Publié le 4 Juillet 2017

Jaan Rääts - Complete Piano Sonatas 1 par Nicolas Horvath

Le Sacre de l'énergie

   Vous avez dit l'Estonie ? On vous répond au mieux Talinn... et Arvo Pärt dans le domaine musical. Les mélomanes avisés mentionneront peut-être Erkki-Sven Tüür. Mais qui, en France, prononcerait le nom de Jaan Rääts ? Pourtant, ce compositeur né en 1932, longtemps professeur à l'Académie de musique, est l'auteur d'un catalogue impressionnant, essentiellement dans le domaine instrumental : musique de chambre, pour orchestre, pour piano. Aussi la rencontre entre le pianiste Nicolas Horvath, ambassadeur fougueux de cet instrument et défricheur infatigable des musiques d'aujourd'hui, et Jaan Rääts était-elle quasiment inévitable, d'autant plus que l'estonien revendique hautement sa liberté musicale : « Je n'aime pas les systèmes rigides, affirme-t-il. J'aime absorber le matériau musical, le filtrer, développer son potentiel émotionnel là où c'est nécessaire. Je l'utilise comme un tremplin pour mon imagination... » Je ne m'évertuerai donc pas à lui accrocher une ou plusieurs étiquettes, ce à quoi se réduit parfois la critique musicale qui en profite pour nous assener ses derniers anglicismes agressifs, manière faussement innocente de nous prouver qu'elle est à la pointe de la pointe des nouveautés. Je vous invite tout de suite à la lecture du beau livret - bilingue dont notre belle langue - qui propose une analyse musicologique abordable, très juste. Pour ma part, au lieu de prendre les sonates chronologiquement comme le fait Ed Distler, compositeur et pianiste auteur du livret, je les aborderai au fil du disque.

      En effet Nicolas Horvath, qui a préparé ce premier volume avec le compositeur, a choisi de commencer son programme par la neuvième sonate. Le premier mouvement est comme un coup de tonnerre : répétitions obstinées d'accords, arpèges tourbillonnants, qui se résolvent par moments en micro séquences élégiaques vite emportées dans le déluge pianistique . Un hymne aux forces vitales qui n'exclut pas comme un éloge du mystère. Ô comme cette musique fait du bien, nouveau sacre du printemps pour le piano ! Le second mouvement reprend en mineur les thèmes du premier pour une promenade incantée par des boucles minimalistes et des afflux d'énergie : miracle d'une écriture libre, aérée, aux incroyables beautés mélodiques inattendues. Le dernier mouvement est au croisement des deux premiers, torrentueux, faillé par des staccatos puissants, des falaises de notes répétées : la puissance accouchant d'instants de grâce. Il y a du volcan chez Jaan Rääts. La musique jaillit comme un feu d'artifice sublime : quoi de mieux pour ouvrir un album ?  Les six minutes de de dixième sonate, en un seul mouvement, offrent comme un condensé de l'univers de Rääts : transitions abruptes, contrastes puissants, surgissements de sources vives avec arpèges éblouissants, moments de calme et d'ironie sereine, dissonances et répétitions explosives à faire pâlir de jalousie le pulse reichien. Cette musique est aux antipodes de la musique de salon. C'est une musique sauvage, une bête indomptée, fantasque et fascinante justement par le jeu de sa libre souplesse. C'est une musique généreuse, dispensatrice d'une joie extraordinaire !

   La suite de l'album reprend les sonates dans l'ordre, de la première à la quatrième. et l'on s'aperçoit, à l'écoute de la numéro 1, de la fantastique liberté à l'œuvre dès l'origine. Avec son premier mouvement qui court sur une seule ligne mélodique non accompagnée, comme un équilibriste grisé par sa folie, elle bouscule pourrait-on dire tous les attendus, tandis que le second déploie une veine sombre, très lente, dramatisée par de puissants accords plaqués et une sorte d'éclatement du tissu mélodique, paradoxalement enchantée par des retours lancinants, poignants. Le trio, comme le remarque Jed Distler, évoque en effet par moment la virtuosité ébouriffante des études pour piano mécanique de Conlon Nancarrow, mais disloquée par des bouffées extatiques et des accès de douceur, une cavalcade effrénée. La seconde sonate est tumultueuse à souhait, étincelante, obstinée, rageuse, et un brin mystérieuse, à mi-chemin du ragtime et de Janàček (oui, Jed Distler !). Avec un troisième mouvement noble et grave, à l'intensité croissante, d'une confondante beauté hypnotique !! La troisième sonate commence de manière dramatique par des accords hiératiques avant de développer une langueur vite réinvestie par une marche solennelle, alors que le second mouvement est vif-argent, espiègle canon qui cède la place à un adagio fragile et mystérieux, puis  un allegro étourdissant curieusement troué par quelques secondes à la Morton Feldman.

