Publié le 12 Février 2020

Garage Blonde - rage nue

   rage nue est le premier véritable album du duo Garage Blonde, composé par Mathilde Mérigot au chant et à divers instruments (guitare, cithare, clavier, harmonium), et par Nicolas Baillard à la basse, aux guitares, aux boîtes à rythme et par-ci par-là au chant. Leur musique met en valeur les mots de Jean Palomba. Car voilà, ce duo chante en français, on en vient presque à s'en étonner, c'est un comble, non ? En plus, tout est en français sur la pochette, jusqu'au nom du label qui fait entendre notre langue... avec comme unique exception l'anglicisme "music" qui le termine après ce très beau "La Discrète" ! Comme il est bon d'entendre une pop ciselée qui ne recouvre pas les mots, qui les sert avec intelligence, précision ! Les musiciens indiquent dans leur horizon musical PJ Harvey, Mansfield Tya, Sonic Youth ou encore Beth Gibbons : oui, la parenté est pertinente. Le poids des mots, la qualité des ambiances, feutrées ou électriques, tout contribue à nous donner un album de chansons poétiques d'aujourd'hui. Poétiques, le mot est important. Les textes de Jean Palomba, s'ils expriment bien en effet la rage nue du titre, savent la dire sans les pesantes charges (trop souvent) du rap, allusivement, au détour des mots qui jouent ensemble, font l'amour avec un évident plaisir. Quel bonheur de rencontrer cette langue vivante, riche, précise, précieuse ! Sur le site du duo, on a d'ailleurs les paroles complètes de cinq titres, un signe qui ne trompe pas : ils en sont fiers, et ils ont raison ! Voici les paroles du premier titre, "Sourd et absent" :

Garage Blonde - rage nue

   La jolie voix limpide de Mathilde se pose sur un accompagnement sobre, parfois réduit à la guitare ou la basse, sur des rythmes évidents, discrètement rock. La voix de son compère lui répond de temps en temps, variant les timbres. Les refrains ne pèsent pas, parce que les paroles des couplets sont variées jusqu'au bout. Il faut dire aussi le bonheur des mélodies, simples et accrocheuses. Par exemple celle de "Ce qu'il faut", superbe chanson intimiste, chant et guitare, puis accents de cithare qui viennent magnifiquement orner cette ballade ciselée, la guitare étincelante pendant un long moment sans parole. Je pensais à un groupe belge que j'aimais beaucoup, Half Asleep, mais qui, je l'ai toujours déploré, chante en anglais (ils sont francophones !). "La fièvre" vient en troisième position, une fièvre sourde scandée par une basse épaisse, la voix qui s'envole sur des fulgurances saturées de clavier.

Garage Blonde - rage nue

   Le ton se fait plus rock pour "J'me souviens plus", un rock décanté, hanté, illuminé par des phases lyriques soulignées par les claviers, des touches d'harmonium : un régal, la musique titubant avec les mots. Introduction instrumentale ambiante pour "Vénus pain bis", que viennent hacher les riffs rageurs de guitare, des chœurs sans parole, un peu longs et appuyés à mon goût, personne n'est parfait, mais le morceau se transforme pour accueillir dans une gangue mystérieuse les mots à la fois les plus crus et les plus poétiques, si sensuellement dits : on est en apesanteur, c'est intense comme une cérémonie. "Jeu de fatigue" carbure et ronronne, frétillant de boîtes à rythme, chevauchant une basse profonde, émaillé de chœurs légers : ce qui frappe à chaque fois, c'est l'inventivité, la variété de ces chansons si bien composées. Du méchant rock soudain ? Oui, "Tsar", avec la guitare chauffée à blanc, les mots qui claquent comme des fouets à la suite anaphorique du mot titre, le rythme implacable tandis que la guitare cisaille le ciel de ses déchirures. Magnifique, les amis ! Retour au ton intimiste avec le troublant "Sue & Syd" au charme acide, juste adouci par un passage à l'harmonium. « Le jour où il ont coffré le Grateful Dead », ainsi commence a capella le plus rock des titres de l'album, "Étoile Poker", ronflant, sur un texte psychédélique dit au refrain choral exalté : « Étoile Poker, tous contemplés / par les machines d'amour et de grâce ». L'avant-dernier titre, "Ils arrivent (les Hommes Minutes)" associe un texte de science-fiction énigmatique à une rythmique lourde, haletante et aux guitares sourdes et saturées. Nous les quittons avec "Blanche", pièce délicate au symbolisme décadent sertie de guitares entrelacées.

    Un magnifique parcours pour cet album étonnant, qui marie si bien les mots et la musique. Il devrait inciter nombre de chanteurs français à revenir vers notre langue, si honteusement délaissée pour un anglais standardisé et fort mal chanté ou dit.

