Publié le 13 Mai 2018

GVSU New Music Ensemble - Return

   Le Grand Valley State University New Music Ensemble de Allendale (Michigan) a été fondé en 2006 par Bill Ryan, compositeur et professeur de composition. Il s'intéresse à la carrière de ses anciens étudiants et tenait à un projet entièrement "maison". Après avoir en effet consacré concerts et disques aux musiques innovantes d'aujourd'hui - j'avais chroniqué le disque consacré à une série de réécritures de In C de Terry Riley, In C Remixed - il dirige et supervise Return, consacré à quinze compositions de trois jeunes diplômés, Daniel Rhode, Adam Cuthbert et Matt Finch. Adam Cuthbert définit leur musique comme une musique de chambre électronique, associant sons acoustiques d'instruments (flûtes, clarinettes, saxophones, piano, violon, violoncelle, percussion) et sons électroniques. Il semblerait que les compositions aient d'abord donné lieu à un enregistrement qui est lui-même utilisé comme matériau brut sous forme d'échantillons pour le travail électronique. D'où la difficulté de discerner l'acoustique de l'électronique...

   En tout cas, la musique est forte, chaleureuse, comme ce "daily limit lie" de Daniel Rhode qui ouvre l'album, dans la mouvance d'un Terry Riley : matières cotonneuses animées d'une pulsation obstinée.

   "Location sharing" d'Adam Cuthbert est une composition intrigante, mellifluante sur un socle rythmique massif, très reichien, avec des envolées graves piquetées de griffures, des boursouflures proliférantes, comme de laitues sonores monstrueuses. Matt Finch, avec "With a hint of blue", construit des dentelles obsédantes trouées de piano dérapant. "glass surface" de Daniel Rhode est un promontoire de glace zébré d'aigus, une falaise d'orgue et de drone dérivant dans les lointains, qui vaut tous les Tim Hecker réunis. Le "glacier" de Matt Finch avance de manière implacable sa lourde architecture micro-pulsante, un malheur pour les oreilles de l'audiophile cramponné à son casque bourdonnant : comment ne pas fondre devant cette avalanche méthodique, cette science de la beauté tellurique ? "background refresh" d'Adam Cuthbert est tout aussi impressionnant, comme une nouvelle version de compositions de Steve Reich servie par une mise en espace et un découpage rythmique qui en font un mini-opéra fabuleux. Une des grandes pages de cet album ! "dearest rewinder these" de Daniel Rhode superpose plusieurs lignes tressautantes, version folle de "Music for 18 instruments" de Steve Reich. Ces jeunes compositeurs ont de la musique plein les oreilles, on ne va pas le leur reprocher, surtout que le résultat est euphorisant, jubilatoire. La dernière minute, métallique et implacable, est incroyable !

      Je n'en suis qu'au septième titre, chers lecteurs, et croyez-moi, la suite est aussi réussie, pleine de surprises. "elegant" d'Adam Cuthbert est une antiphrase musicale tout en déchirements, ronflements, saturations dans les aigus. "under its own colorless weight" de Matt Finch joue des tremblements, des vibrations pour installer une tapisserie ambiante chatoyante traversée de courants profonds. "ash" de Daniel Rhode est un mini hymne minimaliste. À chaque fois, l'auditeur est plongé dans un univers en constante transformation, riche de trouvailles de couleurs, de textures, entre minimalisme, ambiante, expérimentale, électronique. Alors RETOUR vers quoi ? Vers les origines américaines, Riley - Reich en tête, revus et recomposés avec les outils électroniques d'aujourd'hui. "in a clear wall" de Matt Finch, vaste fresque ambiante, pourrait par son titre nous offrir la métaphore opérante de cette musique qui nous propulse dans le mur clair entre les genres, dans le laboratoire central des sons.

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Paru en octobre 2017 chez Innova / 15 plages / 72 minutes environ.

