Publié le 17 Février 2019

Adrian Knight - Obsessions

   Né en 1987 à Uppsala en Suède, Adrian Knight est un compositeur et multi-instrumentistes, membre du groupe pop Blue Jazz TV, du duo ambiant Private Elevators et d'un collectif de jazz expérimental, Synthetic Love Dream Ensemble. Après des études musicales à Stockholm, il vient à la Yale School of Music où il suit l'enseignement... de David Lang (et de quelques autres) ! Pas étonnant, en somme, de le retrouver dans ces colonnes : il devait finir par arriver jusqu'à mes oreilles, quitte à modifier mon assez récent classement des disques de 2016, comme quoi se presser ne mène à rien, sinon à manquer l'essentiel ! Je ne connais pour l'instant rien d'autre dans son assez abondante production.

   Obsessions est une œuvre d'un peu plus de quarante sept minutes pour piano solo. Adrian Knight en dit ceci : « Toute ma vie je me suis battu contre de mauvaises habitudes, des routines, des motifs (modèles), des obsessions. (...) Que ce soit une forme de douce auto-flagellation ou un désir idiot de normalité ou de structure, ils règnent sur ma vie...Si la pièce est sur quoi que ce soit, c'est sur moi, et c'est sur elle-même, elle colle à sa propre stupide routine. Le fait qu'elle se termine est sa seule victoire. » Ailleurs il ajoute : « Je laisse les choses être où elles se sentent à l'aise. » Pour lui, la pièce est « presque comme un journal intime de routines. »

   Pour l'auditeur, la musique est tranquille, introspective, d'une sérénité un peu sombre. Elle se développe volontiers à partir de brefs accords plaqués, se répondant à un octave d'intervalle, se perdant en méandres répétitifs troués de silences tapissés d'harmoniques. Deux accords, entendus la première fois à 2'19, constitueront le motif obsessionnel autour duquel s'enroule toute cette longue promenade intérieure. Thème et variation, en un sens, mais non pour construire des développements complets, plutôt pour ouvrir des chemins, des parallèles, des clairières dans le labyrinthe qui s'agrandit peu à peu, dont on pressent qu'il serait possible de ne plus jamais en sortir, tant les sortilèges se multiplient, tant l'appel de l'obsession nous charme et nous retient, nous captive. Nous ne cessons plus de l'attendre, de l'entendre déguisé dans des accords qui sont comme ses frères ou ses sœurs dans le jardin harmonique. Aussi oublions-nous les propos du compositeur, l'espèce de compulsion un peu désabusée qui serait à la base de la composition. Nous errons dans le jardin, nous jouons à cache-cache avec les obsessions, et nous sommes ravis. Ce jardin est magique, enchanté par le retour du même qui n'est plus tout à fait le même, un peu comme si nous étions dans un film d'Alain Resnais, L'Année dernière à Marienbad, ou Je t'aime Je t'aime. Les deux amants se cherchent dans le dédale du temps, se retrouvent et se perdent. N'entend-on pas à un moment les battements réguliers d'une grave horloge ? Il est urgent de ne pas en sortir, de replonger encore dans les allées bordées de miroirs. Le temps ne passe plus, il se ramifie, se densifie, débouche soudain sur des failles sombres, bifurque. Comment ne pas penser fugitivement à la nouvelle Le Jardin aux sentiers qui bifurquent (in Fictions) de Jorge Luis Borges ? Par moments, on heurte des bosquets de notes raides, des grappes semblent se moquer avant de disparaître, on s'était égaré, mais voici que les accords obsédants reviennent déguisés, se pressent autour de nous en boucles brillantes, tout se suspend, des arpèges espiègles se fondent dans le silence. Le jardin nous semble soudain inconnu, autre. Ce n'était qu'un leurre amené par une succession de métamorphoses. Nous sentons qu'Elle est là, quelque part derrière ces remparts. Elle ? La grâce ancienne et éternelle, la Nostalgie au cœur profond des apparences, celle qui donne sens et forme à l'informe, vers qui la composition semble se diriger dans les neuf dernières minutes, si poignantes, pour une fois une ligne tenue, qui avance, pas à pas, avec retenue, une certaine solennité, le terrain monte-t-il ou descend-il, on ne sait plus. Plus de feintes, de détours, une vraie humilité, un dépouillement dans la marée d'harmoniques qui monte dirait-on, avant de s'arrêter au seuil du Silence.

Sublime ! Je refais mon classement de 2016 pour placer ce disque à la place qu'il mérite, la première !!!

Comme d'habitude, magistrale interprétation de R. Andrew Lee.

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Paru en 2016 chez Irritable Hedgehog / 1 plage / 47 minutes 41 secondes.

Pour aller plus loin :

- disque en écoute et en vente sur bandcamp :

(Liens mis à jour + ajout d'illustrations visuelles et sonores le 1er octobre 2021)

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Publié le 17 Février 2019

   Comme d'habitude, avec un retard volontaire, une sélection personnelle, éclectique. Les interprètes crédités sont entre parenthèses. Les liens avec mes articles sont sur les titres d'album. Regroupements par 4, ou 5, selon... Cliquez sur les pochettes pour les agrandir ou les voir en entier. Dernière modification dimanche 17 février 2019 : pour un nouveau numéro 1 !

