceaux, par la guitare électrique préparée de Roger Kleier, qui l'accompagne souvent sur scène, les percussions de Jim Pugliese et Christine Bard, le violoncelle de Ted Mook. Le dernier titre a été écrit pour le quatuor de saxophones Rova. La couverture très surréalisante est à l'image de cette musique étrangement onirique, exploration joyeuse d'univers sonores improbables surgis des percussions métalliques, du clavier préparé et désaccordé, qui utilise parfois des échantillons de vibraphone frotté par un archet, de la guitare touchée par un archet électronique. Ivoire brûlé du piano et cordes détendues, nous indique le très beau titre de l'album. L'un des morceaux est quant à lui titré "The Manufacture of tangled ivory" : fabrication d'ivoire embrouillé, emmêlé, avec l'impression de rentrer dans un labyrinthe où les sons se tordent, se transforment sans cesse, nous sommes dans l'antre même de Tubal-Caïn, dans la forge primordiale. Le résultat est d'une splendeur presque constante, d'une fraîcheur et d'un dynamisme exaltants encore dix ans plus tard, faisant paraître corsetées et poussives bien des musiques plus récentes. Annie Gosfield, une oreille...sans œillères, une créatrice au sens plein du terme.
  
Annie Gosfield (1): la musique est l'avenir de tous les sons.

   Lost signals and drifting satellites, paru en 2004, est le troisième et avant-dernier en date des disques de la compositrice parus chez Tzadik. À part un court morceau où elle apparaît en solo, l'album regroupe des œuvres où les cordes interviennent soit seules, soit en interférant avec des sons électroniques. On y trouve un véritable quatuor à cordes, Lightheaded and heavyhearted, écrit nous dit-elle alors qu'elle souffrait de vertiges et se sentait étourdie, la tête vide : des moments à la mélancolie tranquille alternent avec des passages au dynamisme plus agressif pour construire un paysage mental sensible, à l'écoute des sons de l'âme. Le deuxième morceau, qui donne son titre à l'album confronte le violon de George Kentros à des enregistrements de satellites, d'ondes courtes et de transmissions radios, dans un troublant jeu d'échos qui brouille les limites entre sons musicaux et non-musicaux. Je présenterai les autres titres dans l'article suivant.
- le
site de la compositrice, avec d'assez nombreux extraits en écoute.
(Nouvelle publication d'un article du 24 avril 2008, avec nouvelles images - numérisations de mes pochettes - et nouveaux sons)

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Publié le 6 Octobre 2020

Timo Andres - I still play

   Timo Andres est le pianiste qui interprète sept des onze titres présents sur cet album d'hommage au fondateur du label Nonesuch Bob Hurwitz, lui-même pianiste, qui a passé trente-deux ans à sa direction et est devenu son président émérite depuis 2017. Les trois autres pianistes crédités sur la pochette se partagent les quatre autres titres. Timo Andres, qui est aussi par ailleurs compositeur (il signe le deuxième titre) précise le contenu particulier de l'album : « Chacun de ces onze hommages à Bob Hurwitz a été écrit pour un public unique, sur un Steinway particulier dans un salon spécifique de l'Upper West Side. Chacun distille un aspect de la voix de son auteur en une miniature concentrée. » John Adams, à l'initiative de cet enregistrement, souhaitait que chaque compositeur écrive quelque chose qui ne soit pas une pièce de concert, mais qu'un pianiste accompli comme Bob Hurwitz pourrait jouer.

   On trouve donc onze compositeurs, tous liés à ce grand label si important dans le domaine des musiques contemporaines, et donc présent dans les colonnes de ce blog depuis ses débuts. Les voici dans l'ordre : 1. Nico Muhly / 2. Timo Andres / 3. Louis Andriessen / 4. John Adams / 5. Philip Glass / 6. Laurie Anderson / 7. Brad Mehldau / 8. Steve Reich / 9. Pat Metheny / 10. Donnacha Dennehy (orthographié "Dennehey" sur la pochette) / 11. Randy Newman. Bref, autour des grands noms du minimalisme américain, on navigue plus largement jusque dans les eaux de la pop et du jazz, avec quelques incursions plus expérimentales.