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Paru le 7 février 2020 chez La Discrète Music / 11 plages / 44 minutes environ

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Publié le 4 Février 2020

Anne Chris Bakker - Stof&Geest

    Guitariste et compositeur, le néerlandais Anne Chris Bakker est au fond un musicien poète, créateur d'environnements sonores qui sont autant d'embarquements pour l'ailleurs. Orgue ou claviers, guitare, bruits divers enregistrés çà et là, percussions minimales, piano agonisant enveloppé dans une ouate épaisse et enregistré sur magnétophone à bandes, sont les matériaux de cette musique attentive à dessiner le silence, à traquer l'inaudible, l'imperceptible. Le titre, traduit en français, "Matière et Esprit", s'il ne renvoie pas, comme le précise le compositeur, à un album concept, indique clairement une perspective philosophique : la matière (sonore, et plus largement), conduit vers l'esprit, l'intangible. Cette musique est essentiellement anti-matérialiste, parce que visant à l'évanescence, à la disparition. Elle procède non par lignes, par frappes, mais par vagues, par enveloppements successifs. Si elle peut être puissante, jamais elle n'agresse. Elle caresse, cherche à nous faire frémir d'une joie ineffable.

    "Petrichor", le premier titre, avance sur une vague d'orgue, un mur de drones sinusoïdaux. Les gestes musicaux, accords de guitare, frappes légères sur la caisse de l'instrument, bruits de rue, se détachent comme des ombres sur le tissu tendu. Tout est amorti, nimbé d'une douce irréalité, mais chaque ombre portée atteint un relief étonnant, décuple l'attention. Avec "Wand", le piano surgit doucement de bruits d'eau, de la mer peut-être, avant d'y sombrer à nouveau tandis que se lève un mur de drones travaillé de fissures, d'interstices. Le son monte, les fissures se font plus nombreuses, stries aiguës en essaims d'oiseaux criaillant dans les lointains, griffures traînées sur le mur qui disparaît à son tour. Le piano peine à se faire entendre au début du titre suivant, "Interval" : boucles brisées, amorties, floues, comme sorties d'un vieux disque, recouvertes en partie par des bruits de trains, de foules dans des gares. La musique cède le pas aux bruits, qui occupe tout l'espace sonore. On dirait alors une radio à peine audible de la bande des ondes courtes, les échos d'un monde disparu que le piano sur la fin accompagne mélancoliquement sur fond crescendo d'un drone épais, opaque de moteur très assourdi tournant à grand régime dans les infra graves. Le titre éponyme combine à nouveau un piano au ralenti, dont certaines notes semblent distordues, des fragments de conversations, d'interpellations, et l'irrésistible épiphanie d'une matière sonore grandiose, ouverte sur l'espace immense. La musique emporte l'auditeur, le transporte par sa puissante beauté, sauvage et à peine distinguée de l'informe auquel elle retourne accompagnée par la guitare et une percussion obsédante, sourde. Un drone vrillé sur lui-même, rejoint par un autre, puis par la guitare, ouvrent "Traces", un des plus longs titres. Le tapis de drones sert de bourdon à cette composition qui joue des crissements, d'infimes bruits, la guitare presque diaphane, attentive à se poser dans les plis. On retient son souffle, parce qu'on a l'impression d'être dans une chambre cosmique, avec un archange qui dormirait là, dont la respiration occupe l'espace le plus lointain, produisant des prodiges, des surgissements féériques soulignés par des clochettes, des ponctuations lumineuses de boîte à musique déréglée. Peu à peu, en même temps que les craquements se multiplient dans la pièce, une force sourde monte et se résorbe : l'archange s'en va, accompagné du piano miraculé et de murmures caressants prononcés dirait-on en japonais. Comme c'est beau, exquis... Au pays de "This Rhizome", le piano répète de manière désarticulée une boucle chétive, une horde de nuées traverse le ciel sonore, une marée onirique déferle et se retire doucement. Une des rares mélodies développées de l'album forme la trame du bouleversant "I can not tell", balbutiement mangé de silences, de sourdines.

   Une forme plus longue, presque quinze minutes, permet à "Verdicht me" de réaliser au mieux cette esthétique de l'apparition / disparition : la musique est évocation des ombres, lent dégagement des brouillards, immersion dans les couches intermédiaires. Bruits et sons se mélangent, tout est potentiellement musique, mais pas bruitiste ou concrète pour autant : c'est une musique habitée, hantée. Il s'agit toujours de rejoindre ce qui est recouvert, perdu, de faire lever le silence, d'atteindre la beauté. Sans brusquerie, sans impatience : la durée est consubstantielle à cette démarche. Ce qui advient, comme ici, est indescriptible, stupéfiant. La violence latente du surgissement monstrueux, écoutez bien ces zébrures, cette palpitation énorme, mène à des aubes transfigurées, légères et solennelles, processionnelles, bardées de sons tenus sans doute en partie issus de la guitare à archet, de sons ronflants et rutilants qui absorbent la conscience, plongent l'auditeur dans une profonde extase béatifique. Après une telle expérience auditive, "Make my bed in crystal waters" semble nous rappeler au concret du monde : bruits de pas, piano dégagé de sa ouate, mais le ciel se couvre de drones, se déchire, une nouvelle marche commence, hallucinée. Et c'est encore un départ fulgurant pour des mondes mystérieux, légendaires, la voix féminine revient, des déflagrations scandent le chemin, les étoiles ont chu depuis longtemps. Voici l'avènement d'une splendeur pleine, d'un charme suprême. On ne désire plus rien que d'aller là-bas se fondre à ces levées sublimes, plonger dans les eaux de cristal de lave des lacs infinis...