1) Adrian Knight - Obsessions       (Irritable Hedgehog)

 

Les disques de l'année 2016

2) David Shea - Piano I                                         (Room 40)

Brian Eno - The Ship   (Opal Records)

Michael Gordon - Timber remixed          (Cantaloupe Music)

Pascal Bouaziz - Haïkus       (Ici d'ailleurs)

Les disques de l'année 2016
Les disques de l'année 2016
Les disques de l'année 2016
Les disques de l'année 2016

3) Douwe Eisenga - The Piano Files II      (autoproduit)

Larry Polansky -  Three pieces for two pianos       (New World Records)

Florent Ghys - Bonjour          (Cantaloupe Music)

Peter Karmanov - Innerlichkeit    (Fancy Music)

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4) (Vicky Chow) - Aorta / Music for piano & electronics      (New Amsterdam Records)

Richard Moult - Sjóraust          (Second Language)

Anne-James Chaton / Thurston Moore / Andy Moor - Heretics     (Unsounds)

Institut - Spécialiste mondial du retour d'affection    (Quadrilab)

Les disques de l'année 2016Les disques de l'année 2016
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5) Beatrice Dillion / Rupert Clairvaux - Two changes  (Paralaxe Editions)

(Angela & Jennifer Chun) -   Philip Glass / Nico Muhly                                 (Harmonia Mundi Usa)

Michel Banabila - Earth Visitor      (Tapu Records)

Maninkari - Oroganolaficalogramme   (ferme-l'œil)

Les disques de l'année 2016
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6) Krotz Struder - 15 Dickinson Songs       (Wild silence)

Rougge - Monochrome        (autoproduit)

(Michael Mizrahi) - Currents    (New Amsterdam Records)

Murcof & (Vanessa Wagner) - Statea         (InFiné)

Midori Hirano - Minor planet            (sonic pieces)

 

 

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Rédigé par Dionys

Publié dans #Classements

Publié le 10 Février 2019

Bruit Noir - II / III

Il n'y a plus rien ??

   Deuxième volet d'un triptyque en cours, le nouvel album de Bruit Noir, duo constitué par Pascal Bouaziz (textes et voix) et par Jean-Michel Pires (Musiques), trois ans après l'opus I, choisit de plonger sous terre. L'album est ponctué par neuf interludes enregistrés sur la ligne M9 du métro parisien, donc entre Pont de Sèvres et Mairie de Montreuil. Je me suis demandé pourquoi la ligne 9. Figurez-vous qu'elle passe par "République", "Nation", mais aussi par "Charonne", "Rue des Boulets", ou encore "Robespierre", "Billancourt", et même "Voltaire". Tout un parcours chargé d'histoire, de symboles, avec un parfum de révolution, d'insurrection, de répression qui n'a pas dû échapper à Pascal Bouaziz. Les chansons s'intercalent entre les bruits de sonnerie, de glissements des rames, ce mélange si typique de  sonorités pneumatiques et de grincements sourds. Aussi les musiques de Jean-Michel Pires, lourdes, puissantes, obsédantes, déchirées, hoquetantes, avec des percussions métalliques, machiniques, des échos et des distorsions inquiétantes, sont-elles parfaitement en phase avec ce monde enterré. C'est lui, Jean-Michel, qui a les honneurs de la couverture, panda sombre et pensif, sa vraie tête qui ressemble en plus triste à celle de l'animal en peluche posée à côté de lui sur le siège de la rame vide.

   De la peluche, c'est tout ce qui reste des Animaux Sauvages, de leur beauté. Je sais, je commence par la cinquième chanson. Oui, ce sont des chansons, même si Pascal Bouaziz ne chante pas vraiment, mais envoie ses mots sur la musique, des mots murmurés, lâchés à peine, ou bien en rangs serrés dans des tirades vibrantes, jouant de l'humour noir, des mots empreints d'une mélancolie désabusée, des mots teintés d'amertume et de désespoir, d'une rage rentrée, avec des bouffées de tendresse aussi, des mots comme des caresses soudain sur ce fond si noir. Des chansons qui nous emportent au bout d'une vision, d'un regard si singulier sur le monde, sans concession. Des chansons rentre-dedans, et pourtant jamais vulgaires, sottement agressives, parce qu'on y rencontre un homme qui proteste contre la laideur, l'uniformité, qui ose encore témoigner d'une culture qui n'est plus de mise. Un homme qui rêve du succès de Bruit Noir dans la première. Ça commence donc par un acte d'accusation des médias, toutes les récriminations y passent, l'occasion de dresser un tableau pitoyable d'une carrière d'artistes pas reconnus à leur juste valeur sans doute. La chanson aurait pu être détestable, d'une aigreur facile, elle est sauvée par l'auto-dérision presque loufoque du dialogue initial entre Pascal et un "fan" déçu, une comparaison à l'emporte-pièce avec le premier, avec des trouvailles comme « Ça fait disque de papier crépon ça non ? » après la mention des 1000 ou 1500 exemplaires vendus du précédent. Avec "Paris", Pascal Bouaziz tire à boulets rouges sur les clichés à la vie dure, son rang de capitale en prend pour son grade :

« Capitale de merde dans un pays perdu PARIS

Villégiature mondiale des parvenus PARIS

Sous-préfecture du grand capital, paradis des vendus PARIS

Ville-colonie américaine ville-colonie européenne PARIS »