   Nico Muhly ouvre la collection avec une pièce brillante, "Move", comme un début de bal. Des variations vives, qui étincellent  de leur minimalisme joyeux, avant une coda doucement mélancolique. La composition de Timo Andres, "Wise words", est dans son long phrasé en clair-obsur qui revient, émouvante par son éloquence tout en frémissements retenus. Je suis moins séduit par la contribution de Louis Andriessen, "Rimsky ou La Monte Young", peut-être en raison de son caractère d'exercice de style. Par contre, l'hommage de John Adams, "I still play", titre éponyme de l'album, est une magnifique fantaisie élégiaque, d'une élégance raffinée, frangée de rêverie. Philip Glass signe une mélodie du soir ("Evening Song N°2") d'une grande délicatesse, qui s'élance vers la lumière à plusieurs reprises avant de s'éteindre peu à peu dans le silence. Laurie Anderson donne une pièce subtilement facétieuse, comme une comptine mystérieuse dans ses hésitations, ses  légers déhanchements silhouettés par les silences. "L.A. Pastorale"  de Brad Mehldau est la deuxième pièce interprétée par son propre compositeur. Ballade lyrique pétrie de résonances romantiques, elle offre de belles couleurs entre joyeuse vigueur et moments plus rêveurs. J'attendais évidemment la contribution de Steve Reich qui, s'il a beaucoup écrit pour le(s) piano(s) et les claviers, a rarement composé pour piano seul, à mon grand regret. Sobrement titré "For Bob", le morceau est assez surprenant, à la fois très reichien dans ses cadences bousculées, sa coda crescendo, et d'une douceur presque émouvante, ce qui est rare chez lui. Brad interprète aussi "42 Years" de Pat Metheny, aux accents un rien jazzys et à la mélodie imparable, qu'il me semble connaître d'ailleurs, enchâssés entre quelques accords proches d'une discrète atonalité. Suit l'éblouissant "Her Wits (About him)" de Donnacha Dennehy : friselis dans les aigus sur la crête du silence, quelques à-plats ralentis, puis une frénésie caracolante bien dans la manière fougueuse de l'irlandais, qui termine cependant sur d'ultimes éclaboussements irréels. Restent les 59 secondes de "Recessional", composé et interprété par Randy Newman : petit hymne aux accents triomphants, ronflants, non sans humour.

   Un programme varié qui ne décevra pas les amateurs de piano !

Mes titres préférés (ordre décroissant approximatif et probablement un peu variable !) : le 1 (Muhly) et le 10 (Dennehy) // le 4 (Adams) et le 5 (Glass) // le 6 (Anderson) et le 2 (Andres)et le 8 (Reich). // le 7 (Mehldau)

Paru en mai 2020 chez Nonesuch / 11 plages / 40 minutes environ

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Publié le 28 Septembre 2020

David Cordero - Honne (本 音)

   Le compositeur espagnol de Cadix David Cordero a ramené de son premier voyage au Japon huit nouveaux titres dans lesquels il tente d'exprimer les paysages, les sons, l'ambiance de ce pays et des habitants qu'il a eu le plaisir de rencontrer. Le mot japonais "Honne" signifie les vrais sentiments, impressions et désirs. Il a enregistré ensuite la musique dans son studio personnel à l'aide de nouveaux procédés d'enregistrement et instruments, nous précise-t-il. Deux amis espagnols et deux musiciens japonais apportent leur contribution  sur quatre des huit titres.

   "El elogio de la sombra" est paradoxalement une pièce lumineuse, tintinnabulante, belle entrée ouatée stratifiée par les superpositions. Avec la collaboration de Miguel Otero, "Un drama mudo" déroule une trame grave et lente, comme une volute girant doucement dans l'espace, sur laquelle une guitare étouffée égrène quelques notes en boucles espacées sur un fond d'orgue. C'est d'une majesté moelleuse à la mélancolie prenante, qui nous enveloppe dans son oreille harmonique. "Buenas noches, Yuki" nous plonge-t-il dans un cauchemar avec ses déchirements initiaux ? Des cloches féériques, des gongs lointains instaurent très vite, plutôt, une atmosphère merveilleuse : au seuil d'un temple, nous assistons à une mystérieuse cérémonie, avec des assistants dont nous entendons parfois les bruits. Tout bruisse, les harmoniques des portiques de cloches se mêlent pour créer un orchestre pastoral de toute beauté. On fera de très beaux rêves... Aidé de Shuta Yasukochi, David Cordero prolonge la magie avec "音", toile ambiante à la sombre rutilance, elle aussi tout en enroulements suaves, profonds comme une houle éternelle éclairée d'un lit de pierreries miroitantes. "Paula" gazouille de chants d'oiseaux pour devenir un intermède enchanté de boucles orientales. Kenji Kihara contribue sans doute à la stratification vertigineuse de "El joven llamado cuervo" (le jeune homme nommé corbeau), d'un lyrisme hiératique somnambulique. Le septième titre, "La tristeza de una ciudad", reprend en mineur les thèmes du morceau précédent, scandés par une sorte de luth électronique, agrémentés d'une respiration marine, avec des chevauchements lointains de clavier qui font un peu penser à du Tim Hecker. Nous voici parvenus "Tras la tormenta" (Après la tempête) pour le dernier titre, co-signé par Carles Guajardo. Près de onze minutes pour une fresque sombre, rayée de drones, de nuages épais et sourdement tournoyants dont les bords s'ourlent de lumières troubles, qui finiront par nous engloutir à nous attirer par leurs cercles toujours plus intenses...et si une brève accalmie fait entendre des voix séraphiques, leur crescendo impressionnant accroît la fascination de cet appel des empyrées.