   L'autre plus beau disque de 2019 : à égalité avec Christopher Cerrone !!

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Paru en septembre 2019 chez Unknown Tone Records / 9 plages / 63 minutes environ

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Rédigé par Dionys

Publié dans #Musiques Ambiantes - Électroniques

Publié le 23 Janvier 2020

Christopher Cerrone - The Pieces That Fall to Earth

   En sélectionnant les vidéos pour un de mes articles précédents sur la pianiste Vicky Chow, je suis tombé sur une composition remarquable de Christopher Cerrone, compositeur américain qui m'était inconnu. Bien sûr, je me suis renseigné, et j'ai découvert ce disque, sorti cet année chez New Amsterdam Records, The Pieces That Fall to Earth. Un choc majeur ! Qui me laisse rêveur : existe-t-il aujourd'hui, en France, un disque équivalent, qui allie musique et poésie de notre temps ? Car Christopher Cerrone met en musique trois ensembles de textes de trois poètes américains du XXe siècle. J'imagine un disque consacré à des textes de Philippe Jaccottet, Yves Bonnefoy et Jude Stéfan, avec une musique de Pascal Dusapin, par exemple. Je crains qu'un tel disque n'existe pas et que, pire, nos compositeurs ne pensent même plus à servir la poésie française... Le texte de présentation en anglais par le compositeur et pianiste Timo Andres est remarquable de précision. Il me faudra l'oublier pour vous en parler à ma manière. Pas facile !

   L'album comprend trois cycles. Le premier, qui donne son nom à l'ensemble, The Pieces that fall to earth (Les Pièces qui chutent à terre), est de la poétesse Kay Ryan (née en 1945), dont on compare parfois la poésie à celle d'Emily Dickinson par son caractère dense, ramassé. Le second, The Naomi Songs (Chansons de Naomi), est signé par Bill Knott (1940 - 2014), auteur d'une œuvre où se retrouve l'influence de poètes européens comme Rimbaud, Desnos, Char, Trakle, ou encore Lorca. Enfin, The Branch will not break (La Branche ne cassera pas) rassemble sept poèmes de James Wright (1927 -1980), qui influença d'ailleurs le second. Trois cycles pour trois univers. À la poésie abrupte, énigmatique de Kay Ryan répondent les fragiles chansons sentimentales et désabusées de Bill Knot et le désenchantement des textes autobiographiques de James Wright, dans lesquels on retrouve ses déséquilibres, sa lutte contre l'alcoolisme. Mais les trois univers  ne sont pas pour autant séparés. Ce qui les rapproche an fond, c'est un sens de l'image métaphysique, transfigurée par l'humour ou la dimension illuminée.

   Avant de parler de la musique de Chritopher Cerrone, j'aimerais vous donner à lire un poème de chacun d'entre eux. Traductions personnelles (perfectibles...).

De Kay Ryan :

The Pieces That Fall to Earth

One could

almost wish

they wouldn't ;

they are so

far apart,

so random.

One cannot

wait, cannot

abandon waiting.

The three or

four occasions

of their landing

never fade.

Should there

be more, there

will never be

enough to make

a pattern

that can equal

the commanding

way they matter.

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On espèrerait

presque

qu'elles ne le fassent pas ;

elles sont si

éloignées,

si étranges.

On ne peut pas

attendre, ne peut pas

cesser d'attendre.

Les trois ou

quatre raisons

de leur atterrissage

ne disparaissent jamais.

S'il y en avait

plus, il n'y en aurait jamais

assez pour faire

un motif

qui vaille

l'impressionnante

manière dont elles adviennent.

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  Dernière des Naomi Songs de Bill Knot :

What language will be safe

When we lie awake all night

Saying palm words, no fingetip words -

This wound searching us for a voice

Will become a fountain with rooms to let

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Quelle langue sera sûre

Quand nous reposerons éveillés toute la nuit

Disant des mots paume, pas des mots bout du doigt -

Cette blessure nous cherchant pour une voix

Deviendra fontaine avec chambres à louer.