Même déchaînement contre la ville-lumière envahie par les lumières des centres-commerciaux, des publicités, les gaz d'échappement, sur fond de camps évacués, de bidonvilles à la porte de La Chapelle. Manière de rééquilibrer aussi tout le mal qu'il a dit de la province dans le disque précédent. Je passe sur la référence à Daniel Darc et l'espèce de règlement de comptes un peu longuet, qui à mon avis détourne de l'essentiel, affaiblit la portée des diatribes rageuses et si justes ou injustes de cette chanson qu'on dirait écrite par un amoureux déçu couvrant de ses sarcasmes l'objet autrefois aimé, « Paris ville morte depuis au moins avant Baudelaire », belle formule d'un qui vomit la modernité au point d'aspirer à aller ailleurs. Mais où ? 

Il n'y a plus d'ailleurs...

En "Europe" ? Sans doute pas, parce que l'Europe, « c'était une belle idée / Enfin on en sait rien, c'est ce qu'on nous dit de penser », et là de passer en revue ce qu'ils ont fait à l'Europe, comme au monde. Tout est tellement proche, pareil :

« J'ai la nostalgie de l'étrangeté européenne comme j'ai la nostalgie de l'étranger partout dans le monde entier

Mêmes supermarchés, mêmes compagnies aériennes, mêmes sourires climatisés »

   Pascal Bouaziz chante les mondes perdus, la nostalgie, alors moi je pense à Léo Ferré dans ce texte extraordinaire, " Il n'y a plus rien", qui date de 1973, et puis je pense à Andréi Tarkovski et à son film Nostalgia, Tarkovski que Pascal mentionne dans un des titres suivants, après Baudelaire. Tous ceux que n'aveugle pas l'idéologie du progrès, qui aiment le mystère, détestent un monde où « Tout est parfaitement sous contrôle », tous ceux qui n'ont pas oublié le passé, non plus. Pascal n'a pas oublié "Romy", quatrième chanson, une chanson d'amour splendide qui associe l'actrice à ce "toi" célébré comme « une sorte de Romy aussi », allusion pudique à une femme plus jeune, avec une nette différence d'âge, l'occasion d'envisager l'avenir, sa possible décrépitude à lui. Là c'est le Bouaziz fragile, bouleversant, qui s'arrache un lambeau d'autobiographie -fiction à vif, sur un avenir lamentable et saturé de soif d'amour.

   J'aime bien la manière dont Pascal Bouaziz feint de jouer de manière provocatrice des références, manière de « repousser les limites », les limites de quoi, de ce qui est encore accepté aujourd'hui dans un monde de plus en plus fermé où justement les références culturelles vous classent tout de suite à l'écart comme un pestiféré, parce qu'il faut avoir les références de tout le monde pour n'indisposer personne. Alors Plutarque, au début des "Animaux sauvages", non, on laisse tomber pour mentionner plutôt La Planète des Singes, moins effrayante la référence, non ? Dommage, car Plutarque a en effet consacré plusieurs traités au animaux, s'est intéressé à la question de savoir quel est l'animal le plus intelligent, mais voilà, et pensez-vous, dans une chanson en plus ! Bon, eh bien je suis d'accord avec lui, « Qu'arrive enfin la planète des rats / Qu'arrive enfin la planète des cafards », qui sait s'ils n'achèteraient pas cet ovni discographique... qui un peu plus loin fait allusion à la guerre d'Espagne et donc à Pour qui sonne le glas (titre non cité !) d'Hemingway pour mieux souhaiter que l'humain ne passe pas, pour le plus grand bien des animaux sauvages dont il célèbre la beauté, ce qui l'amène à parler de Tchernobyl où ils sont si tranquilles et ce qui est le comble de l'ironie, c'est quand il ne croit pas si bien dire, ou il le fait exprès, c'est qu'en effet on organise des sortes de safari autour de Tchernobyl qui est devenue une destination touristique, je ne plaisante pas, j'ai cherché y a pas longtemps quand je lisais le scénario de Stalker de Tarkovski après avoir lu le roman dont il s'inspire celui des frères Strougatski, et justement Bouaziz cite et Tarkovski et Stalker, et là il faut que j'arrête ma phrase si longue de cette chronique qui vire au roman, la plupart des lecteurs ont abandonné, mais moi aussi je repousse les limites, je veux y croire, qu'il y aurait encore des gens pas pressés qui lisent jusqu'au bout les pauvres mots d'un obscur blogueur pas même estampillé par un média connu, qui écrit pour le plaisir, vous vous rendez compte du scandale, même pas payé, même pas des rogatons comme les deux de Bruit Noir...

Bruit Noir - II / III

   Il faut retourner le disque pour le trouver, le Pascal, il fait le modeste en quatrième de couverture, il fait face, genre boxeur farouche, un peu introverti, habillé austère, mais pas déglingué. Il est concentré, il s'apprête à nous envoyer un de ces textes. Le sixième, par exemple, "Des collabos", au refrain édifiant : « Nous sommes des collabos » sur une musique du genre "We are the robots" de Kraftwerk. Collabos de qui ? Pascal Bouaziz déroule une accumulation de noms de multinationales ou très grandes entreprises, variable selon les vers, accumulation à la fois malicieuse et détonante, la mention d'"Uber" à l'initiale du vers amenant en fin de vers "Uber Alles" de sinistre mémoire (je sais, sans l'umlaut), juste précédé de "USA". Un exemple : « Uber, lowcost, Amazon, Thales, Free, USA, Uber Alles ». Sûr qu'on va le taxer d'antiaméricanisme primaire, de provocation gratuite, exagérée, sauf que ces firmes-là, et quelques autres, façonnent notre monde, et pas toujours pour l'améliorer, mais pour optimiser leurs profits, merci disent les actionnaires et qui sait j'en ai peut-être parmi mes lecteurs...