Pour aller plus loin :

- l'album en écoute et plus :

   

(Liens mis à jour + ajout d'illustrations visuelles et sonores le 28 septembre 2021)

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Publié le 15 Avril 2018

Jonathan Fitoussi / Clemens Hourrière - Espaces timbrés

   Né en 1978, Jonathan Fitoussi est un compositeur passionné par les formes musicales minimalistes et contemporaines. Il travaille pour l'Institut National de l'Audiovisuel (INA) et le Groupement de Recherches Musicales (GRM). Il aime plus particulièrement les synthétiseurs modulaires et analogiques, soutenu dans ses projets par des compositeurs comme Morton Subotnick. Trois ans après Five Steps, une première collaboration avec Clemens Hourrière, compositeur et producteur sonore, les deux compères récidivent en continuant l'exploration des possibilités du synthétiseur modulaire Buchla. Espaces timbrés  est le fruit de deux ans de travail, enregistré et mixé par I:Cube, alias Nicolas Chaix, musicien singulier de la scène électronique française.  

Jonathan Fitoussi

Jonathan Fitoussi

   Quelques mots sur le Buchla, que tout le monde ne connaît pas (je faisais encore partie des ignorants voilà peu...). Je connaissais le Moog, synthétiseur modulaire fabriqué par Robert Moog, qui donne les timbres si reconnaissables de certains disques (ceux de King Crimson, par exemple). C'est en 1963 que cet instrument était développé. Parallèlement, la même année, Donald Buchla concevait le sien à Berkeley, à la demande notamment de Morton Subotnick qui souhaitait un instrument de musique électronique utilisable en concert. Contrairement aux Moog pourvus de claviers, les Buchla sont munis de boutons. Et ces braves Buchla, comme les Moog d'ailleurs, sont revenus en force dès la fin des années 1990 malgré l'invention de synthétiseurs numériques, sans doute parce que leurs possibilités sont énormes, mais aussi parce que leurs sons sont plus purs, leurs timbres plus chauds, colorés, leurs distorsions harmoniques plus graduelles...

  Si le Buchla domine, on entend aussi du Serge Modular et d'autres synthétiseurs, et encore du cristal Baschet, de l'orgue, de la guitare, du glockenspiel, du résonateur, sans parler des habituels retards et réverbérations.

   De quoi nous transporter vers les sables blancs du début, "White sands", univers intérieur, quasi utérin, coulées de sons, légers frétillements, torsions, spirales s'élargissant, on tombe dans un vortex traversé de clappements brefs, parcouru d'ondes gigantesques. Un régal au casque !

    "Labyrinths" est construit autour d'un motif répétitif obsédant, rejoint par des vagues, des pointes harmoniques. L'espace vibre, s'ouvre à coups lourds de percussion profonde, vers un ailleurs énigmatique. Pulsation viscérale, voyage fulgurant, lointain écho des vagues planantes des premiers disques de Tangerine Dream... vers les colonnes de basalte du titre trois, qui voient le renfort de Jérôme Lorichon aux percussions. "Basalt columns" ressemble à de la techno mâtinée de jungle, de musique industrielle. Et alors là franchement je ne comprends pas les commentaires du genre "encore un truc de chez niche de chez niche de branchouille pour bobo hipster blanc parisien coincé et prétentieux" (sic, sur le site Gonzaï), invraisemblable entassement de clichés creux qui fleurent bon le mépris très branché pour le coup de tout ce qui est français. Le morceau est tout sauf mou : structure implacable, servie par les percussions métalliques magnifiquement enregistrées. "Cymatics" est tout aussi jubilatoire, base pulsante à grande vitesse sur laquelle se greffent des micro-motifs comme des griffures allègres, avec une manière de creuser le motif qui le rend parfaitement hypnotique.Gros remue-ménage percussif au début de "Water mirrors", sorte de cavalcade affolée entre deux parois horizontales. Puis tout s'aplanit, les vagues sont purifiées, les textures chaleureuses, c'est "Euclidian Space" : modulations débridées à l'assaut de l'infini, comment ne pas partir avec eux dans cette suavité enchantée ?

    Un petit saut lunaire ? Percussions bondissantes, rythmique dégingandée, voilà "Lunar Leap", tout en frissons modulés, puis en textures qu'on dirait cuivrées avant un envahissement d'origine intergalactique non identifié. "jangal" renoue avec une veine extatique marquée par une ligne droite ponctuée de multiples petits bonds percussifs - lien avec le titre précédent, d'ailleurs - jouant du contraste entre sons longs et frappes serrées. N'ayez pas peur d'entrer dans le "Ice tunnel", ambiance train fantôme et son cortège d'apparitions sonores : puissantes déferlantes et frappes insistantes qui découpent la nuit hallucinée. Un des meilleurs titres, absolument envoûtant, à faire fondre le ciel par sa puissance glacée. Vous êtes parvenu dans "Œil", seul titre français (ce que je regrette, vous le savez...), d'une grandiose mélancolie. Quand pleuvent les étoiles au fond des nuits intersidérantes, le ciel se met à trembler, à se hachurer, à foncer sur vous, il a pris une voix humaine, son cœur bat très vite, son cœur est le vôtre, vous tombez dans l'œil gigantesque au fond de tout. Une splendeur, le sommet de tout l'album.