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Premier texte de James Wright :

Lying in a Hammock at William Duffy's Farm in Pine Island, Minnesota

Over my head, I see the bronze butterfly,

Asleep on the black trunk,

Blowing like a leaf in green shadow.

Down the ravine behind the empty house,

The cowbells follow one another

Into the distances of the afternoon.

To my right,

In a field of sunlight between two pines,

The droppings of last year's horses

Blaze up into golden stones.

I lean back, as the evening darkens and come on.

A chicken hawk floats over, looking for home.

I have wasted my life.

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Étendu dans un hammack, ferme de William Duffy à Pine Island, Minnesota

Au-dessus de ma tête, je vois un papillon couleur bronze

Endormi sur le tronc noir,

S'envoler comme une feuille dans l'ombre verte.

Dans le ravin derrière la maison vide,

Les sonnailles se succèdent

De moment en moment dans l'après-midi.

À ma droite,

Dans une étendue de lumière entre deux pins,

Les crottes des poulains

Flambent comme des pierres d'or.

Je me penche en arrière, tandis que que le soir s'assombrit et descend.

Un faucon plane, cherchant à rentrer.

J'ai gâché ma vie.

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   Les trois cycles ont ceci de commun qu'ils abolissent la hiérarchie entre voix et ensemble de chambre. Les instruments n'accompagnent pas la ou les voix, ils sont à égalité avec elle(s), chacun jouant sa partie en tension avec l'autre. Aussi Christopher Cerrone accroit-il le potentiel émotionnel de ses pièces. Leur relative brièveté n'en fait pas de jolies mélodies pour salons mondains. D'abord parce que l'ensemble instrumental est étoffé, offrant une palette très large de timbres : flûte, hautbois, clarinette, basson, cor, trombone, deux violons, alto, harpe, violoncelle, basse, piano, deux percussions, ce qui permet des couleurs et des intensités très diverses, à l'intérieur même d'une composition qui peut, en moins de cinq minutes, parfois en moins de deux, passer d'une atmosphère intimiste à des envolées sublimes. Ensuite parce que l'écriture musicale dilate la temporalité en alternant, superposant, des brèves et des longues, c'est-à-dire des à-plats percussifs discontinus et des notes tenues, glissées, des phases introductives épurées et des montées en puissance impressionnantes. La musique de Michael Cerrone surprend constamment, tient son auditeur par un sens dramatique très sûr, par sa densité : rien de trop, une concision éblouissante !

   La soprano Lindsay Kesselman chante le premier cycle, éponyme. La musique est à l'image des textes, mystérieuse et intrigante, ciselée. Dès la première pièce, quelle force, quelle émotion, quelle beauté fulgurante ! La voix s'envole, archangélique, on reste suspendu aux volutes de la mélodie, on vibre aux basses profondes qui la sertissent. Il y a longtemps que je n'ai pas entendu une telle musique. Je pense à Donnacha Dennehy dans Grá agus Bás, en particulier au cycle "That the Night Come" sur des poèmes de William Butler Yeats. C'est une musique foudroyante... Les demi-teintes relatives de "Hope" culminent sur le plateau de « the always tabled / righting of the / present » (le redressement toujours remis du présent), débouchent sur le très langien (de David Lang) "That will to Divest", nerveux, tranchant, sorte de crescendo descendant dans l'absurde, fini en cri. "Swept us whole", au texte à l'ironie métaphysique, revient au thème central de la première pièce, qui se fond dans un jeu de boucles vertigineux, voix et instruments en miroir. "Shark's Teeth" est murmuré comme une confidence défiant l'entendement, dans une atmosphère d'antre de sorcière, avec halètements instrumentaux, frémissements, coups de gong, et se termine sur une clausule malicieuse où le texte est dit de manière neutre sur un fond de frottements rapides. L'atmosphère devient inquiétante, grinçante, avec "Insult" : la musique est cisaille qui déchire, marteau qui frappe, voix qui déraille dans les aigus comme en panique. Le cycle se termine avec "The Woman Who Wrote Too Much", véritable micro opéra à la puissance envoûtante exprimant le drame de l'aliénation de cette femme qui écrivait trop.

   The Naomi Songs, sur des textes intimistes et désabusés, non dénués d'humour, de Bill Knott, n'est pas d'une moindre densité. La voix chaude et caressante de Theo Bleckmann (qui est également compositeur, notamment du prodigieux Anteroom sorti en 2005) monte aussi dans d'incroyables sommets et mélismes pour servir ces tableautins. Dans la troisième pièce, le montage en miroir de ses voix multipliées est l'équivalent musical parfait du contenu du texte, lequel célèbre l'ouverture infinie des mains de l'aimée lorsqu'elles s'ouvrent seules. La question au cœur de " What language Will Be Safe ?" donne sa structure répétitive obsessionnelle à la première moitié de la pièce, à laquelle répond le relâchement de la tension liée à l'irruption de l'humour.