   Si le monde d'aujourd'hui est si déprimant à certains égards, n'est-ce pas aussi parce qu'à regarder en arrière, on mesurerait la pente, allez, lâchons le gros mot, de la décadence ? C'est "1967", la septième chanson, celle qui risque de le faire passer pour un vieux con, et il le dit, toujours lucide. Trois séries de noms, de titres sortis en 1967, dans les domaines de la littérature, de la musique (non savante, je précise), du cinéma, pour accabler notre époque. Là Pascal je ne suis pas, c'est trop facile, et puis je ne vais pas répondre par d'autres séries de grands artistes d'aujourd'hui, car il y en a encore, mais la différence, c'est qu'ils ne font plus la une, ils ne sont plus médiatisés, chassés par une culture officielle fabriquée pour abrutir, américanisée, standardisée, compatible avec la grande consommation. Le pire, c'est que tous les noms que tu cites, des sociologues balèzes te diront que c'était la culture d'une élite bourgeoise, voyons, ouvre les yeux, et la culture, maintenant, c'est celle du peuple, de l'Eurovision, des Oscars, des séries, la culture de la diversité, de la tolérance... Quoi ! Tu en douterais ? Tu regrettes Pasolini, tu dis ton amour pour lui. C'est là que tu dis l'essentiel, la mort des grands intellectuels, capables de critiquer le monde. Pasolini nous manque, il manque...mais tu n'oublies personne, tu en es sûr ? Nous avons BHL, Raphaël Glücksman (tel père, tel fils...), les chantres du consensus, du politiquement correct je m'aplatis plus plat c'est impossible, et puis des gens spécialisés dans la communication, tout est là : il ne s'agit plus de penser, l'important est de communiquer !

    Pas étonnant que tu t'imagines sur le point de "Partir", de quitter les tiens, tes amis. Tu finis sur une tranche intime, les rapports père-fils en particulier, tu dis des choses si justes comme :

« ton fils il préfère sûrement que tu sois loin quelque part mais vivant / Plutôt que tout près juste à côté tout mort dedans »

   C'est ça qui compte, de rester vivant quand même, malgré tout, de refuser la laideur, l'insignifiance, l'uniformité d'un monde de plus en plus massivement conditionné. Ce deuxième opus, il ne cesse de le clamer, et ça fait du bien d'entendre une voix qui n'est pas transformée en bêlement, une voix qui crie des profondeurs, vers nous, pour que nous l'entendions, pour que nous restions des hommes quand même, malgré tout... pour résister mieux ensemble ??

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Paru en 2018 chez Ici d'Ailleurs / 17 plages / 45 minutes environ.

Pour aller plus loin :

- disque en écoute et en vente sur bandcamp :

(Liens mis à jour + ajout d'illustrations visuelles et sonores le 30 septembre 2021)

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Rédigé par Dionys

Publié dans #Pop-rock - dub et chansons alentours

Publié le 19 Janvier 2019

David Lang - mystery sonatas

   2018 aura été une grande année pour David Lang, l'un des trois fondateurs de l'ensemble Bang-On-A-Can et du label Cantaloupe Music. Après the day avec la violoncelliste Maya Beiser, et writing on water, sont sorties en octobre ses mystery sonatas. Des sonates du mystère pour violon solo inspirées des fameuses Sonates du Rosaire, dites encore Sonates du Mystère, du compositeur austro-tchèque Heinrich Ignaz Franz von Biber (1644 -1704). David Lang présente ainsi son projet : « J'ai décidé d'écrire mes propres pièces virtuoses à partir de mes pensées les plus intimes, les plus spirituelles, sacrées. Mais les miennes ne sont pas en rapport avec Jésus, et le violon n'est pas réaccordé entre les mouvements. J'ai gardé une des distinctions de Biber. Il divise la vie de Jésus en trois phases : la joyeuse, la souffrante et la glorieuse. Les pièces centrales de mes sonates du mystère sont intitulées "Joy" (Joie), "Sorrow" (Chagrin, peine) et "Glory" (Gloire), mais les trois sont des états réflexifs de l'être, calmes, intérieurs. »

   Je vous livre quelques notes d'écoute :

Sonate n°1 "Joy" : une joie calme, dépouillée, dans des aigus qui finissent en frottements sur les cordes. Petits motifs variés, suite de brèves montées. Comme une salutation dans l'aube indécise. Comment ne pas penser à la belle couverture, à cette silhouette de garçon ou d'adolescent nu dans ce paysage rocheux aux formes irréelles, nimbées d'un bleu tendre, doux, amorti...