   Un album abouti, inspiré de bout en bout ! Dix espaces bien timbrés, en effet !

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Paru en mars 2018 chez Versatile Records / 10 plages / 45 minutes environ.

Je ne vous indique pas les sites des deux compositeurs, en anglais uniquement, ce que je déplore. Bilingue, ce serait la moindre des choses. Non à l'uniformisation linguistique. Je leur pardonne parce que le titre de l'album est en français, très bien trouvé ! Et puis leur musique m'a conquis !!

Pour aller plus loin :

- l'album en écoute et plus :

(Liens mis à jour + ajout d'illustrations visuelles et sonores le 28 septembre 2021)

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Rédigé par Dionys

Publié dans #Musiques Contemporaines - Électroniques

Publié le 7 Avril 2018

Rougge - Cordes

   Le dernier fragment du disque précédent de Rougge, Monochrome, se terminait par un arrangement de cordes s'ajoutant au piano et à la voix. Entre-temps, il y a eu un cinq titres en version numérique seulement. Le nouveau disque, sobrement intitulé Cordes, reprend les cinq fragments antérieurs, plus six plus anciens. Les onze fragments ont été réarrangés pour ce nouvel opus, disponible en cd cette fois. Deux violons, un alto, un violoncelle et une contrebasse composent la section des cordes qui donne son titre.

   Le fragment 12 inaugural joue des dissonances, des frottements : un monde obscur s'agite, voudrait émerger du chaos. Le piano tente d'ordonner la fébrilité des cordes... Le fragment 53 est d'entrée océanique, la voix du nancéien naviguant sur les cordes orchestrales. On ne dira jamais assez la proximité de cette voix avec celle de Wim Mertens : entre haute-contre et  contreténor, elle vocalise sans parole, sans filet, sur la mer qui reprend son mouvement après une accalmie. On est emporté, on dérive... Le fragment 45 est plus calme, majestueux. Sur un continuum de cordes, le piano pose quelques notes, et la voix s'élève, suave, concentrée sur un monde intérieur invisible, comme un hymne lent, une invitation à la contemplation. L'ouverture du fragment 19 est dramatique, avec un dialogue serré entre les cordes et le piano martelé, ce qui met d'autant plus en relief ce qui suit, l'envoûtement de la voix, la langueur somptueuse des cordes qui s'approfondit au fil du morceau. Le piano ouvre le fragment 22. La voix ondule une pop mélancolique, soutenue par la contrebasse, avant que les autres cordes n'interviennent dans un contrepoint élégiaque raffiné. On s'enfonce dans un rêve moelleux, ouaté : comme on est bien dans ce bercement !  Le fragment 26 propose un monde mystérieux, la voix avançant entre des massifs graves de piano desquels se détachent les cordes solennelles : on entre dans un autre monde. Celui du fragment 9, à l'introduction énigmatique et belle, qui nous plonge à nouveau dans une dimension océanique, onirique, scandée par les cordes frémissantes, tandis que la voix survole les flots telle une mouette grisée par la tempête se laisse aller au gré des creux des vents, avant de se reposer sur la plage. Petite musique entêtante, ce fragment 48 aux boucles serrées nous ballotte comme des fétus pour notre plus grand plaisir.

   Serait-ce une confidence ? Piano trouble, voix confidentielle, cordes graves, le fragment 50 a des lenteurs affectées qui permettent à la voix de se renverser, de rentrer en gorge, car on n'est parfois pas très loin du chant de gorge ou du chant diphonique si répandu notamment en Asie. Le fragment 25 est une incessante tourmente : la voix se distingue d'abord à peine du torrent des cordes et du piano martelé. Le rythme s'accélère, les cordes chantent, tout s'arrête, et ça repart, la voix ulule, rentre à l'intérieur de la scansion orchestrale, étrange, étrangère. Le piano se fait sépulcral pour le fragment 33, la voix se plaint, gémit, c'est un lamento relayé par les cordes funèbres, une avancée vers un supplice...

