Publié le 12 Mars 2024

Point of Memory - Void Pusher
De la MAO* pour embrasser l'expérience humaine...

    Point of Memory désigne un artiste sonore, ou sculpteur sonore, qui tente avec Void Pusher de créer une musique assistée par ordinateur acoustique, en combinant fragments numériques, bruits ambiants en direct. Ainsi, des fréquences super-basses inaudibles traversent une pièce remplie d'instruments acoustiques et de guitares électriques réglées pour frémir et gronder avec sympathie. « Enregistrez ensuite le résultat ; une cacophonie de caisses claires retentissantes, de drones harmonisants et le subtil cliquetis des shakers, des cloches et des tambourins. La plupart du temps, vous n'entendez pas les basses, juste les réactions qui y sont associées.(...) Tous les sons sources ont été enregistrés en direct ou traités par réamplification et manipulés en direct en studio avant d'être édités à la maison. Les sessions d'enregistrement ont eu lieu au printemps, en été, en hiver et en automne, capturant un large spectre d'ambiances sans chercher délibérément de catharsis. Le but était de rester émotionnellement ouvert et d’éviter toute direction excessive, dans une tentative superstitieuse de capturer quelque chose de la condition humaine au sens large. » Projet singulier, ambitieux, se voulant en résonance avec des sentiments universels plutôt qu'avec des affects individuels. Filippo Tramontana joue du cor d'harmonie sur le premier titre.

*MAO : musique assistée par ordinateur

   Les Métamorphoses du Néant poussé dans ses retranchements

   Le disque démarre très fort avec "Pro-Dread", nappes d'orgue et de cor d'harmonie chatoyantes, immobiles et comme suspendues sur l'or du couchant. Titre grandiose ! D'emblée, nous sommes très haut, planant au-dessus des petites misères humaines, dans l'empyrée, tout près des dieux immortels, les bourdons (drones) comme les grondements éternels des Olympiens. "Put in the past" (titre 2) et "Carried by Ravens" (titre 3) sont moins flamboyants, plus tourmentés, véritables antres sonores pour Vulcains sombres ourdissant quelque vengeance imparable : c'est le passage par le Tohu-Bohu, le chaos primordial d'avant la Création. Void Pusher ne signifie-t-il pas « Pousseur de Vide » ? Le titre 3 évoque le prophète Élie, nourri par les corbeaux. Le chaos se lisse un peu, Dieu protège son prophète : atmosphère hyper harmonieuse, mais d'une luxuriance fabuleuse. Tout est en place.

   L'album décolle à nouveau, après une phase grondante, sur le morceau éponyme. L'univers éructe, crache une beauté déchirée, lacérée, la matière hurle, se tord tout au long de ce "Void Pusher" extraordinaire suite d'explosions hallucinées, du Francis Bacon sonore à la puissance X. Si vous passez ce cap, vous êtes prêt pour la suite....

   "Doom's Hand Reaching For Your Moment of Triomph", c'est du Métal en fusion, distorsions et saturations, pluie de feu, bombardement de météores. À peine si le relativement court "Jawline of a City" (titre 6) ménage une pause dans ce voyage au cœur.. .des cités enfouies dans la mémoire universelle. Toutefois, "Ballad of a Myopic Triviality" apporte une touche radieuse à cette musique épique : on escalade des glaciers vertigineux, les sons se diffractent en énormes harmoniques translucides. C'est un autre sommet, traversé de multiples courants, de cet album impressionnant. On atteint une sérénité supra-terrestre, par-delà tous les affects minuscules et contingents, au centre des énergies librement déployées, royales, resplendissantes. Le crescendo final est à couper le souffle, d'une fulgurance terminale !

    L'avant-dernier titre, "Stranger with a Sad heart"commence par une série de sons qui font penser à des trompes de navire, et c'est parti pour une odyssée cosmique majestueuse, avec trépidations et tournoiements de drones, puis un arrachement et un brinquebalement dans le noir absolu. "Most of a Murder" (titre 9 et dernier) conclut en ambiante sombre, déchiquetée, écho cauchemardesque du titre éponyme, colossal train fantôme au pays de nulle part.

   Un disque aux flamboiements fastueux, d'une noirceur sidérale, véritable ovni sonore pour la fin des Temps.