L'album se termine avec la quatrième sonate "quasi Beatles" : c'est un régal de virtuosité allègre, joyeusement dissonante parfois. Musique folle, qui martèle jusqu'à l'outrance certains motifs, en écho notamment à " A Day in the Life" de l'album Sgt Pepper's Lonely Hearts Club Band. Quelle jubilation ! Un orage magnétique, des gerbes éblouissantes !

   Un disque magnifique à la prise de son impeccable, servi par un Nicolas Horvath que l'on sent dans son élément, inspiré, serviteur passionné de l'énergie du Balte. À écouter sur une bonne chaîne si possible, il faut le répéter dans ce monde envahi par les formats compressés.

----------------------

Paru en 2017 chez Naxos, Grand Piano / 18 plages / 51' minutes environ.

Pour aller plus loin :

- un court extrait de la sonate n°4 en écoute ici.

-  le moderato de la seconde sonate :

(Liens mis à jour + ajout d'illustrations visuelles et sonores le 23 septembre 2021)

Lire la suite

Publié le 20 Juin 2017

Jasmine Guffond - Traced

Un sensuel rêve post-humain  

   Deux ans après Yellow Bell, l'austalienne Jasmine Guffond publie son second disque, Traced, sur le même label berlinois sonic pieces. Sa musique est inspirée, nous dit-on, par la surveillance numérique et tous les logiciels de reconnaissance faciale et autres qui traduisent en algorithmes les manifestations humaines. Dès le premier titre, "Post Human", nous sommes plongés dans un univers étrange, saturé de palpitations, de surgissements inquiétants. Quelque chose vit, se perpétue. L'humanité n'est donc plus qu'un souvenir ? Cette musique électronique n'est toutefois qu'à demi-désincarnée, comme si elle conservait l'empreinte d'une présence. Une voix déformée, puis multipliée, hante "GPS Dreaming", curieuse composition post-industrielle minimaliste aux allures d'ambiante stratosphérique dans sa dernière phase. "Vision Strategy Coordinators" souffle une musique glaciale, idéale pour un film d'horreur dans un monde dévasté. La voix dévocalisée - si l'on peut dire - joue dans les interstices et les respirations de ce palais des miroirs. Tout se fragmente, éclate en micro éclats sonores dans "Swan Song", mais plusieurs couches viennent adoucir l'atmosphère, souvenirs de saxophones, drones dématérialisés autour d'un cercle de pointillés, comme le toucher sensuel d'êtres machiniques. Jasmine Guffond sait faire sourdre de ce monde électronique un trouble orgasmique, une douceur pénétrante. Ce chant du cygne nous envahit progressivement, nous émeut par son élégante beauté élégiaque. "Say Yes" s'inscrit dans cette finesse d'écriture. Les voix s'enroulent autour des boucles claires des synthétiseurs comme un nouveau chant des sirènes nageant parmi les drones et les écueils. Le dernier titre, "Boundless informant", est plus paresseux : l'impression d'un voyage en train, à base de drones et de cliquetis, assez monotone, avec un fondu lancinant de voix et de claviers. Dommage, car les autres titres valent vraiment le détour.

----------------------

À paraître en juillet 2017 chez sonic pieces / 6 titres / 45 minutes / Vinyle et numérique

Pour une fois je suis en avance...