   Un disque singulier, beau, émouvant, vivant, intense, sans électronique ou technique ébouriffante. Inclassable, quelque part entre mélodie sans parole et néo-classique contemporain !

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Paru en 2017 chez Volvox Music / 11 plages / 48 minutes environ.

Pour aller plus loin :

- Un autre fragment en écoute :

 

(Liens mis à jour + ajout d'illustrations visuelles et sonores le 28 septembre 2021)

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Rédigé par Dionys

Publié dans #Hybrides et Mélanges

Publié le 28 Mars 2018

Sarah Peebles - Delicate Paths

   Il est temps de revenir au passionnant label Unsounds, fondé par le guitariste Andy Moor, le compositeur et artiste sonore Yannis Kyriakides et l'artiste visuelle Isabelle Vigier pour promouvoir des musiques expérimentales, hybrides et singulières (petit clin d'œil au passage...). Curieusement, je laisse pourtant passer certaines de leurs parutions, alors il est temps. Temps de parler de ce disque de la compositrice, improvisatrice et installatrice Sarah Peebles, américaine qui travaille à Toronto à partir de sons de terrains, de sons trouvés, en vue de performance en direct assez variées. Elle joue aussi du shō, un petit orgue à bouche japonais, instrument qui est à la base de Delicate paths. Le shō est fait de roseaux de bambous qui donnent, une fois fumés si j'ai bien compris et enduits de malachite moulue, recouverts d'un mélange à base de cire d'abeille, les tuyaux de cet orgue au timbre si particulier. Il comporte également des anches en bronze (la page du label présente l'instrument assez en détail, photographies à l'appui). C'est dans les années quatre-vingt, alors qu'elle étudiait la musique au Japon, que Sarah Peebles s'est intéressé à cet instrument traditionnel qui viendrait d'ailleurs à l'origine de la Chine.

   Le disque alterne des solos de shō improvisés, intitulés "Resinous Fold", avec deux "Delicate paths" où elle joue avec deux ou trois autres musiciens et une composition électroacoustique de plus de treize minutes, "In the Canopy".

   Les "Resinous Fold", qu'on pourrait peut-être traduire par les "Replis résineux" nous transportent dans la musique de cour japonaise, le gagaku, une musique raffinée, très contemplative, qui nous fait entrer dans les sonorités de l'instrument. Les pièces, multi-pistes, sont en effet enregistrées par des micros placés très près de l'instrument, selon différents angles, dans une pièce relativement sèche. Des drones harmoniques résultent des sons tenus circulant dans l'instrument avant de s'en échapper par plusieurs orifices, enveloppant l'auditeur dans des volutes immatérielles.

    Les deux  premiers chemins délicats se font en compagnie d'Evan Parker aux saxophones et de Nilan Perera à la guitare électrique et aux effets divers. Evan Parker donne l'impression d'une jungle végétale naine qu'on survolerait de près, et qu'on traverserait même pour dénicher les sons à leur naissance. Ses saxophones s'emballent ensuite brièvement pour épouser les aplats du shō avant de jouer aussi des notes tenues. Une mini-floraison percussive anime ces paysages sonores qui changent très vite, happés par les nappes hypnotiques du shō. Le troisième, avec la chanteuse indienne Suba Sankaran, est évidemment un pont entre ces deux grandes cultures musicales. Voilà un raga inédit, luxuriant, le chant se faufilant entre les poussées harmoniques de l'orgue à bouche...

   "In the Canopy", pièce électroacoustique, est, nous dit la compositrice, inspirée par ses expériences lorsqu'elle enregistrait oiseaux et abeilles en Nouvelle Zélande. Je passe sur les précisions apportées par la pochette du disque. Le titre complet en est : "Meditations from Paparoa and Kapiti Island". Le disque ne propose que la première partie de ce travail qui accompagnait une méditation sur le mouvement, la lumière, l'ombre et la couleur, dans une forêt, méditation créée par deux réalisateurs, John Creson et Adam Rosen en 2013. Nous sommes donc à proximité des insectes, des oiseaux, autant de présences invisibles qui tracent dans l'espace des sillages sonores presque imperceptibles : froissements, ondes qui se propagent, murmures et fragments de chants, s'entrecroisent, se superposent, se répondent, créant une fresque tout en transparences, flottements, avec à l'arrière-plan parfois quelques mouvements plus graves, mais eux aussi perçus dans un halo d'une grande douceur. La fin s'anime de roulements dans lesquels se glisse in extremis le shō. C'est très beau, épuré !