Titres préférés : 1) "Void Pusher" (4) / "Ballad of Myopic Triviality" (7) / (Doom's Hand Reaching for Your Moment of Triumph" (5) / "Pro Dread" (1) / / "Most of a Murder" (9)... et le reste est loin d'être médiocre !

   

Paru fin janvier 2024 chez Misanthropic Agenda (Houston, Texas) / 9 plages / 1 heure et 11minutes environ

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Publié le 5 Mars 2024

Frédéric Lagnau (piano : Denis Chouillet)
Hommage aux amis et lecteurs, d'abord...  

    Je célèbre Frédéric Lagnau depuis au moins les débuts de ce blog, en 2007. Qui le connaissait alors ? Merci encore à Michel C. qui me le fit découvrir ce si beau Jardins cycliques, paru chez Lycaon en 1998. Quatre ans plus tard, un lecteur me signala un second disque, antérieur au premier, publié par la scène nationale d'Évreux en 1992, Journey to Inti.

   Emporté par un cancer en 2010, Frédéric Lagnau n'a pas connu la célébrité qu'il méritait en dépit de sa reconnaissance dans certains milieux musicaux, mais il a suffisamment marqué ses admirateurs pour que peu à peu son audience s'élargisse. En 2014, le pianiste Nicolas Horvath, lors d'une nuit minimaliste à Kiev, jouait en concert deux pièces de Frédéric, Bagatelle sans modalité et Wind Mosaïcs, cette dernière en partie présente sur le disque que vient de lui consacrer le pianiste et compositeur Denis Chouillet pour Montagne Noire, passionnant support de diffusion du GMEA, Centre National de Création musicale d'Albi-Tarn. Denis Chouillet a cohabité avec Frédéric Lagnau lorsque celui-ci vivait isolé dans une ferme normande. C'est donc un ami proche qui rend hommage à ce compositeur si important à mes oreilles, et à celles de bien d'autres aujourd'hui.

Vertiges et charmes du minimalisme  

    Le disque est balisé par trois des "Wind Mosaïc", en position 1- 6 et 10 pour respectivement la N°1 - N°2 - N°5. Ce sont trois courtes pièces d'une lenteur mystérieuse : on avance avec précaution au bord du silence, la seconde revenant inlassablement à la charge avec une boucle répétée et variée, la dernière et plus courte (moins d'une minute) comme du Satie figé dans la mémoire des siècles.

   Quatre autres pièces sont aussi en-dessous de trois minutes. La piste 2, "Je me souviens de do dièse majeur dans un prélude de Jean-Sébastien Bach" est une brillante illustration du talent de Frédéric Lagnau à jouer sur les décalages de hauteur, les reprises en écho pour créer un univers fascinant, celui d'un feuilleté de la mémoire... "Ville invisible" (titre 5) serait un concentré de jazz, absolument dépouillé de son brio extraverti, ramené sans cesse vers la contemplation de la ville invisible du titre ! Les gammes arpégées de "La gamme qui teinte" (titre 7) créent un malaise par leur répétition crescendo, comme s'il s'agissait d'une question vitale, d'appeler Godot... qui ne vient pas, si bien que le pianiste quitte son piano, on entend ses pas s'éloigner. Humour ou désespoir, ou les deux ?

   Je mets à part "Les Charmes de la marche" (titre 9), art savant et délicat de l'anagramme, de la décomposition en facettes juxtaposées comme des pas en équilibre sur le vide : pièce funambule tout à fait bouleversante dans sa progression vers la disparition.

    Restent trois compositions entre presque sept et plus de huit minutes. D'abord une version longue de "À mesure et au fur" (deux minutes et douze secondes seulement sur Jardins cycliques) : une version brumeuse, magnifique dans ses répétitions, ses superpositions de formes inversées, son tuilage hypnotique, comme une avancée hallucinée vers l'extase. Je ne sais pas s'il y a deux partitions, mais cette version est incomparablement plus belle que celle du disque évoqué. Un chef d'œuvre !

   Puis une pièce au minimalisme brillant, voire virtuose, "Solar loops", aux rapides boucles enchevêtrées, là aussi une très belle surprise. L'interprétation un peu raide de Jardins cycliques disparaît, et voici une pièce primesautière, tout en souplesse. Beau bouquet de jaillissements continus, feu d'artifice d'une joie solaire qui n'exclut pas des moments d'une exquise délicatesse. C'est resplendissant !