Pour aller plus loin :

- une vidéo de "Vision Strategy Coordinators" :

En bonus, ce très beau titre extrait de son premier album, Yellow Bell :

(Liens mis à jour + ajout d'illustrations visuelles et sonores le 23 septembre 2021)

Lire la suite

Rédigé par Dionys

Publié dans #Musiques Électroniques etc...

Publié le 8 Juin 2017

Dan Joseph - Electroacoustic works

   Totalement inconnu en France, Dan Joseph n'est pourtant pas un nouveau venu. Batteur de la scène punk à Washington, il se signale pendant les années 1980 dans le milieu des musiques expérimentales, produisant des œuvres ambiantes-industrielles pour diverses maisons de disques indépendantes aux États-Unis et à l'étranger. Dans les années 90, il étudie au fameux Mills College, en Californie, sous la houlette notamment de deux musiciens, Alvin Curran ( bien connu des lecteurs de ce blog, voir notamment l'article précédent) et Pauline Oliveros. Il a étudié également avec... Terry Riley ! À la fin des années 90, il adopte le dulcimer à cordes frappées, qui devient son instrument fétiche, et fonde son propre ensemble de chambre, le Dan Joseph Ensemble. Il donne et anime une série de concerts mensuels baptisée "Musical Ecologies".

   Les deux cds publiés sous le titre Electroacoustic Works font évidemment la part belle au dulcimer à cordes frappées, devenu un instrument électroacoustique qui sert de source à des collages sonores, à des installations multi-canaux. Le premier cd s'ouvre avec "Set of Four", une composition de 2008 en quatre parties, quatre études dont la plus longue n'excède pas huit minutes et demie. Le dulcimer frappé ponctue chaque étude de quelques notes répétées à intervalles plus ou moins réguliers, le dulcimer retraité en nappes stratifiées, oscillantes, constituant la matière sonore principale, d'où la surprise d'entendre cet instrument plutôt étiqueté "folk" dans une musique électroacoustique entre ambiante et expérimentale. "Trio I", deuxième des quatre études, dépayse encore davantage par ses boucles serrées, la dimension sidérale d'une musique qui cette fois évoque la musique concrète par ses nuages sonores, la dimension particulaire de ses traînées lumineuses légèrement ponctuées par un instrument méconnaissable. "Trio II" semble revenir aux cordes frappées, à l'instrument dans sa pureté originelle, proche de la harpe, mais des craquements, une saisie précise des touchers, des frappes, des frottements sur la caisse, nous entraîne dans une étrange danse, dans une série de dérapages, d'étirements fascinants.  La dernière partie joue subtilement du contraste entre cordes pincées ou frappées, cristallines et résonnantes, et un arrière-plan ambiant animé de vagues douces, puis en partie recouvertes par l'instrument cette fois joué à l'archet. Indéniablement, "Set of Four" est une œuvre originale et belle. Elle me fait parfois penser au travail d'un autre compositeur américain, Duane Pitre, qui détourne, embarque dirais-je, lui aussi des instruments traditionnels dans des formes et des ambiances totalement nouvelles.

      Deux pièces plus longues, de près de vingt minutes chacune, enregistrées en concert respectivement  à New-York et à Corvallis dans l'Orégon, succèdent à ces études. Titrées " Dulcimer Flight (El)" et "Dulcimer Flight (Corvallis)", elles se présentent comme deux variations, deux vols de dulcimer à base de trémolos constants et de drones harmoniques entrecoupés de déchirements bruitistes, de froissements, chuintements. On entend les sons se tordre, se transformer. Magnifique travail sur la micro tonalité, avec des passages d'une beauté hallucinante, des intégrations d'enregistrements de terrain particulièrement convaincantes ! "El" ménage moments ambiants assez calmes, méditatifs, et longs décollages à l'archet dans des arrachements sonores extraordinaires. "Corvallis" joue plus sur les continuités, les étirements, sur un fond de bruits d'eaux, avec des goulots d'étranglement dans des aigus tenus, et le dulcimer employé comme une vinâ indienne dans le dernier tiers de la composition. On flotte dans le bonheur des sons vibrants tandis qu'un chien aboie très loin dans les forêts harmoniques.