   Avec le troisième cycle, The Branch Will Not Break,un véritable ensemble vocal répond à l'ensemble instrumental : deux sopranos, deux altos, deux ténors et deux basses. La première pièce commence comme du Philip Glass, langoureux minimalisme qui nous transporte dans le hammack du personnage principal. Peu après, les montées vocales irrésistibles ont la grâce sidérante des grandes pages d'Arvo Pärt. Nous sommes en état de grâce, c'est somptueux, grandiose ! "Two Horses Playing in the Orchard", la seconde pièce, est étonnante par le contraste entre la partie instrumentale, dramatique, comme la mise en musique du galop des chevaux, mais ramassée, compacte, tranchante, et la partie vocale, qui prend des allures médiévales ou fait penser à des chants séphardiques. C'est en tout cas irrésistible ! Retombée dans les langueurs avec "Two Hangovers, Number One", dont le texte évoque les rêveries éthyliques du narrateur. Des contrepoints instrumentaux cinglants fouettent comme à plaisir cette gueule de bois trop complaisante... Émerveillemnt pastoral avec "From a Bus Window in Central Ohio, Just Before a Thunder Shower", voix surtout masculines, chœur populaire. Quasi marche funèbre, timbres lugubres, pour "Having Lost My Sons, I Confront the Wreckage of The Moon : Christmas, 1960".  Puissance sombre du trombone, explosions des voix pour l'atmosphère apocalyptique de la fin du texte. "Two Hungovers, Number Two" s'abandonne à une autre rêverie, délicieuse celle-ci, le narrateur riant de l'exultation d'un geai bleu qui ne cesse de sauter sur une branche, sûr qu'elle ne cassera pas. La musique se fait caresse, chants d'oiseaux, les voix rendent grâce en un cantique touchant. La dernière pièce est illuminée d'une ferveur intense, scandée par des répons évoquant une cérémonie qui célèbre la beauté du monde, des choses simples, lesquelles font prendre conscience au narrateur que « if I stepped out of my body i would break / into blossom » (Si je sautais hors de mon corps je commencerais / à fleurir) : vertige suicidaire, jubilation extatique ? La musique rend ce mouvement extatique avec une force confondante, superbe. 

   Pour moi aucun doute : le plus beau disque de 2019, et un des plus beaux de la décennie qui se termine !

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Paru en juillet 2019 chez New Amsterdam Records / 18 plages / 46 minutes environ

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Publié le 31 Décembre 2019

   Il est temps ? Il est toujours temps ! Au regard de l'éternité, le retard n'existe pas...

   Pour cette année 2018, une liste volontairement ramassée, plus sévère, qui correspond aussi à un moment de flottement du blog, dont je me demandais si j'allais le poursuivre. Il y aura donc de nombreux oubliés, certains que je rattraperai par la suite. 2018 fut évidemment pour moi une année David Lang : trois disques en tête, trois sommets qui montrent son aisance, sa maîtrise, dans des formes musicales variées. Deux références renvoient à des albums non présentés, que je recommande chaudement : je manque régulièrement les sorties de Michael Gordon, ça mérite une psychanalyse ; j'ai laissé passer l'étonnant Pentecost de Scott Blasco, un compositeur dans la mouvance d'Éliane Radigue.

   Les noms entre parenthèses sont ceux des interprètes qui signent l'album. Les noms des maisons de disques sont à droite des titres. Article assez LOURD : soyez patients pour le chargement !!

Les liens éventuels vers mes articles sont sur les titres. Cliquez sur les pochettes pour les agrandir.

1/ David Lang - writing on water    (Cantaloupe Music)

David Lang  - The Day    (Cantaloupe Music)

David Lang  - mystery sonatas   (Cantaloupe Music)
 

Les disques de l'année 2018
Les disques de l'année 2018
Les disques de l'année 2018

2/ Scott Blasco - Pentecost    (Irritable Hedgehog)

Michael Gordon - The Unchanging Sea    (Cantaloupe Music)

 

Les disques de l'année 2018
Les disques de l'année 2018

3/ Bruit Noir - II/III      (Ici d'Ailleurs)

Melaine Dalibert - Musique pour le lever du jour   (Elsewhere Music)

Kyle Gann - Hyperchromatica   (Other Mind Records)

Les disques de l'année 2018
Les disques de l'année 2018Les disques de l'année 2018

4/ Amuleto - Misztériumok     (three : four Records)

Jonathan Fitoussi / Clemens Hourrière - Espaces timbrés    (Versatile Records)

Machinefabriek + Anne Bakker Short Scenes    (Zoharum)

Les disques de l'année 2018
Les disques de l'année 2018Les disques de l'année 2018

5/ Christina Vantzou - N°4    (Kranky)