   La troisième pièce longue, "Morning song of the jungle sun" (titre 8), est la plus narrative, aux couleurs variées. Elle devient un flux mouvementé, aux accents jazzy dans sa partie centrale, avant de se mettre à chanter à piano ivre dans une longue envolée, si légère à la fin.

   Décidément, Frédéric Lagnau est un compositeur à ne surtout pas réduire à un minimalisme formaliste. Admirateur de Steve Reich, il sait tirer de ce courant le meilleur en suggérant un vertige quasi métaphysique, des mystères au cœur des boucles et sur le fil des souvenirs musicaux, mais aussi parfois une allégresse assez rare, et il s'échappe alors, se laisse aller aux alentours...il muse comme ça lui chante, libre ! Pour notre plus grand bonheur.

   L'interprétation de Denis Chouillet restitue la grande sensibilité de cette musique formellement fascinante, et pourtant si ouverte, si humaine, au fond. La prise de son est vraiment magnifique.

P.S. Je viens d'ajouter une petite discographie à l'article Wikipédia consacré à Frédéric Lagnau. Si j'ai oublié un disque qui lui soit entièrement consacré, merci de me le signaler par le formulaire de contact du blog.

Paru en novembre 2023 chez Montagne Noire (Albi, France) / 10 plages / 38 minutes environ

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Publié le 1 Mars 2024

Sorry for Laughing - Sun Comes

    Projet de Gordon H. Whitlow depuis 1986, Sorry for Laughing, après avoir servi pour des enregistrements d'avant-garde du collectif Biota (auparavant Mnemonists) auquel il appartenait, est devenu une nouvelle entité qui, outre lui-même, comprend Edward Ka-Spel des Legendary Pink Dots, Martyn Bates de Eyeless in Gaza, le guitariste de Denver Janet Feder, et un autre membre des Dots, Patrick Q-Wright.

    Franchissez les portes... d'un univers
un peu magique !

   Sun Comes, le dernier album de ce nouvel ensemble, comprend quatre titres qui réjouiront tous les amateurs des groupes déjà cités. C'est une musique inventive, chaleureuse, entre pop progressive et avant-garde, avec aussi bien des sons expérimentaux et des ambiances bruitistes que des emprunts au folklore anglo-saxon. On y entend, mis à part les instruments habituels des groupes de rock, du violon, de l'accordéon, de la cornemuse... Edward Ka-Spel est toujours aussi impressionnant, majestueux, avec sa diction impeccable. Laissez-vous embarquer dans ces quatre dérives, la première de trente-et-une minutes. C'est une musique vivante, qui prend le temps de nous surprendre !

Sorry for Laughing - Sun Comes

    Paru en 2021 sur le même label viennois, See It Alone est aussi imprévisible, et s'il est parfois plus noir, plus expérimental, comme dans le très beau premier titre, "Seen by Candlelight", la suite est dominée par la prestation de l'enchanteur Edward Ka-Spel ("spell" avec deux "l", c'est en anglais notamment le charme, le sortilège...). "Seven Stormy Oceans", le titre 7, est un chef d'œuvre de musique celtisante, avec accordéon et violon, Edward solennel et frémissant transformant la pièce en conte sonore merveilleux. Les morceaux suivants poursuivent le rêve, l'impression d'une fête foraine aussi, sans doute à cause de l'orgue Hammond, très présent.

     Deux disques séduisants, habités par le Verbe et des mélodies charmantes. Sun Comes  est le plus (modérément) expérimental des deux.

Sun Comes : paru en décembre 2023 chez Klanggalerie (Vienne, Autriche) / 4 plages / 1 heure environ

See It Alone : paru fin mai 2021 chez Klanggalerie (Vienne, Autriche) / 12 plages / 49 minutes environ

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Publié le 28 Février 2024

David Lee Myers - Strange Attractors

   J'avais sélectionné ce disque, puis je l'avais écarté, déçu par quelques fragments. L'ayant écouté voici peu dans sa continuité, ce qu'on ne peut pas toujours faire, ou ce qu'on ne prend pas le temps de faire pour diverses raisons, j'ai été conquis. D'où sa réintégration dans ces colonnes.

   Artiste visuel et sonore vivant à New-York, David Lee Myers, à son actif plus de soixante disques et des collaborations avec des grandes pointures de la musique électronique comme Merzbow ou Tod Dockstader, écrit ce qu'il nomme une musique à déplacement temporel en utilisant un mélange variés de retours (feedback), d'autres sources de bruits et des sons trouvés qui sont retardés, retraités, déplacés. Depuis l'introduction des unités de retard à bande, David Lee Myers est fasciné par le fait de prendre un moment du temps, de le stocker puis le déplacer et le plier sous différentes formes.