   Le deuxième disque est tout entier occupé par une pièce de 2005, "Periodicity piece #6", de plus d'une heure. Comme son titre l'indique, elle travaille la notion de périodicité, un bip électronique ponctuant le morceau toutes les 17 secondes, un diapason toutes les 44 secondes et un metallophone javanais chaque minute. Si le premier intervalle entre les deux premiers bips est rempli par un quasi silence, les intervalles suivants varient les textures, à partir d'échantillons de sons tenus par une clarinette, un tuba, un violoncelle, un trombone, un violon. À notre insu, un rythme se crée, accueillant les subtiles variations, les surprises sonores. La pièce devient un immense collage, un patchwork envoûtant qui réinvente la durée. Plus rien ne pèse, les sons s'élèvent et disparaissent, quand bien même le voyage est perturbé après dix-sept minutes par des échappées et déflagrations déchirantes, tant la trame est solidement installée, richement brodée par les nappes d'un synthétiseur qui s'est invité en cours de route. Une imperceptible oscillation semble animer cette toile sereine... dont la durée première était de six heures, car il s'agissait au départ d'une installation présentée à la Diapason Gallery (justement !) de New-York.

   Au total, un double album splendide, qui confirme la vitalité et l'inventivité des musiques contemporaines les plus exigeantes.

----------------------

Paru en 2017 chez XI Records / 2 cds / 7 titres / 2 heures 12 minutes

Pour aller plus loin :

- le disque en écoute et en vente :

- la vidéo officielle du premier titre, "Opening" :

(Liens mis à jour + ajout d'illustrations visuelles et sonores le 23 septembre 2021)

Lire la suite

Publié le 1 Juin 2017

Terry Riley (2) : les quatuors de la nuit cadencée
 Nouvelle publication d'un article du 31 juillet 2007, remanié, avec illustration sonore. 
   Terry Riley a longtemps refusé de composer des œuvres rentrant dans les catégories occidentales. Pas question d'écrire des quatuors à cordes... jusqu'au jour où la rencontre avec David Harrington, premier violon et meneur du Kronos Quartet, l'amena à réexaminer la question. Par amitié, il répondit aux instances de David, et ainsi naquirent les quatuors rassemblés sous le titre Cadenza On The Night Plain, sortis en 1988 chez Gramavision. Terry Riley s'imposait d'emblée dans ce domaine difficile. Explorant les propriétés spirituelles, pour ainsi dire, des cordes, et se servant de sa maîtrise du chant indien, il parvint à une synthèse étonnante entre la forme quatuor à l'occidentale et le raga indien.
   L'année suivante, la collaboration avec le Kronos Quartet débouche sur la parution d'un double album, Salome dances for peace, chez Elektra / Nonesuch. Salome ne dance plus pour le tétrarque Hérode Antipas. La fille d'Hérodiade ne danse plus pour demander la tête de Jean-Baptiste, non, c'est une autre histoire qu'imagine Terry dans les notes qui accompagnent cette longue oœuvre. Peu importe à vrai dire, la musique est là pour prouver qu'il s'est approprié la forme quatuor pour en faire un voyage spirituel.
   En écoute ci-dessous : "G-Song", extrait de Cadenza On The Night Plain
 
Terry Riley (2) : les quatuors de la nuit cadencée

Un extrait de Salome dances for piece :

Lire la suite

Rédigé par dionys

Publié dans #Terry Riley, #Musiques Contemporaines - Expérimentales

Publié le 23 Mai 2017

Alvin Curran / John Adams - Illuminations musicales

Nouvelle publication d'un article paru le 13 septembre 2008, remanié.