Sonate n°2 "After joy" : sonneries claironnantes, un peu folles, précipitées, se développant en trilles exubérantes. Le violon descend un peu dans les médiums, mais joue encore aussi dans les aigus, comme s'il se dédoublait. Virtuosité jusqu'à l'éclat.

Sonate n°3 "Before sorrow" : cadence plus longue, langoureuse, avec des boucles obsédantes, le calme qui revient, l'apaisement relatif avant l'assaut des aigus étirés, superposés, le creusement de la peine qui va venir, incantatoire comme le chant des Sirènes...

Sonate n°4 "Sorrow" : le chagrin qui affleure, tenu, apprivoisé, comme s'il essayait de rester dans l'instrument, dans le souffle du violoniste maniant son archet en apesanteur sur les cordes. Avec de brèves échappées, une manière de ciseler le silence, de glisser sur lui, parce que le chagrin a besoin de beauté pour rester digne, pour s'approfondir.

Sonate n°5 "After sorrow" : la vie s'élève à nouveau. Médiums et aigus dialoguent, cherchent à étinceler dans une forme d'ivresse tournoyante, d'étourdissement volontaire.

Sonate n°6 "Before Glory" : Exultation, démultiplication des niveaux sonores, virtuosité extrême, accélérations. Pépiements, esquisses de danses rapides. Puis comme une avancée plus lente, presque hoquetante avant un ultime chant d'oiseau.

Sonate n°7 "Glory": rien de démonstratif, une gloire intériorisée qui se contente modestement d'essayer de chanter. Travail de broderie tenace, d'exploration d'un domaine restreint. Le chant, à nu, se découpe sur le silence, le vide.

   Un cycle austère, intense, magnifique, authentiquement spirituel. Le violoniste Augustin Hadelich joue sur un Stradivarius daté d'environ 1723, ayant appartenu au compositeur et violoniste Christophe Gofttfried Kiesewetter (1777-1827). Ce violon prestigieux lui est prêté depuis 2010 (voir l'article consacré à ce prêt).

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Paru en 2018 chez Cantaloupe Music / 7 plages / 44 minutes environ.

Pour aller plus loin :

- disque en écoute et en vente sur bandcamp :

(Liens mis à jour + ajout d'illustrations visuelles et sonores le 30 septembre 2021)

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Publié le 13 Janvier 2019

Sophia Subbayya Vastek - Histories

   Installée à Baltimore, Sophia Subbayya Vastek est pianiste de concert, claviériste, cofondatrice du duo électroacoustique Titled Arc avec l'artiste sonore, compositeur et multi-instrumentiste Sam Torres. Histories est son premier disque solo, hommage à ses parents, si j'ai bien compris, Kokengada Beliappa Subbayya, sa mère native de Coorg en Inde, et Marek Zdislaw Chwastek, son père né à Cracovie en Pologne, tous deux émigrés aux États-Unis où ils sont morts. Le disque rassemble des œuvres de trois compositeurs, Michael Harrison, John Cage et Donnacha Dennehy. Sophia joue du piano, piano préparé, piano accordé en intonation juste, Michael Harrison du tampoura, Nitin Mitta du tabla, et on entend la voix de Megan Schubert sur un titre essentiellement.

  John Cage (1912 - 1992) est représenté par une série de trois miniatures, "Dream" I à III, pièces rêveuses en effet autour de gammes serties d'un halo d'harmoniques par l'usage de la pédale, esquisses exquises, presque rien vaporeux sur le vide, toute une esthétique très orientale déjà. "A room" est une courte pièce pour piano préparé typique du compositeur : le piano devenant mini gong ou percussion ouatée y danse une curieuse gigue enrouée, c'est fascinant. J'ai eu un peu plus de mal avec "She is asleep", pièce vocale accompagnée de piano préparé, ce dernier y jouant un rôle strictement percussif : les vocalises de longueur variée seraient comme des manifestations issues du sommeil, dessinant des arabesques sonores capricieuses enfermées dans un dessin mystérieux.

   Le cœur de l'album est constitué par deux compositions de Michael Harrison pour piano en intonation juste, tampoura et tabla. Pour la présentation de ce compositeur rare et le piano harmonique, l'intonation juste, je renvoie à un article ancien. Je suis très heureux de retrouver Michael sur le disque de Sophia, Michael qui est, il faut le rappeler, le président de l'Académie américaine de musique classique indienne et joue ici du tampoura, ce luth indien qui sert de bourdon dans toute la musique indienne. "Jaunpuri" est une pièce envoûtante, râga nocturne de la musique classique hindoustani animé d'un mouvement irrésistible de houle entre la courte introduction mélancolique au piano et la coda qui revient au début. La pièce, tantôt brièvement méditative, tantôt débordante d'une joie extatique, se caractérise par de longs développements lyriques brillants. Une merveille ! "Hijaz prelude", pour les mêmes instruments, peut être considéré comme formant diptyque avec le précédent, plus intériorisé, structuré sur des boucles plus audibles. L'ambiance est proche des confréries de transe. Chant d'oubli du moi dans l'ivresse des sons, le tournoiement des notes de piano sur le bourdon de la tampoura et la frappe rapprochée du tabla. Une seconde merveille !