   Vraiment un disque à savourer dans le silence. Digipack superbement illustré, avec les notes abondantes et très intéressantes de Sarah Peebles (ça change des pochettes laides et vides ou illisibles !).

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Paru en 2014 chez Unsounds / 8 plages / 67 minutes environ.

Pour aller plus loin :

- la page du label consacré à l'album (avec un extrait en écoute)

- l'album en écoute et plus :

(Liens mis à jour + ajout d'illustrations visuelles et sonores le 28 septembre 2021)

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Publié le 24 Mars 2018

Maninkari - L'Océan rêve dans sa loisiveté (Deuxième session)

   Les frères Charlot, Frédéric et Olivier, proposent une seconde session de L'Océan rêve dans sa loisiveté, initialement sorti en 2014. C'est une authentique musique de transe, improvisée à l'aide de multiples instruments ; alto, violoncelle, cymbalum (instrument à cordes frappées de la famille des cithares), zurna (instrument de la famille des hautbois), synthétiseurs pour Frédéric, santour, cymbalum, marimba et synthétiseurs pour Olivier. Une belle alliance d'instruments traditionnels et contemporains, d'acoustique et d'électronique. Nous sommes en Orient, nous sommes ailleurs, chez les Soufis, dans des confréries mystiques immémoriales. Chaque improvisation flotte dans le temps, puissamment rythmée par des percussions lancinantes, dans une ambiance de rituel mystérieux. La troisième commence avec un jeu subtil de percussions diaphanes qui se répondent, s'enrichissent de sons cristallins, de vagues harmoniques. Je suis assez surpris que des musiciens comme ces deux-là ne soient pas plus connus que d'autres à la mode. L'atmosphère est grandiose, extatique, comme dans une cathédrale en pleine lévitation. Quand on écoute au casque à fort volume, c'est une splendeur ! La quatrième improvisation superpose pulsation rythmique et oscillations frénétiques des cordes. L'espace est comme déchiré, illuminé par un concentré de zébrures. Le santour et le cymbalum rayonnent sur la cinquième, toute en transparences augmentées par les synthétiseurs, comme une onde magique se répandant sur l'univers. Ambiance soufie pour la sixième, rythme effréné, réverbérations énormes, on est charrié dans un torrent puissant parcouru d'éclairs, sous-tendu par un grondement sourd. Avec la septième, on se repose un peu. L'ambiance se fait méditative, marquée par le jeu du bodhram-tar, des boucles insistantes, un échelonnement harmonique chatoyant en arrière-plan . Vous l'aurez compris, chaque improvisation a sa couleur propre, mais s'insère parfaitement dans un cycle parfaitement maîtrisé. Maninkari développe une musique visionnaire d'une extraordinaire richesse sonore, une musique qui a du souffle, qui vit, qui se moque de toutes les étiquettes. On les sent vibrer, ces deux-là, et on vibre à les écouter, sans jamais s'ennuyer, parce qu'il n'y a pas de recette, ils sont branchés sur le cosmos, en symbiose. Écoutez la neuvième improvisation, la plus longue, qui vaut bien des ragas. Quelle jubilation, quel divin emportement, on voudrait que cela ne finisse pas !

   Un océan de beauté ! Un chef d'œuvre !

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Paru en septembre 2017 chez Zoharum (label polonais de musique expérimentale, ambiante etc.) / 9 plages / 56 minutes environ.

Très belle couverture et illustration intérieure d'Olivier Charlot.

Pour aller plus loin :

- l'album en écoute et plus :

- Une des improvisations du duo :

(Liens mis à jour + ajout d'illustrations visuelles et sonores le 28 septembre 2021)