Des Canti Illuminati à Light over water

Quatrième album d'Alvin Curran, sorti en 1982 chez Fore, Canti Illuminati a été heureusement republié en 2002 chez  Fringesrecordings, label italien dont le site Internet ne fonctionne malheureusement pas. Deux morceaux autour de vingt-cinq minutes chacun constituent cette oeuvre extraordinaire, ce long voyage rimbaldien dans la mer des sonsL'album s'ouvre d'ailleurs sur l'évocation d'un univers maritime, avec des cornes de brume. Embarquement pour le pays de la voix reine, dérivante et délirante, parfois voix de gorge à la David Hykes ou à la Terry Riley. La voix d'Alvin, en solo ou démultipliée, tisse une nappe ondulante dans laquelle le synthétiseur ainsi que divers échantillons  viennent se couler pour nous entraîner dans la musique illuminée. Des nuées de voix viennent à la surface agitée par les pulsations électroniques, dans un mouvement puissant et caressant. C'est un hymne à la vie toujours renaissante, qui brasse et intègre tous les éléments : on y entend même brièvement  le père d'Alvin chanter à l'âge de 75 ans une chanson yiddish à l'occasion d'une réunion familiale. L'électronique ici devient humaine, est un processus au service de la voix vivante. Incarnée, elle magnifie le surgissement miraculeux des sons, la jeunesse rayonnante d'une oeuvre qui, si elle appartient à l'évidence à la mouvance psychédélique, n'a rien perdu aujourd'hui de son souverain naturel. La musique est toujours authentiquement pour Alvin une aventure dans laquelle on se jette à corps perdu, un viatique qui transporte et transfigure celui qui s'y abandonne. Loin des écoles et des sectarismes, elle est à la fois individuelle, composée et interprétée par le seul Alvin (voix, synthétiseur, piano et bande magnétique), et universelle comme peut l'être un raga acoustico-électronique. Aussi est-elle un classique, dans le sens de plus noble du terme, sans âge, dans sa beauté improvisée au bord du temps. Un disque indispensable. Merci encore, Alvin.
Prolongements
- le
site d'Alvin Curran, sur lequel vous trouverez un (trop) court échantillon des Canti,dans la section "Listen".
- un extrait des Canti Illuminati :

Alvin Curran / John Adams - Illuminations musicales

   L'année suivante, en 1983, John Adams - en même temps que Shaker Loops en 1987 chez New Albion Records - publie Light over water, une symphonie pour cuivre et synthétiseurs, une de ses meilleures compositions. On y retrouve l'influence de Steve Reich, transfigurée par une écriture à la fois légère et ciselée des textures sonores.

   Les vidéos sont illustrées par des œuvres du peintre russe Vladimir Kush (né en 1965).

 

 

Lire la suite

Rédigé par Dionys

Publié dans #Alvin Curran, #Musiques Contemporaines - Électroniques

Publié le 15 Mai 2017

Moinho - Elastikanimal

Douces et discrètes musiques...

   Moinho, mot portugais signifiant "moulin", est le nom du projet du pianiste Franck Marquehosse. Après son premier album Baltika sorti en 2012, il nous propose Elastikanimal, titre énigmatique a priori, qui renvoie, nous dit-on, au personnage du roman d'Édith Azam, Du pop corn dans la tête. Le piano est parfois ici accompagné d'un quatuor à cordes, ou épaulé voire remplacé par le vibraphone ou le marimba de Stéphane Garin. C'est peut-être le piano, l'animal élastique du titre. Les mélodies sont dépouillées, volontiers un peu répétitives. Rien de démonstratif. Voilà une musique intimiste qui se situe dans "l'entre-deux", dans "Les Lointains", sans effet, sans électronique. Comme un retour aux sources limpides du lyrisme. On pense en l'écoutant à des pianistes comme l'américain Dustin O'Halloran sur Vorleben ou Lumiere, ou l'allemand Nils Frahm. Pourquoi la musique devrait-elle nous abrutir, nous submerger de décibels, d'électricité ? Pourquoi devrait-elle se faire bruit ? Le piano de Moinho est parfois comme amorti, assourdi, il vient de l'intérieur. Nous avons besoin aussi de douceur, nous avons terriblement besoin de douceur. De simplicité aussi. On a envie de se laisser porter par des mélodies que certains trouveront trop évidentes, à tort. "Elastikanimal" double le piano par le vibraphone ou le marimba, d'où un petit côté reichien qu'apprécieront tous les admirateurs de Steve. Ce qui compte, c'est l'émotion, et elle est là, à chaque ponctuation de ce phrasé qui n'est pas sans évoquer les ondulations minimalistes. Justement, le titre huit s'intitule "Les Ondes". Il s'abandonne aux cordes suaves, divinement mélancoliques, de cette mélancolie qui, loin de nous déprimer, exalte notre sensibilité, nous réapprend la majesté tranquille de la beauté. "Cairn" revient à un friselis pianistique délicat, prolongé par les cordes langoureuses, qui suspendent l'attention au beau milieu de la composition avant de développer des variations plus fortes, plus prenantes, comme la promesse d'un disque à venir après les staccato finaux. Envoûtant, ce dernier titre !