Ci-dessous, les trois musiciens en concert :

Sophia Subbayya Vastek - Histories

  J'aime l'audace de Sophia Subbayya Vastek : associer le turbulent irlandais Donnacha Dennehy aux deux Américains, il fallait oser ! Si vous ne connaissez pas encore Donnacha, il vous faut impérativement écouter Gra Agus Bas sorti en 2011, chef d'œuvre publié sur le label Nonesuch, le label de Steve Reich ces dernières années. C'est sur Stainless Staining, sorti en en 2012 chez Cantaloupe Music (le label de David Lang, Michael Gordon et Julia Wolfe) que se trouve le titre éponyme repris par Sophia Subbayya Vastek. Interprétée au piano, piano préparé et électronique, c'est une composition EXTRAORDINAIRE, d'une force sauvage, tellurique, d'une beauté sidérante, à écouter très fort jusqu'à tomber par terre. Musique aux antipodes des guimauves douceâtres, des mièvreries, elle coupe, renverse, danse frénétique sur des lames de rasoir magmatique, pure jubilation jouissive du rythme débridé, fracturé, au bord de la cacophonie et du délire dans un ostinato monstrueux, énorme.

   Un programme formidable, intelligemment agencé, le "Dream III" de Cage succédant au bouillonnant "Stainless Staining" de Dennehy, par exemple.

   Pour mémoire, ce n'est pas la première fois que le label Innova nous propose des programmes pianistiques passionnants : voir notamment Here (and there) pour piano et électronique par la pianiste canadienne Jeri-Mae G. Astolfi, en 2013.

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Paru en 2017 chez Innova Recordings / 8 plages / 54 minutes environ.

Pour aller plus loin :

- le site de la pianiste.

- disque en écoute et en vente sur bandcamp :

(Liens mis à jour + ajout d'illustrations visuelles et sonores le 29 septembre 2021)

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Publié le 21 Décembre 2018

Michel Banabila - Imprints

   Il est difficile de suivre l'abondante production de Michel Banabila, compositeur de la scène ambiante-électronique néerlandaise. De temps en temps, je lui rends un petit hommage. Ce nouvel opus sort avec une pochette conçue par Rutger Zuydervelt, autre musicien de la même scène et son ami. Imprints : empreintes, mais aussi repiquages, ce qui renvoie à l'idée d'emprunt, de mélange, de mix. Michel Banabila est aux synthétiseurs, aux platines et à l'échantillonneur. À ses côtés, Cok van Vuuren est à la guitare électrique ; un compagnon de longue date, Oene van Geel, est  à l'alto et au très rare violon à pavillon (« stroh violin », du nom de son inventeur Augustus Stroh, qui inventa cette forme de violon amplifié en 1899).

   Le premier titre éponyme nous plonge dans un monde un peu glauque, étouffant, à la rythmique disloquée, tout en glissements et scratches, voix trafiquées. C'est une mise en oreille, une invitation à goûter les textures qui nous attendent. L'alto de Oene van Geel surplombe un univers industriel opaque dans "Shift". L'ambiance est sourde, presque sournoise, comme si nous survolions des alambics géants, des usines en béton agitées çà et là de frémissements. Des ponctuations rythmiques lourdes viennent s'appuyer sur ce terrain oppressant, la musique décolle dans un mouvement grandiose, à la fois d'une incroyable puissance et d'une certaine grâce à la marge, comme d'une dentelle bordant un pavillon de pirate. Puis tout se rétracte, il ne reste plus un moment que des friselis presque délicats avant une dernière remontée d'une armée de graves et d'appuis percussifs. Un sacré titre ! "A Sense of Place" est un palais de cristal tournoyant en plein ciel avec l'orgue en longs mouvements flous, animé par l'alto aux courtes phrases élégiaques, plombé de frappes lourdes et décoré de picotements sonores. On est alors assez proche de l'univers d'Alva Noto. Quelque chose se creuse, creuse, se fait sa place, explose en sourdine puis en majeur. Des nappes successives occupent l'espace sonore qui est pris d'une transe hantée de cuivres et de souvenirs de voix. Le travail de Michel Banabila forge au fil des morceaux un monde cinématique assez vertigineux qui n'est pas sans évoquer des univers de science-fiction. Le titre suivant, "The Image of a Metropolis without a single car", va évidemment dans ce sens. Par delà l'humour, les claviers ont le champ libre au-dessus d'une ville apaisée tissée d'à-plats bruitistes : ne seraient-ils pas les astronefs de cette ville du futur, libres d'évoluer ? Mais la ville se réveille, secouée de trépidations, parcourue de chuintements rapides, qu'il faut endormir à nouveau par un pilonnage insistant et des volutes hypnotiques. Dans l'attente, peut-être, de "Micro Miracles", quand la ville redevient jungle tapie, bondissements louches, tambours dans la nuit et griffes électriques de la guitare, avec des réminiscences de fêtes anciennes, une vieille nostalgie tenace comme des rengaines de violon. Nous voilà au cœur battant de la matière, accrochés à des boucles épaisses, foisonnantes, celles de "Serendipity". Tout tourne, la guitare est dérapages et virgules dans une liquidité en fermentation, les synthétiseurs planent éthérés sur cette moiteur prenante, obsédante, un monde à la Jon Hassell dirait-on parfois, qui colle aux oreilles, insidieusement séducteur ! Les échantillons grattent en boucle au début de "Danube", on s'enfonce dans une onde obscure, hantée par d'autres couches enfouies qui se fraient un chemin. Le fleuve charrie des hallucinations, se fait lave bouillonnante pour nous absorber... On ne sortira jamais de ce disque quasi démoniaque !! 