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Publié le 6 Mars 2018

Andrew Heath - Flux

   J'ai découvert Andrew Heath grâce à Lichtzin, fruit de la collaboration entre ce musicien britannique et le néerlandais Anne-Chris Bakker, régulièrement présent dans ces colonnes. Pour introduire ce nouveau venu, je ne commence toutefois ni par le début, dans les années 1995, ni par la fin. Quelques mots de présentation tout de même. Ses premières œuvres sont marquées par l'utilisation du Fender Rhodes, du piano et de l'électronique. À la fin des années quatre-vingt dix, il collabore avec Hans-Joachim Rœdelius, du légendaire duo allemand de musique électronique Cluster (avec Dieter Mœbius), si important dans la mouvance qui donnera avec Brian Eno ce qu'on appelle aujourd'hui les musiques ambiantes. Artiste sonore, Andrew Heath réalise des installations utilisant des sons de terrain, des sons récupérés, considérés comme non-musicaux. Son premier disque solo, The Silent Cartographer, sort en 214. Partant de quelques notes de piano, d'un miroitement électronique ou du traitement d'un son trouvé, il crée des ambiances sonores à la fois légères et d'une extraordinaires finesses, sculptées dans le détail, animées de minuscules changements incessants.

      Sorti en 2015, Flux est un chef d'œuvre d'ornementation ambiante, minimale. Dès le premier titre, "Caught in amber" (Pris dans l'ambre), on plonge dans une mer irisée de bribes de piano, de nappes de clavier, de cloches, de froissements, de chants d'oiseau, de drones. Le bon vieux Fender Rhodes est toujours là, au milieu de mille sons délicats et changeants. "Typestract cipher" plonge plus profondément, animé d'une houle lente par le rythme de clochettes diaphanes. Grattements, voix et bruits à l'arrière-plan, piano et Rhodes en avant pour des fragments mélodiques peu à peu entremêlés avec les sons d'une machine à écrire : quel message secret serait à déchiffrer ? Laissez-vous porter par le "Flux", troisième titre, nettement maritime, enchanté par les sirènes des grands fonds, des frottements de coquillages, parcouru de traînées électroniques, semé de traces dérivantes. "Northlands. Ephemeral Light" est plus céleste, traversé par des mouettes et autres oiseaux, ponctué de sourds coups de drones. L'éther y est à la fois nébuleux et lumineux. Le piano est plus présent sur le court "Darkening", presque jazzy, détendu dans l'obscurcissement du paysage qui prélude à "Ghost box", craquements et sons inquiétants, comme de chiens errants à demi étouffés. La musique tremble, grelotte, sous-tendue par des drones puissants. Des fantômes tentent d'apparaître, c'est indéniable ! Et ce n'est pas le discours clair du piano qui dissipera l'inquiétude, le terrain est miné, qui nous mène vers une étrange cérémonie démoniaque peut-être. La musique d'Andrew Heath a un indéniable pouvoir de suggestion ! On pouvait s'attendre avec "Camera Obscura" à ce que la route sombre se poursuive, mais c'est plus contrasté que prévu, plus mystérieux aussi. Le travail sur le son est plus corpusculaire encore. On flotte dans des nappes, des courants, des frottis, des surgissements multiples, en état d'apesanteur au pays de la splendeur des épiphanies. L'un des sommets de cet album envoûtant. Dont les titres sont aussi très beaux, comme ce neuvième, "The Tree is sleeping", où l'on semble entrer dans la respiration rauque de l'arbre, peuplée de murmures et de voix d'antiques nymphes, comme si l'on participait aussi à ses rêves d'envol sur la fin du morceau. La technologie rencontre en effet ici la mythologie, signe de son indéniable réussite à dire le vivant profond du monde, à l'exprimer avec une incroyable délicatesse, un sens poétique rare.

   L'album numérique propose deux titres supplémentaires. "Fragment" est une étonnante étude pour pianos, si belle qu'on inviterait volontiers Andrew Heath à écrire un livre d'études pour piano(s) et un brin d'électronique. "Liminal" (Liminaire ?) s'inscrit dans la continuité de l'album, lent tournoiement de motifs étirés, mais au seuil peut-être d'un langage plus choral, plus classiquement construit en fait que les fresques-mosaïques ambiantes du reste du disque.

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Paru en 2015 chez Disco Gecko / 8 plages / 63 minutes environ (2 titres supplémentaires en numérique, + 16 minutes environ).

Très belle couverture de Zoë Heath.