   Fermentations chaotiques du Temps

   L'album comprend quatre pièces, chacune entre treize et dix-neuf minutes environ. Quatre immersions dans une musique infiniment fluctuante. "Equality of Powers" pose les fondements d'un univers composé de couches rayonnantes, animées, hantées par des bruits enchâssés dans le flux chatoyant sous-tendu d'un chevauchement continu de drones. On reconnaît la touche Dockstader à la manière dont la musique semble générée par des ondes courtes, leur superposition et leurs conflits incessants, le tout ramené vers l'égalité par le mouvement perpétuel dans lequel il est emporté. Le temps est incessante variation, recomposition, il n'existe que dans le mouvement, l'instant de son émission.

   De longues sinusoïdes caractérisent le début de "Iniquities", pièce dans laquelle le temps se met à rutiler, à émettre des merveilles sonores en forme de tournoiements, de vrilles frangées de particules lumineuses. On est au cœur de cet album, on s'enfonce dans une forgerie de splendeurs foisonnantes. C'est notamment ce deuxième titre qui a motivé mon "repentir". On croit même y entendre, fugitivement, des voix intérieures...

 

    La suite est tout aussi prenante, encore plus au casque. Un monde de vibrations radieuses, de pulsations de drones, de déchirements internes crée un enchevêtrement sonore incroyable. Pas de place pour le vide ou le silence, même lorsqu'un long drone monopolise l'attention dans la dernière partie de "With Perfect Clarity", car très vite il est parasité par des surgissements bouillonnants, d'étranges attracteurs. Au bout de l'immersion, il y a "Yet Another Shore" (Encore un autre rivage), et, du chaos la lente émergence d'orages magnétiques tapissés de drones abyssaux, et ça fulgure, nom de Zeus ! C'est au-delà encore que se tient une majesté intermittente, voilée de brumes lourdes, une force d'arrachement dont le rayonnement est terminal.

    Une musique électronique, expérimentale, d'une superbe puissance.

Paru en juin 2023 chez Crónica (Porto, Portugal) / 4 plages / 1h et 9 minutes environ

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Publié le 27 Février 2024

Sylvain Chauveau - ultra-minimal

   Enregistré au Café Oto à Londres en mars 2022, le nouveau disque de Sylvain Chauveau, vingt-quatre ans après Le livre noir du capitalisme reparu en même temps que celui-ci sur le même label berlinois sonic pieces, permet d'entendre l'un de ses rares concerts solo et le premier avec uniquement des instruments acoustiques : piano, guitare, harmonium et mélodica, joués séparément. Le disque comporte pièces nouvelles et versions en direct de compositions anciennes déjà sorties, mais réarrangées pour instrument solo.

   Le minimalisme... décanté !

   ultra-minimal : un pléonasme ? Du minimalisme au carré ? Une esthétique du dépouillement radical, avec laquelle la couverture du disque, sobre et minimale comme toujours chez sonic pieces, consonne. Une esthétique qui s'oppose à un minimalisme prolixe, ennemi du silence, hanté par le plein. Ici le minimalisme tutoie le vide et le silence, se condense au lieu de s'allonger en longues pièces.   

   Peu de notes sur le premier titre (piano solo), engendré par deux notes répétées, variées et augmentées. Suffisantes pour créer une atmosphère recueillie, intime. Elles ouvrent une attente, s'épanouissent comme des fleurs en ouvrant leurs résonances, tandis qu'en arrière-plan s'entendent de très menus bruits mécaniques ou de frottements sur le siège. Le second titre, à la guitare, plus rythmé, plus rapide, est nettement plus répétitif, avec de longues boucles, ce qui donne une superbe pièce hypnotique, limpide, pour courir jusqu'au bord du vertige, l'air de rien... La courte troisième pièce, au piano, pousse la répétition plus loin en alternant deux motifs tintinnabulants en miroir. La quatrième décante encore, réduite pour l'essentiel à un balancement entre deux notes, répétées ou variées. Et c'est d'une beauté incroyable !