   J'ai lu que Michel Banabila avait eu quelques ennuis de santé ces temps derniers. Il est bien revenu parmi nous avec ce disque abouti, qui devrait réjouir tous les amateurs de musique ambiante transfigurée par l'électronique et les tables tournantes que sont les platines.

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Paru en décembre 2018 chez Tapu records / 7 plages / 46 minutes environ.

Pour aller plus loin :

- disque en écoute et en vente  (téléchargement uniquement) sur bandcamp :

(Liens mis à jour + ajout d'illustrations visuelles et sonores le 29 septembre 2021)

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Rédigé par Dionys

Publié dans #Musiques Ambiantes - Électroniques

Publié le 16 Décembre 2018

Ambroise - À la tonalité préférable du ciel

   Ambroise est le nom du projet mené par Eugénie Jobin (compositions, voix, guitares et harmonium), avec le soutien fidèle de trois musiciens qui, outre le concours de leurs voix respectives, jouent de l'accordéon (Frédérique Roy), de la basse électrique et de la contrebasse (Gabriel Drolet) et des guitares (Simon Labbé). Venus des domaines des musiques improvisées, nouvelles et expérimentales, ils se produisent à Montréal et Toronto, défendent une chanson ouverte, libre. À la tonalité préférable du ciel est leur premier album complet après deux mini-albums. Il comprend neuf poèmes mis en musique par Eugénie. Les textes sont du poète québecois Paul-Marie Lapointe (1929 - 2011), dont le premier recueil, Le Vierge incendié en 1948, était d'un surréalisme flamboyant. Les poèmes choisis ici sont évidemment placés sous le signe de Rimbaud, comme l'indique le titre du premier, « Partir ». Entre blasons du corps féminin (« Message de ton corps » ou « Astéroïde ») et célébrations de la nature confondue avec l'espace même de l'amour, de l'angoisse (« Respiration », « Courte paille », « Hibernations »), les poèmes chantent une liberté sans frontière, dans laquelle le poète s'agrandit aux dimensions d'un univers où tout lui est parentèle :

J'ai des frères à l'infini

j'ai des sœurs à l'infini

et je suis mon père et  ma mère

 

J'ai des arbres des poissons

des fleurs et des oiseaux

   Le dernier  poème mis en musique, « Hibernations », se termine sur la métaphore saisissante des « oiseaux blancs aériens ossements » : présence de la mort dans la vie, corollaire du « message de ton corps » qu'est « la création du monde » à la fin de « Message de ton corps ». L'intérieur et l'extérieur se mêlent comme dans le très beau « Une », sous le signe d'incessantes métamorphoses :

mille amoureuses m'extraient de la mort

me tirent de la terre

 

mille amoureuses toujours la même

 

l'automne elles s'envolent de moi

puis réapparaissent

avec les feuilles

   Musicalement, l'album est marqué par la beauté des guitares, fluides, tranquillement rutilantes, et par la voix angélique d'Eugénie, régulièrement épaulée par celle de Frédérique ou le chœur des trois autres. « Partir » est une ballade folk qui prend le temps de rêver entre les strophes : on y respire à l'aise, on s'envole avec les phrases, les mots chantés avec grâce et une certaine suavité qui exclut toute dramatisation. Dans « Une », l'évocation de la mort, prise en charge par la basse électrique ou la contrebasse, est transcendée par les délicats mélismes de la voix dédoublée (au moins ?) et des guitares. L'harmonium ouvre « Crâne balayé rose », le texte le plus surréalisant, nous propulsant dans un autre monde, ponctué par les boucles des guitares. La voix d'Eugénie se fait plus fine encore, module chaque mot avec une infinie délicatesse. Chaque phrase est ainsi sertie d'une aura sensible, la chanson sur le point de mourir repart mieux dans un quasi chuchotement-chanté. Bien sûr, il faut tendre l'oreille pour une telle musique, sinon les mots ne sont plus perçus. Il faut soi-même se tapir dans le doux buissonnement musical, avant de s'ouvrir aux bruits des rues du premier espace de vivre, interlude accompagné par l'avancée du piano et une voix en sourdine. Puis c'est la mer qu'on entend, les voix féminines tendues soudain vers le ciel qui frémit. Il faut dire la merveille de « Message de ton corps », cet accord entre la polyphonie subtile des voix et l'accompagnement à l'harmonium, puis aux autres instruments. Nous sommes entre musique médiévale et quasi ambiante, habitée d'un feu secret, d'un mystère. C'est une pièce somptueuse.

       « Respiration » est sous-tendu par l'accordéon et l'harmonium intimement mêlés dans une nappe de drones, avant que les guitares n'annoncent et n'accompagnent aussi les chants haut-perchés des quelques vers du poème. On peut considérer qu'il forme diptyque avec « Astéroïde », autre poème court, où l'on entend un peu les voix masculines de l'ensemble car il est nettement choral avant tout, les guitares ponctuant le phrasé. L'harmonium donne à « Frères et sœurs » sa dimension de religiosité si particulière, liée au caractère cosmique du texte, à la figure christique du poète, cet « assassin sans lame » qui « se perce de lumière ».