   Savourons ces instants arrachés à la fureur de nos sociétés trépidantes.

-----------------------

Paru en 2017 chez 1631 Recordings  (parution numérique) / 9 titres / 43'

Pour aller plus loin :

- le disque en écoute et disponible sur bandcamp :

- "Cairn" en écoute ci-dessous :

(Liens mis à jour + ajout d'illustrations visuelles et sonores le 14 août 2021)

Lire la suite

Rédigé par Dionys

Publié dans #Des Classiques pour Aujourd'hui, #Le piano sans peur

Publié le 5 Mai 2017

Richard Skelton - Verse of Birds / Véarsa Éan

  Je ne sais pas si j'ai un cœur de lion, mais les Richard m'attirent dans leur orbite. Après la découverte majeure de Richard Moult, c'est au tour de Richard Skelton de s'imposer à mes oreilles. Originaire du Lancashire, cet anglais vit actuellement sur la côte ouest de l'Irlande. Comme Richard Moult, c'est un musicien enraciné dans des paysages naturels sauvages d'une grande beauté, particulièrement les landes de la chaîne des Pennines. Il a commencé à composer de la musique après la mort de sa femme Louise en 2004. Ce travail de deuil, d'une certaine manière, a pris des dimensions considérables : sous plusieurs pseudonymes en plus de son propre nom pour d'innombrables albums, tant sous forme physique que sous forme de téléchargement. Je commence seulement à aborder ce continent sonore, découvert à la faveur d'une vidéo sur YouTube. On le rapproche régulièrement de Brian Eno, pour la dimension ambiante de son œuvre, et d'Arvo Pärt pour son atmosphère de religiosité ardente et désolée. De fait, par-delà les rapprochements, il vaut pour lui-même, ayant bâti un univers singulier, beau et puissant.

En ce non-lieu très sûr et très vertigineux   

   Conçu du printemps 2010 à l'hiver 2011, Verse of Birds (et Véarsa Éan en irlandais, titre du disque 2), qu'on peut traduire par Vers d'oiseaux, ou Versets d'oiseaux (plus heureux en français !), a été enregistré sur la côte ouest de l'Irlande. À l'origine, le disque est conçu comme l'accompagnement sonore des textes du recueil The Flowered rocks, publié chez Corbel stone Press comme le disque, recueil que je n'ai pas encore lu. Le premier titre, "Vessel", installe une brume sonore tissée de harpe (?), guitare et cordes entrelacées indissociables d'un arrière-plan de retraitements électroniques. C'est une écume épaisse surgie de la mer sur laquelle glisse le vaisseau, une écume immémoriale, frémissante. Il n'y a pas de rivage, seulement ce chevauchement âpre sur les collines des vagues. "Calm bearer" est un concert de plaintes écorchées, soulèvements de cordes dans un chœur en canon perpétuel à la lancinante beauté. On retrouve la harpe, ou plutôt le dulcimer, sur "Bond that Does not break". Chaque pièce est un poème sonore composé de variations agencées en boucles, ce qui n'est pas sans faire penser au minimalisme, mais ici l'ampleur des variations se fait symphonique. "Bond that Does not Break" le dit à sa manière : le lien ne casse pas, lie la chaîne harmonique qui, pour être traversée de surgissements incessants, ne dévie pas de son cours, de son rythme océanique. Des courants nous portent vers le promontoire, "Promontory", incantation dans les aigus aiguisés, les raclements, quelque chose d'énorme nous aspire, sauvage. Quelle musique grandiose, à la splendeur farouche ! Et la mer nous reprend, rude et fière, le dulcimer imperturbable campé sur la houle profonde et le chant des violons comme l'envol de milliers d'oiseaux, entendu peut-être depuis les chambres étroites du navire, "The Narrow Rooms" du titre. Arrivé là, je craque, littéralement happé par l'hymne à la mer qu'est "Of The Sea", où l'on croit entendre dans chaque vague la plainte des goélands. Plus de huit minutes trente, mais cela pourrait durer toute l'éternité. Horizon infini de pleine mer, infinis tournoiements qui ligotent le Temps, le densifient pour qu'il rende l'âme une bonne fois pour toute. Majestueux requiem d'un hors-temps à l'indestructible sérénité par-delà les aléas et les frimas. Le premier disque se termine avec "Grey-back", plus de quatorze minutes d'une respiration abyssale, spectrale, comme si tous les instruments étaient voilés. Cette pièce d'une mélancolie désolée me fait penser à "As Long as I can Hold my Breath", deuxième partie de l'album Avallon Sutra de Harold Budd, en plus implacablement sépulcral. Extraordinaire, en tout cas !