Pour aller plus loin :

- l'album en écoute et plus :

Fausse vidéo pour "Camera Obscura" :

(Liens mis à jour + ajout d'illustrations visuelles et sonores le 28 septembre 2021)

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Rédigé par Dionys

Publié dans #Musiques Ambiantes - Électroniques

Publié le 18 Février 2018

Terry Riley - Dark Queen Mantra

   Le quatuor à cordes est la forme musicale de prédilection de Terry Riley depuis sa rencontre avec David Harrington, premier violon et âme du Kronos Quartet. Auparavant le pape de la musique minimaliste ne voulait guère entendre parler des formes occidentales. Pourtant ici, ce n'est pas le célèbre quatuor qui interprète la nouvelle composition, mais le Del Sol Quartet,, un autre quatuor californien de San Francisco. Pour la petite histoire, c'est la rencontre, puis l'amitié entre Charlton Lee, l'altiste du Del Sol Quartet, et Gyan Riley qui est à l'origine de cet album. Précisons que le disque n'est pas uniquement consacré à Terry, mais aussi à un contrebassiste compositeur avec lequel il a souvent travaillé, l'italien Stefano Scodanibbio (12956 - 2012), qui collabora avec Luigi Nono, Giacinto Scelsi.

   La pièce éponyme, commandée pour le Del Sol Quartet et Gyan Riley à l'occasion du quatre-vingtième anniversaire de Terry Riley en 2015, est un quatuor à cordes augmenté de guitare électrique, jouée par son fils Gyan. Le premier mouvement porte le nom de l'hôtel d'Algeciras où Terry logea lors de son arrivée en Espagne, "Vizcaino" : vives girations des cordes et de la guitare, une vague ambiance espagnole emportée dans le flux « rilien » (que l'on me pardonne ce néologisme), les contrepoints et les pizzicati aériens, les accélérations irrégulières et les veloutés enjôleurs. Un régal ! Comme son titre l'indique, "Goya in minds" serait inspirée par la peinture du maître espagnol : début lent dans les corridors de le nuit peuplée de songes, comme une musique à demi paralysée, qui secoue peu à peu les ténèbres persistantes. S'élève une belle mélodie élégiaque qui entrelace cordes et guitare, et le sortilège semble s'éloigner, non sans laisser une délicate langueur. Les violons partent dans les aigus glissés, la musique dessine des arabesques fragiles ponctuées de pointes d'incertitude et de mystère. Tout est d'une fraîcheur incroyable... "Dark Queen Mantra" commence comme une ballade à la limite de la dissonance, une invite insistante aux attraits louches, soudain transcendés par de  micro accélérations, des dérapages dans un arrière-plan mystérieux. Lorsque la guitare revient de ce traquenard, tout est plus clair, et se déroule alors une danse envoûtante qui se résout en passages quasi rock, cordes épaisses, masses compactes. Mais avec des déhanchements, des échappées imprévues, des dérapages miraculeux : une grâce, des ébouriffements de cordes, une maestria primesautière saupoudrée de malice et de nostalgie. Comment ne pas être séduit par ce mantra de la reine noire ?

     L'autre grande composition de Terry, le quatuor "The Wheel & Mythic Birds Waltz" date de 1983. Elle a été enregistrée par le Kronos Quartet en 1984 dans le disque Cadenza On The Night Plain, sans la mention "The Wheel", qui désigne la courte ballade de jazz ouvrant le quatuor, laquelle réapparaît plusieurs fois avant de fournir une coda mélancolique. La valse du titre est une dénomination approximative, car la pièce s'inspire d'un rythme indien : à l'origine, la pièce devait être jouée par Terry et le sitariste Krishna Bhatt. Et les oiseaux ? Mythiques, bien sûr, mais Terry aurait dit lors d'un pré-concert qu'ils étaient inspiré d'une explication du bouddhisme tibétain par Anagorika Govinda dans The Way of the White Clouds (La Voie des Nuages Blancs). Une ample introduction mélancolique se referme sur des virgules caressantes, puis  c'est la cadence qui soulève, emporte, reprend son souffle avant de développer ses corolles, ses dentelles dansantes, chatoyantes, avec des retombées et d'autres reprises appuyées. Parfois une ombre traverse le décor, mais le chant monte, se fragmente en petits tourbillons, se creuse de gonflements intrigants. C'est à chaque fois la roue de la Vie qui revient nous charmer ! Un des très grands quatuors de Terry Riley, superbement interprété.

   Intercalée entre les œuvres de Riley, "Mas Lugares" de Stefano Scodanibbio est une réécriture de madrigaux de Monteverdi, plus ou moins reconnaissables selon les moments. Les madrigaux sont transportés dans des zones éthérées, étirés dans des aigus diaphanes et des flous troublants. Sublimes balbutiements des cordes, suaves glissendi. C'est d'un raffinement exquis. Une très belle découverte !