"i" (piste 5) laisse pantois, harmonium aux notes tenues, vibrantes, comme hachurées par le halètement rythmique d'un cœur affolé, avec sa coda aux vagues oscillantes. Retour au piano en 6, un piano en échappée libre, capricieuse, un piano mystérieux guetté par l'ombre, le silence, à l'écoute à la fin d'une note obstinément répétée. "med", pour guitare, semble se contenter d'accords hésitants. Elle cherche sa voix, puis s'y engouffre, s'arrête, reprend, tissage inlassable d'une boucle qui s'éclaire de l'intérieur. Que voudriez-vous entendre de plus que cet encerclement, ce piège lumineux pour envoûtement progressif ?

    Titre le plus court avec un peu plus d'une minute, "u" forme diptyque (au piano) avec le suivant, "l" (titre 9), à peine plus long : quintessence de l'art de Sylvain Chauveau, ces deux miniatures sont comme des interrogations obstinées, ou des protestations d'innocence, une dentelle pour dessiner l'absence.

   Deux titres longs terminent l'album. "Deu", comme une bal(l)ade pour guitare, trouée d'abord, puis bien calée sur une pulsation assez douce qui s'effiloche de timidité ou de respect avant de pousser plus loin et de trouver des accents nouveaux dans une belle ascension mélodique. L'harmonium ondule doucement sur "116", le dernier titre, très élégiaque, presque funèbre, respiration magnifique des tréfonds, puis il laisse la place au mélodica deux minutes environ avant la fin, pour prolonger la plainte en lui ôtant une partie de ses draperies résonantes, la ramener vers l'humilité, la simplicité de l'émotion nue .

    L'ultra-minimalisme est un art de l'épure, de l'ascèse, comme une gifle cinglante à toutes les artilleries lourdes des machines, logiciels. Sylvain Chauveau nous touche et nous ravit en nous ramenant à l'essentiel, ce si peu qui vient de l'âme, du souffle des instruments acoustiques, joués avec une extrême attention.

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« L'attention absolument sans mélange est prière. »

Simone Weil, La Pesanteur et la Grâce (Plon, 1947)

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Paru début février chez sonic pieces (Berlin, Allemagne) / 11 plages / 44 minutes environ

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Publié le 23 Février 2024

Dominique Lawalrée - De Temps en Temps (Nicolas Horvath, piano)
   Un immense compositeur à (re)découvrir !

   J'ai découvert Dominique Lawalrée (1954 - 2019) grâce au double album Satie et les Gymnopédistes du pianiste François Mardirossian. Sur le deuxième volume se trouvent trois pièces magnifiques de ce compositeur belge trop peu connu. Hasard des parutions ou convergence des intérêts, le pianiste Nicolas Horvath a sorti à la fin de septembre 2023 un cycle de quarante-sept pièces pour piano, De temps en temps, qui n'avaient été publiées que sur deux cassettes aux Éditions Walrus en 1986. Entre-temps, sur internet, je me suis aperçu que ce musicien ne manquait pas de défenseurs, avait son article Wikipedia (auquel je renvoie pour sa biographie, etc.) et d'autres articles dédiés, avec une liste de ses œuvres et une discographie très abondante. Éclectique, inclassable, lit-on partout. Voilà un homme qui écoute tout ou à peu près, écrit des pièces d'ambiance comme un Brian Eno (ils se connaissaient et s'appréciaient), se rattache au minimalisme, fuit la virtuosité au profit du silence, de la résonance, et ne cesse d'évoluer, mais c'est une autre histoire...

   Une autre temporalité

   De temps en temps compte 47 séquences, la plus courte (n°32) de dix-huit secondes, la plus longue (n°2) de cinq minutes et dix-huit secondes. La première séquence commence par trois notes espacées, répétées, auxquelles viennent se greffer d'autres notes très douces. Il faut s'abandonner à la musique pour entrer dans cet univers délicat, feutré. De séquence en séquence, l'auditeur est peu à peu envahi par les cercles des boucles très larges, fasciné par le miroitement des notes, leur égrènement, leurs lents ricochets à la surface du silence, qui vous mènent de plus en plus loin. De séquence en séquence, tout semble recommencer, et pourtant rien n'est tout à fait pareil, comme si on explorait des univers parallèles, différentes facettes d'un objet irreprésentable. Il arrive que le rythme s'accélère, comme sur la n°5, mais il s'enlise dans les répétitions, ce n'est qu'une velléité, en somme, et non la nature du cycle, profondément méditatif. 

   Prières à peine...