Ambroise - À la tonalité préférable du ciel    (Wild Silence)

Michel Banabila - Imprints   (Tapu Records)

Les disques de l'année 2018
Les disques de l'année 2018Les disques de l'année 2018

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Rédigé par Dionys

Publié dans #Classements

Publié le 27 Décembre 2019

Hommage à Vicky Chow, pianiste défricheuse des musiques d'aujourd'hui

 La pianiste canadienne Vicky Chow n'a pas froid aux yeux, ni aux doigts ! Originaire de Vancouver au Canada, elle travaille désormais à Brooklyn, pianiste en titre du Bang On A Can All-Stars, cette formation modulable mise en place par David Lang, Michael Gordon et Julia Wolfe pour interpréter les musiques des trois compositeurs et de bien d'autres contemporains. En quelques années, elle a inscrit à son répertoire des œuvres de John Cage, de Julia Wolfe, le Piano Counterpoint de Steve Reich, Surface Image  de Tristan Perich, récemment le Sonatra de Michael Gordon. Rien n'est trop difficile pour elle. Aussi à l'aise dans la virtuosité que dans l'émotion, elle aime se confronter aux compositions les plus novatrices, qui renouvellent l'approche du piano. La voici ci-dessous dans "The Arching Path" (2016) de Christopher Cerrone, un compositeur né en 1984 que je suis en train de découvrir. C'est un triptyque pour piano solo inspiré par un pont sur la rivière Basento dans la ville italienne de Potenza en Italie.

   La musique énergique, voire volcanique, de l'irlandais Donnacha Dennehy ne lui fait pas peur non plus. Elle affronte avec détermination "Stainless Staining", composé pour une autre pianiste formidable, Lisa Moore. Pour piano et sons enregistrés, elle donne à entendre un piano percussif. Les sons enregistrés sont des échantillons de piano, joués à la fois normalement et de l'intérieur de l'instrument, réaccordés pour fournir un spectre harmonique massif de cent harmoniques en sol dièse mineur. La pièce doit sa fascination à la masse d'harmoniques charriée dans une irrésistible pulsation - pas étonnant que Donnacha soit accueilli par des labels reichien et / ou languien (néologisme forgé à partir de David Lang, avec un "u" intercalé pour la prononciation française). Les martèlements étagés se chevauchant génèrent un climat frénétique et trépidant, mais non dénué d'un sfumato qui donne une dimension rêveuse assez imprévue à cette cavalcade farouche.

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Publié le 18 Décembre 2019

Andrew Heath & Anne Chris Bakker - a gift for the Ephemerist

   a gift for the Ephemerist est le deuxième disque, après Lichtzin en 2017, issu de la collaboration entre le guitariste néerlandais Anne Chris Bakker, qui de son côté a signé des chefs d'œuvre de la musique ambiante, et le pianiste et artiste sonore britannique Andrew Heath, qui n'est pas en reste comme en témoigne notamment le beau Flux sorti en 2015. Quatre titres entre 8'40 et 18'12, inspirés par les paysages à proximité de leur studio dans un vieux moulin près d'un canal gelé, aux Pays-bas. Outre sa guitare, Anne Chris Bakker recourt à l'électronique, à des manipulations de bandes magnétiques et de sons de terrain, comme Andrew Heath qui, en plus de son piano, utilise les  mêmes, bandes en moins. Ils ont recueilli et produit des sons, ceux de pianos sur une plate-forme ferroviaire, de vieux magnétophones à bobines, pour les distiller selon leur alchimie propre : l'amour des atmosphères calmes, pures, peu à peu animées par des particules, des nodules infimes. Ce sont des paysages vus au microscope, saisis dans leurs moindres vibrations, dans leur intimité, dans leurs tremblements sous le souffle de la beauté imperceptible qui se fraye un chemin de lumière.

   "The Frosted Air" (L'Air givré) démarre au ras d'un drone percussif récurrent, de cliquètements, de fragments de conversations en arrière-plan, de petites touches de guitare, de piano. Peu à peu, très doucement, guitare et piano s'enlacent dans une aura électronique, une légère pulsation devient sensible, comme un balancement enveloppé. L'orgue joue le rôle d'un bourdon crescendo ; au premier plan, des clochettes parfois, le piano par intervalle, quelques bruits discrets, cisèlent le lent surgissement d'un flux somptueux charriant les sons d'une humanité chuchotante. C'est une respiration énorme, cosmique, dans laquelle se sont fondus tous les autres sons, la venue de la musique ultime, confondante. À écouter très fort pour se laisser porter...