   (En écoute le titre 6 du disque 1)

   Le deuxième disque s'ouvre avec "Ascend", dialogue lancinant entre un clavier égrenant ses notes avec un calme royal et un violon à l'arrière-plan tout en griffures vives et désordonnées. Peu à peu, l'intervalle entre les deux interlocuteurs se comble d'un vêtement instrumental de plus en plus dense. C'est un long envol majestueux, fastueux, souligné par de mystérieuses cymbales lorsque les oiseaux s'éloignent et disparaissent. "Little knives" suit sans transition silencieuse. Sommes-nous dans un nuage de volatiles en partance ? La musique frémit comme de multiples ailes, soudain transfigurée par ce qui ressemble à l'irruption de vagues de moog. Myriade de stridences, de cris perçants enveloppés d'une aura symphonique proprement fabuleuse. Cette musique transporte, c'est la vie reconquise, fulgurante, qui nous laisse sur une plage, un peu égarés, ravis, dans une atmosphère nébuleuse à la Tangerine Dream, celle des premiers albums. "A Kill" a des allures de raga, lente méditation à la guitare sur fond de bourdons instrumentaux qui évoquent les cornemuses. De quelle mise à mort ou meurtre s'agit-il ? Le morceau garde son mystère, se clôt sur des des gerbes de cymbales énigmatiques, et voici "Véarsa Éan", piano lumineux et cordes inextricables, l'aube d'un ailleurs absolu, de l'autre côté du monde, des manifestations. La musique se fait efflorescence prodigieuse, éclosions multiples, foisonnements de beautés éphémères, avant de se résorber dans le brouillard des cymbales rituelles.

   On croyait avoir atteint les sommets musicaux, mais "Domain", avec plus de dix-huit minutes, recule encore les limites de la beauté. Houles courbes de cordes, soulèvements rauques de voix, tout un moutonnement orchestral, un cercle de mugissements et de stridences éparses, comme un chaudron immense dans lequel se préparerait la suprême potion, au creux des creux, la pluie lustrale venue d'en bas laver tous nos tourments s'éploie, scandée par les battements d'une mer farouche, se diffuse dans les glissendi et les tournoiements râpeux de violoncelles comme autant de phoques pleureurs. Revient alors la grande harpe éolienne dans le jaillissement des vents brefs et des écumes radieuses, apaisantes.

   Une splendeur absolue, terrassante !

[ Mon titre est emprunté à Saint-John Perse, Oiseaux, XI.]

------------------------

Paru en 2012 chez Corbel Stone Press / 2 cds,  7 + 5 titres / 1 h 47'

Pour aller plus loin :

- le site personnel du compositeur.