Paru en septembre 2020 chez Dronarium / 8 plages / 45 minutes environ

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Jardin japonais (© Photographie personnelle)

Jardin japonais (© Photographie personnelle)

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Rédigé par Dionys

Publié dans #Musiques Ambiantes - Électroniques

Publié le 28 Août 2020

Claudio F. Baroni (2)- The Body Imitates the Landscape

   Troisième disque de Claudio F. Baroni chez Unsounds, The Body Imitates the Landscape est inspiré par l'essai du japonais Michitaro Tada, Karada, dont le sujet est "l'école du corps". L'artiste Adi Hollander a voulu créer une expérience sensorielle similaire à celle évoquée par le livre grâce à une installation sonore interactive. Le public est invité à s'allonger sur des lits à eau dans lesquels sont installés des haut-parleurs. Des ondulations sonores émanent de manière audible, physique et visible de cet arrangement des lits à la manière d'un jardin japonais. Ainsi, n'importe qui peut vivre la joie d'une écoute physique, ressentie par tout le corps dans ce jardin électronique du son. Comme à son habitude, Claudio F. Baroni, qui a écrit une pièce pour l'Ensemble MAZE, dont les voix chuchotées deviennent musique, s'intéresse à la nature vibratoire du son, et donc à sa propension à émouvoir les corps.

   Chacune des onze pièces de l'album est consacrée est consacrée à une partie du corps - désignée par son nom japonais, dont les mots proférés, murmurés, évoquent les fonctions. L'Ensemble MAZE, composé par Anne La Berge à la flûte alto, Gareth Davis à la clarinette basse, Reinier van Houdt aux claviers, Wiek Hijmans à la guitare électrique, Dario Calderone à la contrebasse et Enric Monfort aux percussions est accompagné en direct par le compositeur aux manipulations électroniques. Il en résulte onze évocations rêveuses nimbées d'une grande douceur, comme des confidences qui flotteraient entre deux eaux de la conscience. La composition procède par courtes unités, bribes de motifs séparés par la durée de résonance du dernier instrument entendu, ceux-ci se posant délicatement sur la ou les voix. Une autre temporalité s'installe, distendue sans jamais être lâche, invite tranquille à une écoute profonde, attentive à la sensualité physique des sons. Le corps étant l'espace de propagation de cette musique imite en effet un paysage ; à vrai dire, le corps ému par les vibrations, les résonances qui l'envahissent dans l'installation et pendant l'écoute du disque de préférence au casque, idéalement devient le paysage musical. Pendant "Atama" (la tête), l'auditeur est plongé dans un espace trouble, fortement nasalisé dirait-on, caverne résonnante et mystérieuse dans laquelle les graves se meuvent lourdement, à peine segmentés par des aigus cristallins, tandis que les voix paraissent fantomatiques, voilées. "Kao" (le visage) est plus lumineux, découpé, avec des aigus plus présents, mais la voix chuchotante égrène des secrets. Au fil des pièces, on glisse, on dérive en merveilleux pays grâce à cette musique de chambre apaisée, subtilement augmentée par l'électronique qui en magnifie les timbres, les textures. La musique de Claudio F. Baroni se trouve ainsi au croisement alchimique des recherches sonores d'une Kaija Saariaho, de Giacinto Scelsi et des errances méditatives d'un Morton Feldman. Somptueusement délassant !

Paru en janvier 2020 chez Unsounds / 11 plages / 47 minutes environ

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