     Le deuxième titre, "Found piano (a gift for the Ephemerist)" comprend entre parenthèses le titre énigmatique de l'album. Qui est cet "ephemerist" ? Le mot est un néologisme, certes transparent : l'éphémériste, créateur ou maître de l'éphémère, serait-ce le dieu auquel on offre un cadeau pour cette courte vie qu'est la nôtre ? Mais le musicien aussi est un éphémériste, les sons s'effaçant au fur et à mesure, remplacés par d'autres. Un étrange piano ouaté essaie de se faire entendre dans un monde dominé par des vagues électroniques, des scintillations cristallines. Le ton monte, le piano plus puissant immergé dans les grondements impressionnants d'un train fantôme filant sur la glace vers une destination inconnue, on imaginerait presque des rênes avec des grelots tirant un traineau colossal s'abîmant dans les forêts de la nuit.

   "Ontrafel" fait la part belle aux bruits les plus divers, créant une trame hantée, erratique. De quelle révélation s'agit-il ? La guitare s'interroge, des drones lui répondent en nappes épaisses pailletées de sons mystérieux. Tout crachote et semble s'enliser, mais le piano sonne une heure plus grandiose où la guitare flamboie dans le ciel peuplé de voix synthétiques, traversé de traits de lumière frissonnante. "Ontrafel" peut être considérée comme un prélude à la pièce la plus longue, "Waddensee" (Mer des Wadden), long hymne à cette mer des Wadden, avec ses zones côtières humides, refuge de nombreuses espèces. Tout ici est sous le signe de l'ampleur, de l'ouverture, d'une lumière diffuse, qui semble onduler dans une temporalité suspendue. Les oiseaux planent au-dessus des craquements d'un bateau dans lequel on marche lourdement, on entend des moteurs, un train, mais rien n'altère la splendeur, la grandeur d'un espace qui les inclut, les digère. Les six dernières minutes sont prodigieuses, d'une puissance sombre, un véritable enlèvement dans le feuilletage majestueux des éléments pour atteindre les fêtes lointaines de l'immortalité ?

   Un beau cadeau pour dégivrer toutes les névroses, ravir les amateurs de beaux envols.

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Paru en juin 2019 /  Rusted tone Recordings / 4 plages / 55 minutes environ

Pour aller plus loin :

- le disque en écoute et en vente sur bandcamp :

  

(Liens mis à jour + ajout d'illustrations visuelles et sonores le 15 octobre 2021)

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Rédigé par Dionys

Publié dans #Musiques Ambiantes - Électroniques

Publié le 4 Décembre 2019

Machinefabriek (5) - eau

Je serai toujours à la traîne avec Rutger Zuydervelt, alias Machinefabriek qui, de Rotterdam, nous inonde de ses productions. Clin d'œil, pour ce titre unique de mai 2019, intitulé eau, en français. C'est une autoproduction orpheline en quelque sorte, comme il en sort de plus en plus, la notion même de disque sur le point de disparaître. Toutefois, ce n'est pas un titre pour zombie pressé, avec ses trente minutes et dix secondes. Il y retrouve une autre néerlandaise, Mariska Baars, de Leyde, avec laquelle il a déjà collaboré à plusieurs reprises. Rutger dit ceci de eau : « eau n'est pas vraiment une chanson, ou une composition. Bon, techniquement, c'en est une, mais cela fonctionne plutôt comme une atmosphère qui remplit l'espace. Laissez faire la musique, rejouez-la, laissez les sons flotter dans la pièce - laissez-les coexister avec n'importe quel autre son. Ouvrez une fenêtre si vous voulez. Ou faites l'expérience d'un voyage avec les écouteurs, laissez ces doux sons, ces douces voix, ces bourdonnements et ces crépitements chatouiller l'intérieur de votre cervelle. »

   Le titre commence avec la voix comme écorchée de Mariska, démultipliée, tronçonnée en boucles brèves, puis soulignée par des notes tenues de synthétiseur, des bruits d'allumettes grattées peut-être. Tout commencerait dans le feu, par la voix brûlée dont s'échappe l'autre voix, la "vraie", aux inflexions caressantes, la voix des profondeurs, du rêve, tendrement épaulée par une guitare. Les volutes électroniques enveloppent vite un véritable chœur de voix, certaines en avant, proches, d'autres lointaines, séraphiques. Des phrases mélodiques reviennent inlassablement dans ce flux changeant, miroitant. C'est un travail d'orfèvre sonore, comme toujours quand Machinefabriek est à son meilleur niveau, comme ici, d'une beauté à couper le souffle. Tout tourne lentement, lent ballet d'apparitions sonores, les voix de Mariska doublées par des voix masculines à l'arrière-plan. La notion même de temps est bousculée, dans la mesure où ce flux charrie en même temps des fragments antérieurs et de nouvelles vagues. Au bout de dix minutes, tout le chœur semble couler pour ne laisser que la guitare et les claviers, avec très brièvement un dulcimer (?) aussi, les graves l'emportent, c'est une dérive, une fusion palpitante, agitée de clapotements infimes, serions-nous dans les grands fonds ? Des ponctuations lumineuses animent cette coulée, de plus en plus plombée par des drones. Tout résonne incroyablement, et vers dix-sept minutes on commence à réentendre d'abord les voix masculines, puis celles de Mariska derrière cette ligne massive de coraux. Début d'une lente remontée, d'une mêlée sensuelle étrange, trouble, entre voix et instruments, sons et bruits énigmatiques, avec quelques minutes marquées par l'égrènement de touches percussives, de cloches sous-marines. Croît l'impression d'un cortège somptueux nappé de voiles harmoniques aux multiples couches, avant qu'un coup d'arrêt (le dulcimer à nouveau ?) ne décante l'ensemble, les voix comme libérées d'une gangue, puis qui repartent, noyées au milieu de zébrures, d'une inflammation des textures sonores, d'une dépression sourde, de plus en plus étale, létale... sur laquelle se pose le souvenir de la voix engloutie et de ses sœurs lointaines. En somme ? Rien de moins qu'un magnifique opéra sans parole, la réécriture musicale inspirée de La petite sirène ou d'Ondine !