   Un disque magnifique de bout en bout.

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Paru en 2017 chez Sono Luminus / 9 plages / 63 minutes.

Pour aller plus loin :

- "The Wheel & Mythic Birds Waltz" en concert :

(Liens mis à jour + ajout d'illustrations visuelles et sonores le 28 septembre 2021)

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Publié le 6 Février 2018

Andrew Heath & Anne-Chris Bakker -Lichtzin

   Enregistré pendant l'hiver 2016, Lichtzin est le fruit de la collaboration entre l'anglais Andrew Heath et le néerlandais Anne-Chris Bakker, ce dernier bien connu dans ces colonnes. Le premier développe une musique ambiante délicate que je commence à explorer ; à noter qu'on trouve à ses côtés sur deux albums, Hans-Joachim Rœdelius, grande figure de la musique ambiante-électronique depuis les années 1970.

  Un 33 tours gratte au début de "Onderstroom" ("Sous-flux") tandis qu'une musique lointaine, un flux éthéré s'enfle peu à peu. Un piano pose deux notes nettement séparées, puis quelques autres, doucement, plus fortes ensuite, mais à peine. On assiste à une confluence objective d'univers, à l'ensorcellement de l'espace. La guitare intervient à cordes feutrées. C'est comme un brouillard givrant traversé de lumières diffuses, une respiration cosmique d'une infinie délicatesse. Une merveille qui me rappelle les bouleversants Weerzien et Tussenlicht d'Anne-Chris.

   "Still" poursuit ce travail d'orfèvrerie sonore. La guitare s'enlace aux sons divers, cloches, glissendi, surgissements de drones. Lente giration suave, diaphane, traînées d'orgue en crescendo puissant. Comme une traversée majestueuse de galaxie en galaxie, la guitare sèche nous ramenant sur terre...

     "Lichtzin" est plus dans les graves profonds, hanté par des sons de terrain divers, des craquements, des battements erratiques. On entend dans les interstices de ce monstre sonore une clochette, des mouvements d'eaux, des voix. Le titre est plus émouvant, vivant que le précédent, hiératique. Un monde fantomatique habite cette musique aux amortis mélancoliques.

   Nous voilà avec un objet non identifié, une grande forme de plus de vingt minutes, découpée en plusieurs mouvements par de véritables brèches. "Holding the Temporal" reprend le voyage intersidéral, mais pour le rabattre heureusement sur des moments extatiques. Le premier cas se produit un peu après quatre minutes, quand la guitare électrique s'immisce dans le voyage, le suspend pour y poser ses notes brûlantes, d'une infinie mélancolie. J'ai fait écouter ce passage : tout le monde est suspendu au charme, il se passe quelque chose, la nostalgie d'une beauté poignante. Des pas vont et viennent à l'arrière-plan. Moment magique et bouleversant, le temps fond... Le voyage reprend, désincarné d'une certaine manière, déserté par cette présence miraculeuse. Mais se produit un autre surgissement, celui d'un piano réverbéré, vers onze minutes, qui rend à nouveau la musique passionnante. C'est ça qui est beau dans ce long titre, la dialectique entre une musique ambiante à la beauté glacée, hautaine, et ces moments fragiles de grâce ineffable qui nous font accepter le transport vers un autre univers parcouru de vents étourdissants. Nous sommes embarqués, charriés par quelque chose de plus fort que nous, qui nous dépasse infiniment. La troisième partie est d'une incroyable puissance rauque qui nous agrippe au fond des tripes pour nous déposer en longs atterrissages frémissants grâce à la guitare à archet dans les notes les plus graves et en même temps d'une douceur de plus en plus confondante. Nous descendons, nous ne finirons jamais de descendre, mais un coup brutal met fin au périple...

   Une superbe collaboration, pour une musique tour à tour grandiose et intime, sculptée par des musiciens qui sont à part entière des artistes sonores.

   Magnifique photographie de couverture, par Andrew Heath : raffinement et élégance d'une musique en apesanteur dans les espaces infinis !

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Paru en 2017 chez White Paddy Mountain / 4 plages / 53 minutes.

Pour aller plus loin :

- l'album en écoute et plus :

 

(Liens mis à jour + ajout d'illustrations visuelles et sonores le 28 septembre 2021)

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Rédigé par Dionys

Publié dans #Musiques Ambiantes - Électroniques