    La séquence n°2 ressemble à l'égrènement d'un rosaire, inlassablement repris, augmenté ou diminué, chaque note résonnant dans les intervalles comme un moment de l'ascèse, de la tentative d'escalader le ciel. La n°3 carillonne très lentement, la n°4 hésite entre deux notes, élargit  son domaine pour s'évader dans les éclaboussements d'une joie...

   Beaucoup de séquences ont la pureté des esquisses, frêles et brèves, concentrées, intenses. Peu de notes suffisent pour dessiner une recherche de l'absolu.

  S'agenouiller sur les dalles froides, tendre son cœur avec humilité (N°42).

  De temps en temps un contrepoint sensible fait entendre comme un dialogue...

 

  

   Minimaliste, mais pas systématique...

    Du minimalisme, la musique de Dominique Lawalrée a gardé les boucles, les motifs et leurs variations, mais aucune pulsation, aucune construction systématique. Si elle en a le dépouillement, elle n'en a aucunement le flux. C'est une esthétique du fragment, du montage, jouant des reprises et des échos proches ou éloignés entre les séquences, par exemple entre la n°5 et la n°17, puis la n°26 et la n°32, petite colonne vertébrale du cycle (il y en a d'autres). Elle ménage des surprises dans ce tissu de reconnaissances. La magnifique n°18 après le retour de la 5 sous la forme de la 17, qui nous touche à l'âme comme une source retrouvée, jaillissante... Prolongée par son double, la n°19, à la coda suspendue dans le vide...

   C'est une musique qui cherche, parfois têtue, mais délicate, et qui varie ses chemins selon ses caprices. Souvent élégiaque, nostalgique, parfois facétieuse, oh pas trop, avec des éclats vifs d'ivresse folle.

   Elle aime chanter de petits bouts de mélodie qu'elle répète gaiement. Elle ne pense à rien, elle s'amuse, elle muse. Elle apprivoise le temps, qu'elle emprisonne dans ses lacs qui n'ont l'air de rien. Elle danse aussi sur les pointes, délicieusement. (N°41)

   Elle tutoie le sublime, soudain, et c'est à pleurer de beauté. Oh la n°18 et la n°19, et aussi la n°29 et la n°30, deux doublets, deux condensations trouvées au fil de cette longue dérive tranquille. Et l'envoûtante n°38 ! Et la bouleversante n°46...

   Elle aime le vertige, à condition de vite s'échapper de boucles algorithmiques qui entraveraient sa liberté (N°35).

   Rêver le temps, le défaire, le retisser, l'aérer, pour accueillir l'émotion pure, simple, et la beauté, dans sa lumière et son mystère.  Pluie radieuse de la n°43...

  Se battre avec l'ange, énergiquement et non sans une troublante douceur : extraordinaire n°44 !

La dernière séquence rassemble les fils dans une marche obstinée, nimbée d'une lumière diffuse...

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   Un absolu de la musique pour piano de ce début de vingt-et-unième siècle, dans l'interprétation précise, limpide et sensible de Nicolas Horvath.

Reparution fin septembre 2023 chez 1001 Notes / Nicolas Horvath Discoveries // 47 plages / 1heure et 29 minutes environ

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Publié le 16 Février 2024

Eva Sajanova & Dominik Suchy - Decision Paralysis
Dominik Suchy et Eva Sajanova

Dominik Suchy et Eva Sajanova

Polyphonies vocales et synthétiques

     Deux musiciens slovaques pour une alliance entre chant et synthétiseurs. Eva Sajanova chante dans sa langue et non dans un anglais international informe et consternant. On n'y comprend rien, mais que nous importe ! Bien des musiques médiévales sont à base de sons et non de mots. Accompagnée de Dominik Suchy aux synthétiseurs, elle nous enchante de sa voix souple, un peu rauque, entre murmures et envolées. Les synthétiseurs tremblent, l'entourent d'une aura trouble. Elle, sa voix se dédouble, se démultiplie en polyphonies texturées, incantatoires, comme dans le magnifique premier titre, "Karamel". La musique du duo est d'un lyrisme exacerbé, porteuse d'émotions fortes.