   Le disque est postproduit par Stephan Mathieu, compositeur et artiste sonore dans le domaine de l'électroacoustique. Du très beau travail !

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Paru en mai 2019 /  Autoproduction / 1 plage / 30'10

Pour aller plus loin :

- le disque en écoute et en vente sur bandcamp :

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Rédigé par Dionys

Publié dans #Musiques Ambiantes - Électroniques

Publié le 27 Novembre 2019

Arovane & Mike Lazarev - Aeon

   Arovane, pseudonyme du musicien de la scène électronique berlinoise Uwe Zahn, et le londonien Mike Lazarev ont sorti en août de cette année un disque parfaitement en harmonie avec les jours gris et pluvieux de novembre, et plus largement avec les journées nimbées d'une douce mélancolie. Le premier travaille le son avec les moyens électroniques, apporte des sons de terrain, tandis que le second reste au plan acoustique avec son piano. Enregistré tard la nuit dans le studio londonien de Mike, fenêtres parfois ouvertes, Aeon voudrait capter tous les sons émis par l'instrument, la chute des marteaux, la respiration des cordes, tente de restituer l'aura des sons, leur dimension spectrale, brumeuse.

   C'est donc une musique intimiste qu'ils produisent, à partir de mélodies simples, d'ambiances soigneusement étoffées, ce que soulignent les titres : "Us, inside" / "Echoes On, quiet". Ce dernier commence à partir de souvenirs de quatuor à cordes, entendu en fond sonore, dont il se  dégage grâce à une ponctuation régulière du piano avançant dans un tissu de courtes grappes sonores, de chuchotis, de discrets cliquètements pour poser sa mélodie gracile aux graves amortis. Certaines pièces sont comme des apparitions sonores, saisies dans leur lente trajectoire, ainsi "Unedlich, Endlich", le piano à peine effleuré, enveloppé d'une trame électronique diaphane. Plusieurs titres évoquent des couleurs, nées à l'intérieur du son, des formes : "Inverse Shape, Yellow" / "Inerp, Blue" / ou encore "Elegie, Red". Le jaune surgirait des tâtonnements du piano, dont on entend bien les marteaux, qui laisse émerger un fragment mélodique clair dans une gangue cotonneuse. Le bleu, serait-ce celui de ce ciel granuleux où évolue un piano interrogatif, ne cessant de poser sa question, qui porterait sur le sens du mot mystérieux "inerp", anagrammatiquement peu productif, "rein" ou "nier" en français, "ripen" (mûrir) en anglais ? Je réserve le rouge pour la fin, car c'est le dernier morceau. Qu'est-ce qui revient le 27 décembre ("Decembre 27th, Recurring"), si ce ne sont comme des voix synthétiques sur un flux tranquille et répétitif, le sillage d'un mystère frôlé ? Et le rouge de l'élégie finale ? La trame même d'une frêle mélancolie qui ne cesse de s'approfondir, de creuser son lit de cendres. Un disque de rien, un disque que j'ai failli laisser de côté, puis je me suis aperçu que j'y revenais, encore et encore, qu'il me touchait, sans avoir l'air de rien, sans poser ni tonitruer, verlainien, dans les demi-teintes, à petites touches imprécises... Aeon, c'est le Dieu du Temps chez Les Romains : une émanation subtile de l'éternité...saisie par deux alchimistes attentifs. C'est très beau.

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Paru en août 2019 chez Eilean Records / 10 plages / 33 minutes environ

Pour aller plus loin :

- le disque en écoute et en vente sur bandcamp :

(Liens mis à jour + ajout d'illustrations visuelles et sonores le 15 octobre 2021)

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Rédigé par Dionys

Publié dans #Musiques Ambiantes - Électroniques