   Suit un deuxième intermède, « l'espace de vivre 2 », avant « Courte paille », boucle obsédante de guitares et de voix, expression musicale de l'angoisse qui « polit sa terre ». Le disque se termine avec « Hibernations », le plus long titre. Autre évidente réussite, celle de la liberté de la composition, qui épouse le texte, sans le brusquer, choyant chaque vocable, le laissant résonner, déployer son sillage onirique, laissant le temps aux mots de « fra(yer) leur chemin vers l'intérieur », jusqu'aux bruitages insolites suscités par le dernier vers déjà cité plus haut, où l'on croit entendre s'entrechoquer les « aériens ossements ».

   Qui, de ce côté-ci de l'Atlantique, servirait ainsi la poésie, loin du bruit et de toute mièvrerie, dans une forme musicale à ce point naturelle qu'elle épouse les mots, les rythmes, qu'elle enchante absolument ?

   Un disque merveilleux, et un objet soigné, avec les textes de tous les poèmes, ce qui n'est hélas pas si fréquent !

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Paru en novembre 2018 chez Wild Silence / 11 plages / 46 minutes environ.

Pour aller plus loin :

- disque en écoute et en vente sur bandcamp :

(Liens mis à jour + ajout d'illustrations visuelles et sonores le 29 septembre 2021)

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Rédigé par Dionys

Publié dans #L'Autre Chanson française, #La Musique et les Mots

Publié le 20 Novembre 2018

Grant Cutler - Self Portrait

  Self Portrait est le troisième album sur Innova, le label du forum des compositeurs américains, de Grant Cutler, compositeur et artiste multimédia de Brooklyn. Entouré de quelques musiciens il crée un véritable opéra ambiant pour trois pianos (Chris Campbell, Jef Sundquist et lui-même), deux orgues (Chris Campbell et Jeff Sundquist), deux violoncelles (Michelle Kinney et Jacqueline Ultan), un violon (Sara Pajunen) un synthétiseur (lui-même), un saxophone (Michael Lewis) et la voix d'Aby Wolf. Certains d'entre eux font partie d'autres groupes, et Chris Campbell, compositeur et producteur, collabora avec Grant Cutler sur leur disque Schooldays over sorti en 2013.
 

   Apparemment, Grant Cutler a enregistré les artistes en train d'improviser à partir d'enregistrement retardés d'eux-mêmes, si bien que l'ensemble formerait en fait une série d'auto-portraits arrangés et retravaillés par le compositeur, un ensemble d'images et de séquences mémorielles. D'où l'aspect onirique des différentes pièces, qui baignent dans un climat brumeux, dans cette opacité du souvenir, lancinante dès "Georgia", morceau d'apparence reichienne avec sa pulsation initiale, mais trouble, tremblante, lente ballade mélancolique parmi des brouillards tournoyants, des orages sombres de drones sur lesquels se détachent les cordes et le piano très sourd. La matière sonore est d'une incroyable épaisseur, elle nous enveloppe suavement pour nous déposer dans une belle glissade-disparition. Un coup sourd, des vagues graves et lourdes de synthétiseur, le saxophone éthéré, vous voilà dans "The Dream I float away", impressionnant voyage dans les abysses changeantes dont cherche à émerger le piano escaladant les nues intérieures tandis que des traînées bruissantes strient l'espace. C'est une musique d'immersion, à la fois grave et chaleureuse, intrigante aussi. "Self Portrait", je craque, le piano sépulcral, ouaté, qui déambule dans les ténèbres peuplées de fantômes de synthétiseurs, de cordes soudain ultra-lyriques dans lesquelles est enchâssée la voix perdue. Quelle pièce somptueuse et bouleversante dans sa relative brièveté ! Pas étonnant que l'on tombe endormi dans les rues ("Falling asleep in the streets"), l'astronef avance dans les couches accumulées de souvenirs, au ralenti, on dérive, les textures se mélangent lentement, dansent aux lointains feutrés, hésitants. La deuxième partie évoque nettement au début les atmosphères à la Tim Hecker, feuilletage distordu pour anges en chute libre sous les voûtes géantes d'une cathédrale à demi-engloutie. L'ambiance est épique, frénétique : superbe ! Après ce déchaînement baroque, "Stairwell" est un chef d'œuvre de concision minimaliste : piano répétitif qui avance entre des haies calmes de cordes comme des arbres élégiaques très dignes s'élançant vers la lumière qui filtre à peine, là-haut... "Paroxysm" prolifère, turbines en eaux poisseuses, battements gigantesques dans des nuées explosées, mais à l'intérieur de la caverne des rêves à laquelle s'accrochent des lambeaux lyriques d'autant plus magnifiques que leur éclat est nimbé d'improbables aurores. Comment ne pas y sombrer, dans cette splendeur stupéfiante ? "drowning", noyade dans les gouffres pour violoncelles et violon sublimes et nuages de particules, la musique se vaporise littéralement au fil de vastes mouvements océaniques d'une incontestable grandeur.

   Un beau disque de musique ambiante, à savourer au casque...ou dans un antre musical approprié !

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Paru en avril 2017 chez Innova recordings / 8 plages / 39 minutes environ.

Pour aller plus loin :

- la page du label consacrée au disque.

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Rédigé par Dionys

Publié dans #Musiques Ambiantes - Électroniques