- "Little Knives" en écoute :

(Liens mis à jour + ajout d'illustrations visuelles et sonores le 14 août 2021)

Lire la suite

Rédigé par Dionys

Publié dans #Musiques Contemporaines - Expérimentales

Publié le 28 Mars 2017

Brian Eno - Reflection

   Reflection est sorti le premier janvier 2017. Eno y renoue avec la musique ambiante pure, délaissant la voie des hybridations sonores frayée par The Ship voici moins d'un an. On est dans la lignée de Lux (2012), mais avec une seule plage de cinquante-quatre minutes. Si la musique est entièrement synthétique, elle n'est pas sans évoquer des instruments traditionnels comme les gongs, cloches ou clochettes. Le principe de base de la composition est de laisser jouer les résonances des percussions électroniques tout en leur superposant des nappes de synthétiseurs. Ces résonances sont amplifiées, étendues, distordues ; elles se mélangent lorsque des grappes percussives éclatent, tout en interférant avec les matériaux continus. On connaît le discours d'Eno sur sa propre musique, qui serait là pour se faire oublier, qui n'exigerait pas notre attention. Moi, je veux bien, mais cette musique s'impose à l'attention. Je suis en train de l'écouter au casque, pas à plein volume, car j'ai même dû le baisser. Cette musique enveloppe l'auditeur par ses vagues puissantes, ses ondulations qui s'insinuent partout dans notre corps, dans notre cerveau. Tout le spectre sonore est utilisé, des graves les plus profonds aux aigus les plus fins. C'est une musique vibratoire qui émeut, au sens étymologique de mettre en mouvement, qui enfonce en nous ses flèches harmonieuses, qui décoche soudain des explosions dans nos cavités intérieures. Nous ne sommes plus que des corps résonnants, nous aussi, tant elle remplit l'espace, le saturant de ses multiples couches intriquées.

   Aussi, loin d'être une simple musique d'ameublement que l'on pourrait oublier, elle est au contraire le mobilier sonore de notre vide insoupçonné. En ce sens, elle est la musique idéale de notre vacuité, donc parfaite musique de méditation. Aussi est-elle par nature potentiellement infinie, non pas parce qu'elle se répèterait, mais parce qu'elle est infiniment variée, à la fois prévisible et imprévisible dans le même mouvement, vie surgissante, ondoyante, fluctuante, réfléchie. Musique de réflexion, dans les deux sens du mot en français : elle se génère elle-même à l'intérieur du cerveau-système programmé par le compositeur minutieux tout en permettant à l'auditeur une réflexion sur lui-même ou mieux, en l'aidant à une suspension de la réflexion, comme mise en apesanteur par la véritable dissolution des lignes mélodiques opérée par la prééminence des vibrations, des harmoniques, par la disparition de toute tension vers une fin et donc l'actualisation permanente d'un présent auto-suffisant, à proprement parler rayonnant. Cette musique est ambiante parce qu'elle circule autour, environne, mais quoi ? Ne riez pas, il me semble que dans notre vacuité elle éveille ce que les Hindous appellent la kundalini, l'énergie spirituelle, cosmique. C'est sans doute la raison pour laquelle je ne peux m'empêcher d'associer cette pièce aux compositions du pianiste Alain Kremski, surtout lorsqu'il mêle piano et gongs, cloches tibétaines ou bols chantants. Bien sûr, on peut écouter Reflection en faisant la vaisselle ou le ménage, mais ce serait déjà beaucoup mieux en faisant l'amour, ce qui se rapproche le plus au fond de la méditation de délivrance du "je". Sur la pochette, Eno semble se dissoudre, image giacomettienne d'une disparition en cours : le moi devient une ombre, se fond dans l'image renvoyée par le miroir. Ce disque est une invitation à s'ouvrir sur l'infini, à se dissoudre dans le Soi, à jamais, pour toujours, dans un océan de beauté.

   MAGISTRAL !

------------------------

Paru en 2017 sur le label Warp records / 54' environ

Pour aller plus loin :

- Sur sa page, Brian Eno dit comment il conçoit et vit sa musique. Ajoutons qu'une application pour smartphone permet de découvrir cette musique qu'il appelle « générative »... Quant au livret de six pages du cd, je le trouve très décevant, sans aucun intérêt, c'est vraiment dommage...

- Un extrait de la version pour l'application générative :

(Liens mis à jour + ajout d'illustrations visuelles et sonores le 14 août 2021)

Lire la suite

Rédigé par Dionys

Publié dans #Musiques Ambiantes - Électroniques