   Au pays d'Onirie, les voix sont folles, aériennes, caressantes. Les mélodies tournent comme dans les manèges, jusqu'à l'étourdissement ("NeTitulovana", titre 4). "Hmota bez dôkazov" (Affaire sans preuve", titre 5, le plus long de l'album avec plus de huit minutes), pourrait être la confession d'une sorcière.  Entourée de drones tournoyants, de volutes synthétiques colorées, la voix claque des dents (si j'ose dire !), se fait déchirante, déchirée, venue de l'intérieur, renversée. Elle va envoûter ses juges, comme dans le poème d'Apollinaire La Loreley, c'est sûr !

Mais qui sont ces sirènes ?

 

    L'un des titres les plus courts, "V Dolanova mysti" (le 6), laisse libre cours aux vocalises d'Eva, dans un jaillissement merveilleux, comme une fontaine de vie. Comment y résister ? On pense à Björk, à d'autres enchanteresses. Dominik Suchy la sert, la serre dans ses boucles hypnotiques, souvent saccadées, brillantes, facettes d'un écrin vif pour les vaticinations d'une voix...

Un bel album tumultueux au service d'une voix charmante (au sens fort du terme !).

La Louve et l'Agneau ? Eva et Dominik ?

La Louve et l'Agneau ? Eva et Dominik ?

Paru en décembre 2023 chez Weltschmerzen (Bratislava, Slovaquie) / 8 plages / 29 minutes environ

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Publié le 14 Février 2024

Reinhold Friedl / Martin Siewert - Lichtung

   Enregistré à Vienne, Lichtung est le condensé de trois rencontres en studio de deux musiciens allemands, le pianiste et compositeur Reinhold Friedl (plus de détails ici) et le guitariste expérimental Martin Siewert, compositeur et improvisateur passant de l'acoustique à l'électronique. Des rencontres sous haute-tension ! Deux sessions longues encadrent une plage plus courte.

Que la Lumière soit !

    La première, de vingt-quatre minutes environ, porte bien son titre : "Genese" : récupération ou genèse ? Peu importe. Au début était le chaos, bourdonnant, traversé de zébrures brutales, recroquevillé sur lui-même dans une boule au bord de l'explosion, ou plutôt de l'implosion. Et puis c'est le miracle qui descend sur cet océan bouillonnant. Tout se calme. Le piano vient de naître, fait ses premiers pas. L'univers s'ordonne, il connaît enfin la lenteur, le recueillement. La guitare berce un univers mystérieux, où grondent certes encore des forces ténébreuses, mais contenues. Ce qui se lève, c'est de la délicatesse, sertie de frottements légers. Naissance, éclosion, tout un nouveau monde à écouter dans son apparition sonore. Un nouveau monde qui se densifie, s'intensifie, s'enfle au point de redevenir menaçant, agressif avec des sons comme de mitrailleuses, de marteaux-piqueurs. La musique des deux compères évolue dans plusieurs champs, de la contemporaine "pure", dépouillée, à l'industrielle, au post-kautrock, tour à tour acoustique ou électronique, au bord du silence ou bruitiste. L'important, c'est qu'ils nous captivent, musiciens-forgerons attentifs, prêts à accueillir, à cueillir le beau bouquet du finale, la montée de la lumière libérée...

   Au bord de l'embrasement, dans l'abrasement des naissances fulgurées

"Gestade" (Enceinte ?), avec un peu plus de cinq minutes, fait figure d'intermède. Les deux musiciens caressent leurs instruments, de temps en temps des étincelles surgissent du doux halo, des ponctuations plus nerveuses, mais la gestation s'accomplit dans une atmosphère méditative de petits gestes musicaux respectueux. Par contre, le piano martèle le début de "Gesichte", la guitare s'électrise. Atmosphère orageuse, dramatique de post-rock d'avant-garde, expérimental. Contrastes puissants entre les frappes isolées, vigoureuses du piano et les déflagrations de la guitare en folie. Tout s'embrase. Le piano fracasse froidement ses notes, la guitare balbutie...puis la musique se fait onirique, irréelle, puis elle pétille, semble faire des bulles, frappée par le piano obstiné, et c'est une avancée magnifique, guitare d'abord presque suave, timide, en fond, piano toujours aussi implacable mais qui s'enfonce dans des textures enflammées, boursoufflées, puis de plus en plus trouées, avant le chant des sirènes et d'ultimes implosions, un dernier duo minimal à l'écorché.

   Un duo inspiré, à la musique ciselée entre silence et embrasement.

Paru le 12 janvier 2024 chez Karl Records (Berlin) / 3 plages / 46 minutes environ

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